Vacarme 25 / le secret

le secret et la prophétie

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Le ministre est l’affidé du prince : il prolonge le mystère de sa charge. Pourtant, l’indubitable stupéfaction de Gœbbels, lorsqu’il découvre ce qu’est vraiment le génocide des Juifs d’europe, oblige à renverser le secret, pour le penser comme forme même de son contraire, la prophétie.

1.

Les juifs vont à présent être expulsés vers l’Est à partir du Gouvernement général, en commençant par Lublin. Il est employé ici une méthode passablement barbare et qui n’est pas à décrire plus avant, et qui des juifs eux-mêmes ne laisse plus grand-chose. En gros, on peut bien concevoir que 60% doit être liquidé, pendant que seulement 40% encore pourrait être engagé pour le travail. L’ancien Gauleiter de Vienne qui mène cette action à bien fait cela avec une assez grande prudence, et aussi avec une procédure qui fonctionne d’une manière pas trop voyante. Un jugement concernant les juifs est mis à exécution qui est à la vérité barbare, mais qu’ils ont mérité d’abondance. La prophétie que le Führer leur a faite en chemin s’ils causaient une nouvelle guerre mondiale, commence à se réaliser de la manière la plus atroce. On ne doit pas laisser régner, en ces affaires, la moindre sentimentalité. Les juifs, si nous ne nous défendions pas vis-à-vis d’eux, nous extermineraient. C’est un combat à la vie à la mort entre la race aryenne et le bacille juif. Aucun autre gouvernement ni aucun autre régime ne pourrait trouver la force de régler cette question complètement. Ici également, le Führer est l’inébranlable pionnier et le porte-parole d’une solution radicale qui est réclamée par l’état des choses et qui, de ce fait, est inéluctable. Dieu merci, nous avons maintenant, pendant la guerre, tout un ensemble de possibilités qui nous seraient défendues en temps de paix. Nous devons les utiliser. Les ghettos vidés dans les villes du Gouvernement général seront remplis par les juifs expulsés du Reich et la procédure doit se répéter ensuite après un certain temps. La juiverie n’a pas de quoi rire, et du fait que ses représentants aujourd’hui, en Angleterre ou en Amérique, organisent et propagent la guerre contre l’Allemagne, ses représentants en Europe doivent le payer très cher, ce qui doit être considéré comme totalement fondé en droit.

2.

Ce 27 mars 1942 Joseph Gœbbels n’avait fait rien de moins que noter, dans cette entrée de son journal, ce qui avait été pour lui une révélation. Sans appartenir au cercle étroit des responsables de la politique de persécution des juifs, il était néanmoins l’un parmi les hauts dignitaires les mieux informés. Cela tenait en partie à son poste de Gauleiter de Berlin : à ce titre, il supervisait — quand il n’en suggérait pas lui-même l’idée — les mesures anti-juives dans la capitale, où résidait d’ailleurs la plus grande communauté juive d’Allemagne. Cela tenait également à son portefeuille, d’une importance cruciale dans ce régime dictatorial, de ministre de la Propagande : il recevait un nombre incalculable de rapports de toutes sortes, venant d’institutions les plus diverses, parmi lesquelles les services secrets ou l’Office central de sécurité du Reich (RSHA), et il était amené à rencontrer de nombreux responsables venus de tous horizons. Mais l’élément le plus important était la relation intime et privilégiée qu’il entretenait avec Hitler lui-même. Il le rencontrait à intervalles réguliers, pour autant que le Führer fût à Berlin, et s’engageait avec lui dans de longues conversations, le plus souvent en tête à tête. Hitler commençait toujours par un vaste tour d’horizon, de dimension planétaire, sur l’évolution de la guerre — il ne manquait jamais d’assurer que la victoire était proche — puis dispensait de curieuses réflexions sur la culture, l’art ou la société dont il était si prodigue. C’était généralement à la fin de ces longs monologues que Gœbbels parvenait à aborder les questions les plus concrètes, au premier rang desquelles figurait la « question juive ». Gœbbels avait rencontré Hitler le 19 janvier, le 14 février et le 20 mars : à chaque fois, répondant à la sollicitation de son ministre, le Führer s’était déclaré « inflexible », avait soutenu « le même et dur point de vue », etc. D’où vient alors que Gœbbels ait été surpris, en apprenant, à la fin du mois de mars, les exterminations en cours sur le territoire de l’ancienne Pologne ?

