Vacarme 24 / processus

merci nemo géographie : 3 / cinéma : 1895-2001

par

avant la Ciotat

Avant le cinéma, il y a les marines de Gustave Le Gray*. Les photos les plus chères au monde datent du milieu du XIXème siècle. Leur beauté est sidérante. Après ça le cinéma ne pouvait pas faire grand chose…

à la Ciotat

La première mer, c’est la mer des frères Lumière à La Ciotat. Premières bandes : La Mer et Baignade en mer datent de 1895, Bains de mer et Barque en mer de 1897. Méliès* un temps hésite, penche vers le documentaire comme avec Déchargement de bateaux au Havre en 1896 ou quand il filme la première traversée, Entre Calais et Douvres en 1897. Mais vite la mer pousse à la fiction — ou plutôt à la reconstitution à vif — avec L’Explosion du Maine à la Havane en 1898. Par la grâce du magicien, il y a même dans cette bande les deux premières minutes d’images sous-marines. Fausses ?

roulis

Dans L’Émigrant, Chaplin donne l’illusion du mal de mer. Dans La Croisière du Navigator, Keaton est bien seul (enfin presque) sur son navire à la dérive. Joseph Von Sternberg glamourise déjà ses Damnés de l’océan. Murnau inquiète quand Max Schreck ramène la peste jusque dans les ports de la Hanse. Et puis l’océan devient solaire quand Murnau filme, avec Flaherty, la Polynésie dans Tabou*. Flaherty qui filme White shadows of the South Seas d’après Melville. Muette, la mer est tragique poésie du déséquilibre.

l’âge d’or

Des années 1920 aux années 1950, les films de pirates, un genre comme la cape et l’épée, connaissent leur heure de gloire. À Hollywood, les plus grands s’intéressent au genre, Michael Curtiz avec Capitaine Blood, Jacques Tourneur avec La Flèche et le flambeau et La Flibustière des Antilles*, Raoul Walsh avec Capitaine sans peur et Barbe-Noire le pirate, Robert Siodmak avec Le Corsaire rouge, Fleming avec L’Île au trésor, et Capitaines courageux, Henry King avec Le Cygne noir, Cecil B. DeMille avec Les Flibustiers. Errol Flynn, Burt Lancaster et Nick Cravat sont les flamboyants pirates folles de ces bandes picaresques. Le genre pirate se vautre dans le technicolor qui magnifie le bleu de la mer, le délicat blanc cassé des voiles, le rouge sang des combats.

Serge, Boris et Alexandre

D’abord dire qu’Eisenstein filma les plus beaux corps endormis de marins dans Le Cuirassé Potemkine. Tout un programme pour les Kenneth Anger à venir. Ensuite que les plus belles images de la mer ont été filmées par Boris Barnet dans Au bord de la mer bleue*. Alexandre Dovjenko, dont le chef d’œuvre s’appelle La terre, entama la réalisation du Poème de la mer en 1955 mais ne put terminer son film pour la simple raison qu’il était mort. C’est sa femme Julia Solntseva qui le termina. Comme si un jour Danielle terminait un film sans Jean-Marie. Aujourd’hui les mers russes sont des mers poubelles.

à voile ou à vapeur

C’est une drôle d’histoire… quelques rescapés sur un canot de sauvetage en pleine guerre mondiale. Mais que diable fait sur ce satané canot l’immense Tallulah Bankhead, reine de la scène théâtrale new-yorkaise ? Une lesbienne chic paumée en plein océan. Au fait comment Hitchcock se débrouilla-t-il pour apparaître dans Lifeboat*, huis-clos maritime ? Il interprète une pieuvre ou la baleine blanche ? Le film fut beaucoup critiqué, le personnage le plus sympa était le marin allemand. Drames maritimes en huis clos, les Américains adorent. Comme dans le Titanic de Negulesco en 1953 avec les impeccablement queer Clifton Webb et Barbara Stanwyck.

quand la baleine blanche s’emmêle*

En 1958, l’incroyable Allan Dwan met en scène Enchanted Islands. Il filme les Galapagos dont Melville — The Encatadas or Enchanted Islands qui inspire le film — avait décrit les malédictions : « le monde après une conflagration punitive », des îles qui « en dépit de leur aspect de sac et de cendre […] ne sont sans doute pas que pure mélancolie ». Melville et la mer : The Sea Beast en 1926 fait de Barrymore un Achab de film flamme ; le même s’y recolle en 1930 mais cette fois sous le titre de Moby Dick. On a plutôt envie de découvrir la version Mitteleuropa de Curtiz et Dieterle en 1931. Hollywood confia le scénario de la version hustonienne à Ray Bradbury ? La baleine blanche, une extraterrestre ?

