Vacarme 44 / chantier pour en finir avec l’évaluation

renversements d’alliance

par Aude Lalande

Dans le domaine des drogues, loin d’être une ennemie, l’évaluation a longtemps été une alliée. Contre une opinion publique massivement acquise à l’interdit pur et simple, et dans le dos d’une loi strictement répressive, la seule manière de défendre la « réduction des risques » — ce dispositif sanitaire dont l’objectif premier n’était pas d’enjoindre à l’abstinence, mais de prévenir la contamination par le VIH — fut d’en prouver l’efficacité : pour cela, il fallait l’évaluer. Aujourd’hui, le front est renversé.

Dans un contexte de répression ultra (la loi, rappelons-le, prévoit un an d’emprisonnement et 3 750 euros d’amende pour le simple usage de drogues), l’expérimentation tient lieu depuis vingt ans de correctif des effets sanitaires de l’interdiction totale des drogues. Distribution de seringues d’abord confidentielle, invention des traitements de substitution en puisant dans la pharmacopée des anti-douleurs, construction patiente d’une clinique des effets des substances sur les corps : cette « réduction des risques liés à l’usage de drogues » ne pouvait se construire que dans l’expérimentation. D’abord parce qu’elle dut s’inventer dans l’ombre de la loi et avec les moyens du bord face au cataclysme du sida. Ensuite parce qu’elle dut faire face à la réactivité très forte des pratiques de consommation, liée autant à l’impact de la répression (déplacements de la « scène ») qu’à celui des messages de santé (abandon de l’injection face au sida, mais déplacement vers le sniff) ou aux mutations du marché (reflux de l’héroïne face à la substitution, mais arrivée de la cocaïne). Enfin parce qu’elle reposait sur une alliance de la science et de l’expérience — tant il est vrai que le prolongement naturel de l’expérimentation est son évaluation si on veut en exporter les acquis, et que la survie, dans un domaine aussi controversé, tient à la lisibilité et à l’objectivation des résultats. Passer de l’expérience à sa mesure, convertir le subjectif en objectif, l’inductif en déductif, risquer l’extension de l’expérience, avancer par une succession d’expérimentations irréversibles, tel semblait être le devenir d’un champ fragile certes, mais porté depuis vingt ans par le haut niveau d’exigence éthique et méthodologique de ses acteurs [1].

Aujourd’hui cependant, la conviction selon laquelle l’expérimentation permet de faire avancer les choses à l’endroit des drogues semble se briser. D’alliée, l’évaluation paraît de plus en plus souvent faire figure de contrôle, être devenue un frein qui ne dit pas son nom aux innovations du terrain. […]

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[1] C’est tout l’objet du livre d’Anne Coppel, Peut-on civiliser les drogues ? De la guerre à la drogue à la réduction des risques, La Découverte, 2002. Voir aussi Stany Grelet & Aude Lalande, « Drogues : ce qu’expérimenter veut dire », Multitudes n°23, hiver 2006, pp.181-187.

publié dans Vacarme 44 été 2008

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