3.

Dès le 10 août 1941, un peu plus d’un mois et demi après le lancement de l’« Opération Barbarossa », Gœbbels avait appris que, sur les territoires de l’URSS, de grands massacres de juifs se déroulaient. Il tenait l’information du SS Hauptsturmführer Günther d’Alquen, le rédacteur en chef de la revue hebdomadaire de la Waffen-SS, Das schwarze Korps, qui revenait d’une tournée dans l’Est nouvellement conquis. Gœbbels avait noté dans son journal : « Dans les pays baltes, les tendances [des populations locales] à former leurs propres gouvernements et à s’affranchir le plus vite possible des Allemands sont devenues plus fortes encore. Dans les grandes villes, un jugement concernant les juifs a été mis à exécution. Ils sont battus à mort d’une manière massive dans les rues, par les organisations d’autodéfense des peuples baltes. Ce que le Führer avait prophétisé se produit : que, si les juifs réussissaient encore une fois à provoquer une guerre, alors le judaïsme perdrait par là son existence. » Il est exact qu’un nombre limité de pogromes de ce type s’étaient déclenchés spontanément, mais la très grande majorité d’entre eux avaient été organisés, en sous-main, par les troupes des Einsatzgruppen, de concert avec l’armée, suivant les instructions strictes de Heydrich, le chef du RSHA, qui attachait une grande importance au secret qui devait entourer ces manipulations. Il est difficile de déterminer si, à ce moment encore, Gœbbels ignorait cette politique ou s’il avait seulement préféré consigner dans son journal la version officielle. Au cours des semaines suivantes, il avait pu encore passer à côté des fusillades massives perpétrées, de manière de plus en plus radicales, par les Einsatzgruppen à l’arrière du front. Les quatre premiers rapports d’activité de ces troupes, si Gœbbels les avait jamais eus en main, insistaient en effet sur les soi-disant pogromes et n’évoquaient que de manière très euphémique la lutte brutale contre les partisans, ou supposés tels, dont il était assez souvent précisé qu’ils étaient juifs. C’est à partir du cinquième rapport, couvrant les deux dernières semaines de septembre, qu’il devint possible de comprendre ce qui se passait réellement à l’Est : au détour d’une phrase, il était indiqué que la population juive s’était livrée dans les pays baltes à une activité de propagande, ce pourquoi il avait fallu la fusiller et un bilan provisoire, ne portant que sur certaines régions, s’élevait déjà à 85 000 victimes. Au tout début du mois de novembre, le ministre de la Propagande fit une très brève visite à Vilnius, dont la communauté juive, forte de 57 000 personnes, avait déjà été exterminée pour moitié. Dans son journal, Gœbbels avait une fois encore reproduit la version officielle en attribuant ces massacres aux populations locales, lituaniennes et polonaises. Était-ce en toute innocence ou en toute connaissance de cause ? Peu importe, au fond, puisque, quel que soit le moment où il avait appris, de manière sûre, à la fois l’ampleur des massacres et le fait qu’ils avaient été perpétrés par des troupes allemandes, il y avait consenti. Jamais il ne s’était élevé contre ces tueries, qui passaient sous couvert de lutte contre les partisans, et quand, à la mi-mars 1942, par exemple, un rapport signala la permanence de la résistance dans les régions russes conquises, il préconisa de fusiller les juifs, présentés comme responsables de cette résistance, « à une échelle démultipliée ».

4.