Bounty I

Hollywood gratifia le cinéma de trois versions de la fameuse mutinerie emmenée par Fletcher Christian contre le capitaine Bligh. Inégales, elles ont un point commun, toutes gomment la triste fin de l’aventure sur le rocher de Pitcairn. Accompagné des mutins et de quelques Tahitiens, Fletcher Christian tenta d’y instaurer une sorte de république idéale où Britanniques et Indigènes auraient vécu sur un pied d’égalité. Les convoitises des uns et des autres conduisirent à un terrible massacre. Il ne restera que les femmes et un mutin pour donner vie aux descendants du Bounty.

Bounty II

Des trois versions — Frank Lloyd* en 1935, Milestone en 1962, Donaldson en 1984 — la première est de loin la meilleure. Normal quand on se rappelle l’axiome de Sir Alfred : un film est d’autant plus réussi que le méchant est réussi… Comment comparer la performance de Charles Laughton en Bligh avec celles des pâles Trevor Howard et Anthony Hopkins. Quand à l’honnête Christian, il eût mérité mieux que les sourires mielleux de Clark Gable, le jeu emphatique de Brando ou l’air pénétré de l’inconsistant Mel Gibson. Autre mutinerie, celle du Caine, avec Bogart. Le réalisateur, Edward Dmytryk, après avoir été accusé d’activités communistes (qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ?) revint à Hollywood, dénonça quelques copains et continua sa carrière comme si de rien. Étrange film et justification.

et pendant ce temps-là en france…

Il faut attendre les années 1960 et les cinq « angéliconneries » avec Michèle Mercier pour voir un semblant de « films de pirates » en France. Parce que sinon, la mer c’est pas très gai dans le cinéma français. Les Travailleurs de la mer* d’André Antoine, Quai des brumes de Prévert/Carné, Remorques de Grémillon, Mollenard de Siodmak. La mer est triste, la mer est grise, la mer est froide. Sous le sable, des morts en sursis.

la mer à cultiver

Le néoréalisme a filmé les travailleurs de la mer, d’abord dans La Terra trema de Luchino Visconti en 1948, puis dans Stromboli de Roberto Rossellini en 1949. Dans ces deux films, la mer est comme un immense champ âpre à cultiver. Elle est aussi refuge des colères de la terre. Après il y eut les péplums, avec leurs trières, plus tard la fin de La dolce vita avec un monstre marin et une jeune fille au sourire énigmatique. Enfin un paquebot de carton pâte qui emmène Pina Bausch vers l’Amérique. E la nave va  !*

ressac

Dans The Ghost and Mrs Muir, il suffit à Jo Mankiewicz d’une scène pour entériner l’implacable passage du temps : le ressac fait disparaître « Anna Muir » gravé sur un morceau de bois planté sur la plage. Dans Moonfleet* de Fritz Lang, les vagues se brisent dans les rochers servant de repaires aux contrebandiers. L’ample mouvement musical de Miklos Rosza retrouve les accents fantastiques et inquiétants du roman de Falkner. Et dire que Lang détestait son plus beau film…

la plage

Pour Judy Garland, Vincente Minnelli imagina le rêve du Pirate* en pensant aux cuisses de Gene Kelly. Assagi, il filmera les plages californiennes dans Le Chevalier des sables où il parvient à faire de Liz Taylor une impeccable baba cool. On se souvient aussi de Pandora de l’énigmatique Lewin où la plage est lascive comme un chamallow. Vigo filma des femmes nues sur la plage de Nice, la bella puta. En 1925, Rex Ingram, pionnier du ciné US, rachetait les studios de la Victorine fondée en 1914 par Léon Gaumont. Plus tard il devra fuir pour l’Égypte. Restent les bruits de la plage dans Petits arrangements avec les morts.

