pour un nietzschéisme démocratique

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On déteste tous être évalués, soumis à des valeurs qu’on ne s’est pas choisies, certes. Mais l’inverse est tout aussi vrai : on aime tous cela et on fait tous cela en permanence — on se revigore et on se protège en évaluant, donc en s’évaluant, et au-delà on se juge, on se compare, on s’interprète encore. À l’aune de ce paradoxe commun, comment juger des politiques actuelles d’évaluation ? Autant demander à Nietzsche. C’était bien sa question.

Les vies les plus singulières, les plus inventives, les plus libres ne peuvent généralement s’affirmer qu’à travers un farouche travail de sape de toutes les valeurs en cours, des vieilles tables de la Loi, des canons académiques, des idéaux traditionnels, des axiomes inquestionnés. À les suivre, se soumettre et se conformer à des valeurs extérieures, ce serait perdre sa singularité par définition incomparable, stériliser sa soif de nouveauté et de liberté, et ainsi assécher une énergie originelle qui pousse à se surmonter sans cesse pour aller toujours au-delà des cadres axiologiques, des axiomatiques, des systèmes symboliques, des idéaux communs, des Dieux morts. « Ma valeur propre prime et doit primer toutes les valeurs établies. » Voilà le grand slogan des esprits libres, des créateurs, et des légions de cuistres qui peuplent leurs sillages.

De surcroît, en général le réel ne leur donne pas tort. La plupart des institutions et mouvements politiques qui abusent de l’appel à des valeurs fondatrices ou communes sont des mouvements et des institutions en train de mourir ou de se fossiliser. En appeler aux valeurs, c’est cesser d’en appeler à la vie même, à sa capacité inouïe d’imprévu et de création, y compris quand on prétend parler au nom des « valeurs de la vie ». À l’opposé, saper les valeurs établies, renoncer à toute politique des valeurs, ce serait, sinon la liberté, au moins la condition d’émancipation de la vie.

Sauf aujourd’hui. Là, on doit bien reconnaître une vraie révolution. Des mouvements et des partis politiques jusqu’aux institutions les plus classiquement disciplinaires (l’entreprise, la santé, l’école, l’université, l’aide sociale), toute politique des valeurs semble abandonnée aux lieux mêmes censés la promouvoir, et ce, au profit de modes d’évaluation individualisés et adaptés au parcours singulier de chacun. Comment nier le caractère révolutionnaire d’une telle transformation ? Il ne s’agit plus simplement du vaste mouvement historique d’individualisation ou d’émancipation de l’individu de ses tutelles historiques repéré mille fois, mais d’intégration de l’individu dans le social par l’évaluation de son parcours propre.

Il n’y a dès lors plus de valeurs qui tiennent, même pas les valeurs individuelles (la grandeur, le courage, la persévérance, l’originalité, le risque même, quoi qu’on en dise), puisqu’il ne s’agit plus de savoir à quoi l’on croit, ou quels sont les bons critères ou les justes normes à partir desquels évaluer chacun, mais d’être capable de s’adapter aux modes d’évaluation en cours au seul lieu où l’on s’insère dans la société, et donc au fond quels qu’en soient les critères. Les politiques actuelles d’évaluation sont en vérité à l’opposé de toute politique des valeurs. Les valeurs sont objets de croyances (donc transcendantes), l’évaluation objet de compétences (donc censément immanente). Celles-là s’appuient sur une reconnaissance, au moins en droit, commune, celle-ci, en droit comme en fait, ne relève que d’une reconnaissance experte. Celles-là sont faites pour unifier, celle-ci sépare. Celles-là hiérarchisent, celle-ci segmente et distribue horizontalement. Celles-là autorisent ou interdisent, celle-ci réoriente, déplace, réforme. Celles-là assoient et fixent, celle-ci est censée dynamiser et relancer.

Est-ce un bien ? Est-ce un mal ? En tout cas, c’est une sacrée tuile pour l’esprit libre et le créateur. Comment affirmer sa liberté au-delà des valeurs en cours quand c’est là le signe d’une conformité parfaite à l’esprit du temps ? Comment créer du nouveau, contre toute imitation ou reproduction serviles, quand la création elle-même est devenue le nom de sa soumission aux idéaux de la production capitaliste et normative du jour ? Et de manière plus directement politique, comment saper les valeurs en cours au nom de ses valeurs propres quand la bonification des valeurs propres de chacun est devenue l’ultime valeur en cours ?