Si Gœbbels avait été informé, plus ou moins parfaitement, de l’extermination des juifs à l’Est, au cours de l’été et de l’automne 1941, qui s’était soldée par près d’un million de victimes, il est clair cependant qu’il n’imaginait pas encore que ce destin préfigurait le sort de la totalité du judaïsme européen. Car le plan en circulation, depuis plusieurs mois, au sein de l’appareil nazi était celui d’une transplantation des juifs européens dans les territoires de l’Est. Leur force de travail — ou plus exactement la force de travail des juifs capables de travailler — serait exploitée pour la construction de gigantesques infrastructures. Bien sûr, ce programme entraînerait une effroyable mortalité, mais Hitler, le 17 décembre 1941, avait indiqué à Gœbbels quelle était sa position en la matière : « Ce qu’il adviendra d’eux là-bas ne peut pas nous intéresser beaucoup. Ils se sont souhaité ce destin, ils ont pour cela commencé la guerre, ils doivent maintenant également payer l’addition. » Presque trois mois plus tard, le 7 mars 1942, Gœbbels recevait le compte rendu — classé « secret d’État » — de la réunion tenue à Wannsee, le 20 janvier précédent, au cours de laquelle Heydrich avait présenté à de hauts représentants des ministères concernés par la « question juive » le schéma, au moins provisoire, qu’il avait élaboré pour la « solution finale » et qui avait été validé par Hitler. Comme on le sait, ce schéma comprenait la transplantation à l’Est, la mise au travail des juifs aptes au travail, la décroissance par mortalité « naturelle » et même la liquidation ultime de ceux qui parviendraient à survivre. Le sort des femmes, enfants, vieillards et malades — des juifs inaptes au travail — au terme de cette déportation n’était pas explicitement évoqué. Surtout aucun calendrier n’avait été fixé et les déportations ne se sont pas vues accélérées, tant s’en faut, dans les premiers mois qui suivirent la réunion. Si le tournant génocidaire de la politique anti-juive nazie était d’ores et déjà effectué, il n’était ainsi pas encore possible d’imaginer à quelle échéance la disparition totale des juifs européens interviendrait.

5.

Un haut dignitaire nazi, tel Gœbbels, pouvait envisager froidement la mort de millions et de millions de personnes. Plus encore, ce type d’événements faisait partie de son horizon immédiat d’expérience — sans même parler ici des centaines et centaines de milliers de soldats tués au combat. Au cours des mois d’hiver, en effet, plus de deux millions et demi de prisonniers de guerre soviétiques étaient morts, de faim, de froid, d’épidémie, dans les camps où on les avait rassemblés. Gœbbels n’en avait conçu de dépit que dans la mesure où le Reich se trouvait ainsi privé d’une gigantesque main d’œuvre qu’il avait bien escompté exploiter. Ce qu’il ne pouvait pas imaginer — et son trouble le prouve — c’était que l’« expulsion vers l’Est » des juifs — ou pour le moins de ceux du Gouvernement général — pourrait s’interrompre à quelques kilomètres seulement, dans les chambres à gaz du camp de Belzec. Car c’est bien ce camp, construit à partir du mois de décembre 1941, que Gœbbels évoquait. Supervisé par le responsable de la SS et de la Police pour le district de Lublin, le SS Brigadeführer et ancien Gauleiter de Vienne, Odilo Globocnik, Belzec venait d’entrer en activité. Le 15 mars 1942, Himmler avait effectué une visite à Lublin et ordonné pour le lendemain, 16 mars, le lancement des rafles dans le ghetto de la ville et des déportations vers le camp. 75 000 juifs environ seraient exterminés à Belzec, jusqu’à la fin du mois de mai, date de la fermeture provisoire du camp, et 434 508 juifs au total, jusqu’à la fin de l’année 1942, où il fut dissout. En fait de procédure « pas trop voyante », Belzec échoua totalement. Le périmètre étroit du camp était à la sortie du village, tous les habitants des environs furent à peu près immédiatement informés de la finalité du camp, même s’ils ignoraient précisément la méthode utilisée, et les informations circulèrent rapidement dans toute l’ancienne Pologne : même les voyageurs de passage en parlaient à peu près ouvertement en passant en train à la gare du village. C’est d’ailleurs en partie pour des raisons de secret qu’Himmler choisit, un peu plus tard, de transformer Auschwitz, entouré d’une vaste zone réservée, en un gigantesque camp d’extermination.

6.