Le rictus du requin

Recluse dans les montagnes suisses, Patricia Highsmith avait écrit Le talentueux Mr Ripley dont René Clément fit Plein soleil. Jamais Ronet et Delon n’ont été plus beaux. C’est pourquoi l’un des deux doit disparaître. Orson Welles avait écrit l’histoire d’un couple en croisière menacé par un psychopathe. Des années plus tard, l’australien Philip Noyce en reprend la trame pour réaliser le terrifiant Calme blanc avec Nicole Kidman et Sam Neill. Entre temps, Spielberg, encore boutonneux, a tenté de nous faire rire avec son film d’ados : dans Les Dents de la mer*, on ne croit pas une seconde au méchant rictus figé de son requin de carton pâte.

Shelley Winters

Dans le genre « catastrophe maritime », il y a L’aventure du Poséidon* qui surfait ou plutôt roulait sur la vague des Tour infernale et autres Boeing 747 en péril. Le projet de tels films était de réunir un maximum de stars puis de les éliminer une à une. Comme on les aimait bien, leur disparition nous causait de la peine. Le procédé avait deux avantages : leurs personnages existaient dans des rôles de quelques minutes et ça faisait travailler des has been. Sauf que dans Poséidon, il y a l’énorme Shelley Winters qui sauve ses compagnons d’infortune et vole la vedette à tout le monde. L’ancienne championne savait nager, c’est le cœur qui lâche.

et pendant ce temps-là en france, 2

Nantes (Lola), Nice (La Baie des Anges), Cherbourg (Les Parapluies…), Rochefort (Les demoiselles…), Nantes encore (Une Chambre en ville), Marseille (Trois places pour le 26)… Demy tournait ses films dans les ports, il y avait des marins (beaucoup), des chantiers navals, des arsenaux… mais la mer, on la voit presque jamais. Demy est un terrien tout contre la mer mais pas avec elle. Tout comme Truffaut (Adèle H.), Lelouch (Un homme et une femme) ou Rohmer (Pauline à la plage). C’est Rozier, le cinéaste de la Nouvelle Vague qui a le mieux filmé la mer dans Adieu Philippine* et Maine-Océan.

murmures et cris de la mer

La fureur de tempête du Bateau-phare de Skolimovski, le Brest fantomatique de Querelle* de Fassbinder… Et le plus étrange des films de piraterie, Cyclone à la Jamaïque, en 1965, d’Alexander Mackendrick, vétéran du cinéma britannique : une bande de forbans des mers dirigée par Anthony Quinn s’empare d’un navire ramenant en Angleterre des enfants de colons britanniques qui rentrent au pays pour y subir une bonne éducation. On taira qui a le dessus. Du Verne (Deux ans de vacances) en franchement pervers.

Titanic

Le naufrage du Titanic est pur événement cinématographique… un film dure à peu près ce que dura le naufrage en temps réel… Juste le temps de présenter John Astor, Bruce Ismay, les Guggenheim et le capitaine Smith… C’est probablement pourquoi on s’ennuie au Titanic* de James Cameron, ça dépasse de loin la durée impartie. Le Scope, c’est pourtant bien pour filmer les paquebots. Parmi les versions cinéma du drame, celle goebbelisée de 1943 stigmatise les actionnaires de la White Star Line poussant le malheureux Smith à naviguer toujours plus vite dans une zone infestée d’icebergs… pour une histoire de ruban bleu et de cours des actions.

conclure

La mer, mal aimée au cinéma ? Trop plate. Uniforme. Superficielle la mer puisqu’on n’en voit que la surface. Ah ! si des dauphins avaient fait metteurs en scène, on n’en serait pas resté au Monde du silence du commandant Cousteau. Par les hommes de cinéma, la mer c’est surtout depuis la terre ferme. Même quand Beat Takeshi filme A scene at the sea* et Hana-Bi. La mer ? Une planche de surf abandonnée…

le plus beau film du monde

Deux fois, le cinéma prit vraiment possession de l’océan. La première, c’est dans le plus beau film du monde : Les trois couronnes du matelot* par Raoul Ruiz. Mais un jour Papa se servit de la K7 pour enregistrer un documentaire du commandant Cousteau. Paulo que fait-on ? L’autre fois, on la doit au vieux Manoel dans Parole et utopie. Les mots du père Antonio Vieira qui traversa plusieurs fois l’océan Atlantique au XVIème siècle, ça lui va bien à la mer. Merci Manoel.

Post-scriptum

(*) Les astérisques du texte renvoient aux photos.

À propos de l’article

Version en ligne

Publiée le

Catégorie .

Mot-clé .

Version imprimée

Publiée dans Vacarme 24, , pp. 72-75.