Vacarme 15 / entretien Arlette Farge
entretien avec Arlette Farge
À qui cherche du côté d’une politique mineure, le travail d’Arlette Farge ne cesse de faire signe. Tel qu’elle le décrit, le peuple du XVIIIème siècle, cette « populace » dont le quotidien et les émeutes se racontent, en filigrane, dans les archives judiciaires qu’elle n’a cessé d’étudier, a toutes les allures d’une minorité. D’un côté, on lui refuse la compétence de juger des affaires du temps : il doit consentir et applaudir, pas commenter. De l’autre, pourtant, ses propos sont l’objet d’une surveillance politique et policière étroite : les mouches du Lieutenant général espionnent et rapportent les conversations dont bruissent les quartiers, agités et bavards, prompts au soulèvement. Discrédité comme sujet politique, objectivé sous des catégories de pouvoir, organisé sur le mode communautaire, le peuple du XVIIIème siècle fait écho aux minorités politiques contemporaines : immigrés sans titre de séjour, usagers de drogues illicites, prisonniers ou chômeurs - tous ceux dont les vies et les luttes se consignent, à leur tour, dans l’archive administrative d’aujourd’hui.
Mais l’affinité est aussi de méthode. Les travaux d’Arlette Farge sont à l’histoire canonique ce que les mouvements actuels sont à la politique en parti. Par une attention aux détails, d’abord : non seulement aux gens de peu, mais aux « intensités faibles », aux palpitations insensibles, aux séquences brèves - celles, exactement, des pratiques. Par un souci des morts, ensuite : lorsqu’elle se penche sur les noyés du XVIIIème siècle ou sur l’autobiographie d’un précaire du XXème, retrouvée après son suicide, c’est à la fois avec une infinie précaution (ne pas faire parler les morts) et une forme de véhémence (refuser qu’on les enfouisse une seconde fois, et les exhumer) - quelque chose comme un enterrement politique. Par un traitement de l’émotion comme puissance, enfin : ne pas noyer les affects, ni les corps, dans l’eau froide du concept, avouer un « goût de l’archive », oser une écriture de l’histoire, au risque de la littérature.
Anachronismes hâtifs ? Analogies sauvages ? En cherchant à toute force les signes d’une affinité politique, nous craignions de brusquer un travail entouré de précautions, et une femme timide, de son propre aveu, surprise d’être abordée comme une « personne publique ». Féministe, mais pas porte-parole ; affrontée à des matériaux contemporains, mais tardivement ; proche de Foucault, mais trop souvent sollicitée à ce seul titre, Arlette Farge aurait pu nous renvoyer à nos propres obsessions. Nous sous-estimions et sa gentillesse et son audace. Elle assume ici, sans hésiter, l’archéologie d’un désir d’émeute.
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Voir aussi : Questions à Arlette Farge (travail préparatoire à l’entretien)