Gœbbels avait compris le 26 mars, et couché dans son journal le lendemain, la forme qu’était en train de prendre une partie au moins de l’accomplissement de la « solution finale » — une forme qu’il aurait été incapable jusqu’alors d’imaginer. Il avait bénéficié d’informations d’une très grande qualité, et qui plus est très rapidement, puisque onze jours seulement s’étaient écoulés depuis la visite de Himmler à Lublin. La question, dès lors, est celle de l’identité de son informateur. Si cette question se pose, c’est, à l’évidence, que Gœbbels avait pris soin, avait volontairement choisi, dans son propre journal, de celer sa source. Le fait est d’autant plus étonnant que le ministre de la Propagande prenait presque toujours le soin, au moins pour une information de cette importance, d’indiquer comment il avait été informé — par un rapport rédigé par telle instance ou par telle personne. Tout se passe comme si Gœbbels avait eu pleinement conscience qu’il se trouvait dépositaire d’informations qu’il n’aurait pas dû connaître, que citer son informateur aurait été le trahir. Plusieurs éléments plaident pour une telle hypothèse — celle d’un secret redoublé qui se nicherait au cœur même du secret, celle de l’existence de cercles concentriques d’initiés, à l’intérieur de l’appareil d’État. Tout d’abord, la note de Gœbbels est le seul document allemand qui témoigne de ce que Himmler avait exposé à Lublin, alors que nous disposons pour bien d’autres décisions de bien d’autres documents : sans doute, Himmler n’avait-il délivré son plan qu’oralement. Il existe cependant une autre source : fruit du travail de renseignement effectué par la résistance polonaise, elle confirmait que Himmler avait indiqué au gouverneur civil que la moitié des juifs du Gouvernement général devrait avoir été liquidée avant la fin de l’année. Une hypothèse, dès lors, pourrait être formulée : ce qu’évoquaient à la fois Gœbbels et le mouvement clandestin polonais, n’était encore rien d’autre qu’une hypothèse de travail, sur laquelle Hitler ne s’était pas encore prononcé, et qu’il convenait dès lors de ne pas diffuser au-delà du cercle très étroit des personnes qui seraient directement concernées. On pourra, à l’appui de cette interprétation, remarquer la tournure passablement hésitante de Gœbbels sur l’évaluation des proportions de juifs à exterminer et de ceux bénéficiant d’un sursis. Qui plus est, il n’est pas certain que le camp de Belzec et celui, en construction, de Sobibor aient eu des capacités suffisantes pour mener à bien une telle tâche ; la décision de construire Treblinka serait prise seulement un mois plus tard — le camp ouvrirait en juillet. Enfin, c’est à ce moment seulement que Himmler dévoilerait officiellement son plan, en signant, le 19 juillet, un ordre intimant de procéder à l’« évacuation » des juifs non travailleurs avant la fin de l’année. Quelques jours plus tard, une estimation chiffrée montrerait que le schéma initial, exposé en mars, n’était plus de mise : ce n’était plus la moitié qu’il fallait exterminer dans ce délai, mais 80 % de la population juive comptabilisée en août, ou encore plus de 85 % de la population juive vivant en mars sur ce territoire.

7.