Les vies libres, créatrices, ou simplement fates se retrouvent ici devant une sombre double pince. Soit, contre cette nouvelle barbarie « post-post-moderne », chercher à faire la paix avec le reste des puissances les plus réactionnaires d’autrefois (églises, chevaleries, académies traditionnelles) pour sauver ce qui pourrait être encore sauvé : tout de même la singularité inévaluable de la personne humaine, et tous les champs qui semblent échapper à l’évaluation par définition bornée (sinon on n’évalue plus rien du tout) — l’Unité, la Communauté solidaire ou la République indivisible, la Raison universelle, l’Art, la Littérature, la Pensée — ce n’était pas rien. Au risque de renoncer à toute politique sérieuse (avec de telles alliances !), c’est-à-dire à tout souci de l’avenir au nom d’une résistance tantôt héroïque, tantôt douteuse. Soit bénir l’époque ou au moins en jouer le jeu, et exiger d’aller encore plus loin dans l’évaluation : tout de même, évaluer c’est le travail constant de l’esprit, le seul moyen en tout cas d’assurer la libre individualisation de chacun dans une école, une recherche, une santé ou une production de masse, tout en se protégeant du n’importe quoi. Mais au risque cette fois du nihilisme : une société où tout est évaluable, susceptible de contenir une certaine valeur, où il n’y a donc plus d’incommensurable entre ce qui vaut quelque chose et ce qui ne vaut rien, est peut-être déjà une société complètement nihiliste.

Spontanément, tout le monde tremble devant une telle alternative, et nul n’a envie de trancher. Pour s’en sortir, le plus simple est alors d’aller demander conseil auprès du plus libre de tous les esprits libres, à savoir Nietzsche. Dans d’autres cas, il ne faudrait pas : cet animal philosophique peut aussi rendre méchant, ou fou, ou nazi. Mais sur cette question de la valeur de l’évaluation, entre réaction et nihilisme, c’est son jardin, et il est assez sage et univoque.

Sur ce point au moins, il ne dit en effet qu’une seule chose : il faut évaluer, on ne peut pas y renoncer sauf à mourir, évaluer c’est la vie même, et la seule question n’est pas de savoir s’il faut ou non évaluer (il le faut !), mais comment et jusqu’où. Essayons d’en déplier l’idée.

évaluer, c’est conserver et créer

Reconnaissons-le, c’est moins rarement l’évaluation que l’on ne supporte pas que le fait d’être ou de risquer d’être mal évalué ou risquer de voir son collègue de travail être mal évalué et ainsi de nous attrister ou de nous jalouser. Mais dans ce cas, la première, et peut-être la seule arme que l’on trouve pour s’en protéger, c’est de retourner l’argument, et d’évaluer au sens propre, d’attribuer une valeur à ces évaluateurs : « ils sont nuls » (à l’aune de la valeur de l’être), « quelle injustice » (à l’aune de la valeur de la justice pénale ou sociale), « quelle arnaque » (à l’aune de la valeur de l’honnêteté : on nous avait promis de nous évaluer pour mieux nous permettre d’avancer, et on se retrouve relégué dans un placard).

De ce point de vue, il est absurde de penser qu’évaluer est nécessairement une violence faite à une vie humaine jugée jusque-là indistincte. Nietzsche rappelle à bon droit, et pas seulement de manière aristocratique, aussi de manière très matérialiste, que toute vie justement humaine évalue sans cesse et n’est humaine et digne de se prétendre humaine qu’en tant qu’elle évalue :

« Fixer des prix, estimer des valeurs, imaginer des équilibres, échanger — tout cela a préoccupé à tel point la pensée primitive de l’homme qu’en un certain sens ce fut la pensée même. […] Peut-être que le mot allemand Mensch [manas] exprime-t-il encore quelque chose de ce sentiment de dignité : l’homme se désigne comme l’être qui estime des valeurs, qui apprécie et évalue, comme “l’animal estimateur par excellence”. » (GM, I, § 8).

Si l’homme depuis ses origines estime et évalue, cela signifie donc qu’évaluer c’est d’abord se conserver, c’est la forme spécifiquement humaine du vieil instinct de conservation. « Nos jugements de valeur trahissent quelque chose des conditions nécessaires à notre existence. » Mais comment ceux-ci nous aident-ils à nous conserver ? Justement en créant autour de chacun un « monde extérieur » tissé des valeurs qu’on s’est données. L’homme est créateur de valeurs, d’évaluations toujours multiples, puisqu’il y a une multiplicité de peuples et de types humains. Le lâche va ainsi s’inventer un monde où priment la sécurité et la bonté, le courageux un monde où priment le risque et le combat, etc.

