Vacarme 24 / chroniques

douze airs

par

Ton oreille ouvre sur un monde
invisible comme tu es
invisible et me fais jacasser
dans un bout de plastique
depuis la chambre basse
d’une voix basse après
cette horreur d’hibernation —
sur les pentes enneigées
du quartier une jambe
après l’autre
a tracé une ligne après l’autre
c’est tellement nouveau —
ici je ne parle à personne
et tout le monde entend
l’air froid est conducteur.
Quand son chapeau pointa
derrière les parpaings du jardin muré
quand il les enjamba cet homme
avait fière allure je t’assure
en tout cas par instants
par fragments rythmés, membres —
c’est au contact du sol avec ses baskets blanches
qu’il dut s’avouer soûl, à jeun, privé
de sommeil, d’équilibre et prit
le temps de réfléchir
son corps éthéré dans la flaque.
Un carreau changé coupe en deux les pins
les nuages parcourus d’expressions dénuées
de sens comme les états pontificaux
-- combien de divisions, combien de strates
pour un seul carré de verdure ? elle bombe
le torse la baudruche, aspirant ce qu’elle croise
de fantômes non réclamés
puis, quand on ferme l’œil
en fin d’après-midi, la tête calée sur elle
pour mieux l’oublier, la voilà
qui cède et pue — un nid de guêpes
fut mis à jour lors du ravalement
mais l’expert dépêché sur le site arrive
trop tard pour déplier sa carte — il fait nuit
la mémoire n’est plus qu’un remblai
truffé d’obus, jonché de fûts brisés.
L’habitude prise en vivant
chez les autres en partant
d’effacer toute trace
de gratter leur sommeil par des cris
de souris papivore et d’éviter les lattes
qui jouent — qu’à chaque instant
on puisse franchir les portes
sans me remarquer sauf le corps —
m’a valu ce surnom, Casper
l’hôte amical, maréchal fée
folle des logis — ma présence
dénoncée aux voisins ou niée
signale des âmes petites.
Nous autres les rangeurs
ayant eu connaissance intime
du chaos n’avons rien
contre un dérangement
et nul besoin de décimer
les fragments qui bougent encore
longtemps après le séisme —
chaque vestige émet
image abandonnée, chaussure
ou gant dépareillé
son bout de chanson crue
dans le noir — lui faire place
écho provisoire suffit
à conjurer l’angoisse
à notre vice et tracer
un rail entre les cadeaux
jetés par terre, les vues
de la zone qui changent au mur
à la vitesse des paupières —
entre les empreintes mobiles
vite, une légende
serpentine courant
du sol au plafond.
Si petites les bulles, si vite
écloses, l’eau si lisse
et le monstre marin
venu fouir dans la vase au pied
de notre embarcadère
certainement si formidable —
comme nous ne l’attendions plus
ne pas le voir nous va, le voir
ne nous troublerait pas
mais son moteur, la queue
musclée nous bat le sang.
Repassant dans les interstices
de tes détails indiscutables
ma veste à battre le pavé
j’ai trouvé le vert blanc
qui n’est pas tout à fait le glauque
d’une lumière de la ville
où un visage aspire
-- avant je n’ai parlé que trop
bas ou trop fort
au risque de rompre le fil
alors sonnez dehors trompettes
l’œil de l’écran fermé
dans le sac où j’ai plus d’un trou —
voici la fraîche réelle
sa densité soudain
en douleur, sa durable
dureté de mine éboulée
voici le taxi affligé d’un tic respiratoire
en mesure avec le compteur
il n’y a rien d’autre
il n’y a que ça.
Tout à coup tout le monde
est vieux, dans l’air
un parfum déférent
entête, une suée
ou la note du variateur
quand la lumière baisse —
tu te rappelles : murmur
and music thin of sudden breeze
à quel âge as-tu contracté
la haine de l’innocence ?
-- le quart d’heure public passé
inaperçu sous l’avalanche
du stroboscope on se retrouve
ni mieux ni pire, au bar —
quelque chose a enflé, quelque chose
s’est creusé chez toi
mais quoi ? — mais non
c’est la lumière
aujourd’hui mon œil s’en repaît.
Partir toujours, avoir toujours
le sac zippé résume
la fortune faite
par soustraction
la clé de l’appartenance
peut être au fond de ce tiroir avec les autres
sans serrure fixe — il n’y a rien
autour de l’os
du nom de personne
pas une porte de prison
un rien sépare
de l’élément
extrêmement respirable.
Des inconnus ont pris vos places
à la table ronde, leurs mains
déjà tapotent le marbre —
je pense à vous beaucoup
-- le bras d’un chevalier
de l’ordre vulgaire
mouline la neige
tranche et trie les têtes
dans le bruit vidéo
on l’oubliera ce long zapping —
je pense à vous beaucoup
pixellisés parmi les zooms
de la mémoire, vous êtes presque
dans le décor
vos genoux, vos mentons, vos coudes
tendent la toile
des pellicules
puant le ketchup et la cire
vous collent à la peau —
je pense à vous beaucoup
mes regrettés vivant
sur cette chaîne étrangère
dont nous partageons les plages
faute de vie commune.
Lavée par la nuit la ville a
des airs de cour ensoleillée
déserte avec la rumeur
off de l’école —
aucun adulte ne me voit
-- un banc
une barre à entrée multiple
volets fermés, fenêtres closes
sauf au deuxième deux
bulles d’intimité
crevées par l’objectif —
une vieille mise en plis
un jeune épinglé
posent la condition
être c’est être
percé
à jour — un bruit d’obturateur
une pause
ils ont fermé ensemble
sur le premier temps du matin
les hublots d’un convoi
qui démarre.
Comme on sait peu (comme on s’en fout)
trois pièces dans la fontaine
tes lèvres volontiers
je tiens le monde à un fil
-- la musique de l’été dure
les robes ont des membres
autonomes ou des animaux
gentiment agités
les cernent mystère
de la formule poids/volume
-- les amis du jour se nomment
lumière au-dessus de la toile d’araignée
taureau debout, papier dans la main
des grappes se balancent
de tulle périlleux, s’il lâche
il y aura mort en coulisse
-- c’est vrai, tout est vrai
flotte autour de la ligne
quand tu n’entends plus l’on se dit
ce qu’on se dit quand on se parle dans le vide.

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Publiée dans Vacarme 24, , pp. 90-93.