Plusieurs hypothèses ont été formulées concernant l’identité de l’informateur de Gœbbels. Tel historien a songé à Himmler ou à Hitler, ce qui semble impossible au vu de la psychologie du personnage (jamais Gœbbels ne se serait abstenu de relater un entretien avec l’un ou l’autre des deux plus hauts responsables de l’État ; et si c’était par l’un d’entre eux qu’il avait été affranchi, il n’aurait eu aucune nécessité, à présent introduit dans le premier cercle, de ne pas révéler sa source). Tel autre a supposé que Gœbbels aurait pu être informé par un ami de longue date, occupant une place importante dans l’administration civile du Gouvernement général, mais il n’apporte aucun élément à même de conforter son hypothèse. Ma proposition n’est pas moins conjecturale, puisqu’il faudrait parvenir à établir au moins — ce qui est, en l’état, impossible — que l’informateur supposé, Günther d’Alquen, se trouvait à Berlin le 26 mars 1942. Le responsable de la revue de la Waffen-SS avait en effet quelque raison de savoir ce que Himmler avait annoncé à Lublin : il avait dîné avec lui en tête à tête le lendemain du retour à Berlin du Reichsführer, c’est-à-dire le soir même, au moment précis, où, en accord avec ses ordres, les premières rafles étaient effectuées dans la ville pour former les premiers convois à destination de Belzec. D’Alquen était ainsi, au moins, en mesure d’être l’informateur de Gœbbels, mais il est un élément plus troublant encore. Si Gœbbels évoquait assez régulièrement dans son journal la prophétie de Hitler, c’était presque toujours en professionnel de la propagande, qui voyait bien l’usage qu’il pourrait en faire, ou en scribe scrupuleux des paroles de son Führer, lequel ne rechignait pas, c’est peu dire, à se citer lui-même. Mais il arriva à deux reprises seulement que Gœbbels évoquât la prophétie pour lui-même, en se montrant presque stupéfait qu’elle se réalisât. La première fois, nous l’avons lu, c’était, en août 1941, quand d’Alquen lui avait décrit les soi-disant pogromes massifs qui se déroulaient dans les pays baltes ; la seconde, c’était le 27 mars 1942, quand Gœbbels avait appris l’existence du camp d’extermination de Belzec et la forme qu’était en train de prendre la « solution finale » en Pologne. Un dernier élément souligne l’homologie des deux passages, et peut-être des deux situations : alors que plus de sept mois s’étaient écoulés entre les deux entrées de son journal, et sans qu’on puisse supposer un instant que le diariste avait relu la première avant de rédiger la seconde, Gœbbels avait écrit deux fois la même phrase, d’autant plus remarquable qu’elle sonne très étrangement en allemand : « un jugement concernant les juifs est mis à exécution », « un jugement concernant les juifs a été mis à exécution ».

8.

L’emploi, pour soi, de la notion de prophétie n’est pas l’aspect le moins intéressant du passage du journal de Gœbbels. L’on voit bien quel usage privé il en fait : il s’en sert pour passer de l’émotion, de l’horreur même (cette « méthode passablement barbare », cette « manière la plus atroce ») à la raison, sa raison nationale-socialiste. Quelques phrases, quelques lignes, le recours à la prophétie et le secours de l’idéologie : Gœbbels est retombé sur ses pieds, il est revenu de sa stupeur, il trouve ce crime monstrueux « totalement fondé en droit ». La prophétie est un objet assurément étrange dans le répertoire des énoncés politiques : elle est dotée d’une logique propre dont on ne peut s’affranchir sans l’atteindre dans sa nature même, sans violer son intégrité et, par là même, l’anéantir. Il convient que le prophète ou ses adorateurs ne soient pas les agents par lesquels la prophétie se trouve réalisée (une prophétie n’est pas l’annonce d’un projet) ou que ce qui se trouve réalisé dans le cadre de la prophétie soit proprement inimaginable, un miracle ou un exploit inouïs. En août 1941, la première condition était remplie, puisque les agents du crime n’étaient pas les forces allemandes, mais les populations locales. En mars 1942, c’était l’observation de la seconde condition qui permettait à Gœbbels de constater la réalisation de la prophétie, mais l’exploit était sinistre et funeste le miracle. Cette logique contraignante nous permet également de comprendre pourquoi le génocide des juifs, annoncé sous forme prophétique, demeura entouré de secret. Le pouvoir nazi s’abstint d’annoncer de manière explicite au peuple allemand et, plus largement au monde, le massacre systématique en cours, lequel était pourtant la validation du système de croyance sur lequel il était fondé, et il fit le maximum pour procéder avec discrétion, à défaut de parvenir à préserver le secret. Il n’était pas question de montrer que la prophétie se réalisait sous le mode de l’inimaginable, puisqu’une si totale transgression risquait de mettre à mal la communauté nationale, et il n’était pas question non plus de révéler que les agents de ce crime étaient les croyants eux-mêmes. La propagande nazie, sous la férule de Gœbbels, se contenta donc, à partir de l’été 1941, de tenir la chronique exhaustive et ravie les actes anti-juifs — législation, pogromes, attentats, déportations — pour autant que d’autres qu’eux, Roumains, Slovaques ou Français, s’en étaient faits les agents. Mais l’histoire véritable, la « page de gloire » ne serait pas écrite et toute trace devrait être abolie.

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Publiée dans Vacarme 25, , pp. 31-35.