Il est donc absurde de croire que le processus actuel d’évaluation individualisée soit par principe une source de destruction généralisée et un empêchement à toute création. C’est seulement là le processus logique par lequel des sociétés de plus en plus individualisées cherchent à créer de nouvelles valeurs (l’intérêt égoïste euphémisé en « mérite personnel », la concurrence, la réussite, l’argent) pour se conserver. Et ces valeurs ne sont ni moins « vraies », ni plus « injustes » que les autres, puisque toutes sont inventées. Elles sont simplement plus innommables politiquement puisqu’étant centrées sur l’individu, elles ne sont pas de véritables valeurs : elles sont moins faites pour être crues et revendiquées collectivement qu’éprouvées secrètement.

Dès lors, d’un point de vue nietzschéen, la seule question que l’on puisse se poser n’est pas : « Est-il bien ou mal de prétendre aujourd’hui évaluer tout individu et toute pratique sociale ? », mais : quel type humain se trouve ainsi conservé et créé ? Quel individu ainsi évalué en permanence s’y retrouve et y retrouve ses valeurs individuelles en propre (la force, le courage, la souveraineté, la joie, l’absence de honte) ? Qui triomphe et qui s’y étiole ? Des âmes serviles ou des âmes barbares ou des âmes libres ? Des esprits et des corps plus autonomes ou plus encore aliénés ? De véritables créateurs ou des imitateurs et des faussaires ? Autrement dit, on ne peut stopper le mouvement, il faut encore évaluer les résultats des formes actuelles d’évaluation, évaluer non les évaluateurs (cela fait partie, au moins en droit, du processus d’évaluation généralisée) mais les évaluations elles-mêmes.

évaluer, c’est juger et comparer

Évaluer, c’est donc juger puis comparer, dans un mouvement qui non seulement n’a pas de fin, mais qui change de plan ou même de monde à chaque nouvelle évaluation. C’est sans doute là l’enjeu primordial de Nietzsche : rappeler que juger et consécutivement comparer (« je suis bon, donc tu es mauvais ») est l’acte premier d’une vie forte. C’est cela en tout cas qu’exprime l’idée laudative de « création ». Tout système d’évaluation exige de sortir de son plan, de poser des valeurs supérieures ou plus anciennes, des sur-valeurs ou des proto-valeurs, à partir desquelles on peut juger des autres et des valeurs anciennes. Et quand on ne le fait plus, on n’évalue plus en vérité l’individu ou son œuvre, on n’évalue même plus du tout : on les classe, on les note, on les inscrit dans une courbe ou une statistique, on en réduit l’évaluation à une fonction d’enregistrement et d’application où il n’y a plus de valeurs supérieures, extérieures à soi, où toute valeur se réduit à l’être actuel de chacun. Or, un tel état, c’est le nihilisme que Nietzsche définit plus précisément ainsi :

« Que signifie le nihilisme ? Que les valeurs supérieures se déprécient. Les fins manquent, il n’est pas de réponse à cette question : “À quoi bon ?” » (VP, II, § 100).

Pour contrer la montée du nihilisme, il faut donc accepter de « sauter » par-dessus les valeurs établies pour en inventer de nouvelles capables de les juger à leur tour (puisqu’on a accepté que juger au sens premier — qui n’est ni de se venger, ni de punir, mais de se fêter — est bon). Ce qui exprime alors ce saut chez Nietzsche, c’est dans l’ordre politique la notion de souveraineté de celui qui crée, c’est-à-dire de pouvoir absolu qui ne reconnaît pas de pouvoir au-dessus de lui. Pour évaluer l’évaluation, et ainsi créer de nouvelles valeurs, il faut se situer en position de souverain : il faut accepter de ne dépendre que de soi. Et ce qui exprime la notion de souveraineté dans l’ordre individuel, c’est la notion de goût  : « c’est le goût, et non l’utilité, qui confère la valeur » (VP, IV, § 383).

De ce point de vue, il est absolument impossible, au moins politiquement, de contester l’évaluation au nom de l’incomparable ou de la singularité de la vie humaine ou de l’arbitraire de tout système de jugement. Puisque justement l’incomparable (le souverain) et l’arbitraire (du goût) sont les conditions mêmes de l’évaluation : celles qu’il faut être capable d’affirmer et d’exhiber pour pouvoir évaluer jusqu’au bout. La seule chose que l’on puisse soutenir, c’est donc d’exiger de s’enfoncer plus encore dans l’évaluation judicative et comparative, donc dans l’affirmation créatrice (d’arguments, de formes, d’œuvres, de promesses, d’exigences) à partir de sa position judicative et comparative propre. C’est vouloir juger et comparer, non au sens où le jugement et la comparaison puissent être affaire de verdict définitif, mais au sens où, arbitraires et incomparables en leur fond, ils ne peuvent se soutenir qu’à accepter de s’engager dans une lutte sempiternelle, à ne jamais reculer devant l’exigence politique de mesurer et de distinguer (krinein, en grec, qui signifie juger et a donné critique et crise). À propos des controverses artistiques sans fin, Adorno l’exprime en des lignes très nietzschéennes :

« Critiquer de telles discussions, qui s’imposent d’elles-mêmes comme par une nécessité compulsive, en leur objectant qu’elles répondent à des instincts de brocanteur, à une volonté de mesure pusillanime, c’est en général le fait de bourgeois bien sages, pour qui l’art ne sera jamais assez irrationnel et qui veulent maintenir les œuvres loin de toute réflexion et de toute exigence de vérité ». (MM, § 47)

Et si cela est vrai pour l’art, c’est tout aussi vrai pour tout professeur ou tout médecin : mettre une note, poser un diagnostic n’est affreux que lorsqu’on masque que cette note et ce diagnostic ont été l’objet d’une lutte, tranchée par un goût ou un arbitraire souverains, et donc soumise à être renversée dans l’avenir (par qui sait encore lutter). En d’autres termes, quand on commence à être évalué (et on a vu que cela venait de très loin), le drame n’est pas de l’être, mais de ne jamais l’être assez, ou toujours par les mêmes, et suivant les mêmes critères, et sans contestation possible. Il faut donc pousser jusqu’au bout les exigences de l’évaluation et poser la seule question qui vaille. Non plus seulement : est-ce que là vous évaluez encore ou est-ce que vous ne faites que vous conformer à des valeurs que vous n’avez même pas choisies et que vous n’affirmez même pas ? Mais plus directement : pourquoi n’est-on pas soi-même capable d’évaluer et de s’évaluer ? Autrement dit, la question n’est plus celle du choix de bons évaluateurs mais celles de savoir pourquoi on en a besoin, pourquoi on ne parvient pas à porter par soi-même ses propres évaluations.

évaluer, c’est interpréter

On commence à comprendre la force essentielle de l’argument nietzschéen : il n’est pas question de critiquer les exigences d’évaluation au nom de l’incomparable ou du singulier parce que l’incomparable et le singulier existent mais se reconnaissent essentiellement à leur capacité d’évaluer, d’établir au dehors de soi des valeurs nouvelles et, pour un temps (celui de leur création et uniquement celui-ci), souveraines. Autrement dit, on se trompe de combat quand on attaque la mode actuelle de l’évaluation du point de vue d’une place minimale à laisser à l’inévaluable chez l’évalué. L’inévaluable n’a qu’une place tenable, politiquement et éthiquement : c’est celle de l’éva luateur, celle de celui qui pose des valeurs, des normes, des critères depuis un lieu qui leur échappe pour toujours, et qui se moque donc d’être évalué parce qu’il sait que c’est là sa tâche, qu’à la fin des fins ce sera toujours à lui d’évaluer et lui-même, et ses évaluateurs, et le monde commun qui les fait communiquer. Autrement dit encore, on ne peut même pas critiquer l’évaluation au nom de valeurs supérieures, la vraie question de l’évaluation n’étant pas celle de la valeur, mais celle du sens : dans quel sens y a-t-il évaluation, des autres vers soi ou de soi vers les autres ?

Car, et c’est même là son sens premier chez Nietzsche, évaluer, c’est interpréter, c’est donner du sens, ou plus précisément même donner un sens, c’est-à-dire une nouvelle perspective. On (c’est-à-dire aussi bien Nietzsche lui-même) raisonnait donc encore trop en termes d’utilité, de coûts/avantages, quand on prétendait juger des formes actuelles d’évaluation par leurs conséquences à venir. L’essentiel n’est pas dans la conséquence, mais dans la source, ou perspective, ou sens : quel nouveau sens donne-t-on à l’existence en évaluant comme ceci ou comme cela ? Autrement dit, non seulement on ne peut combattre frontalement les « évaluationnistes » d’aujourd’hui, mais il faut au contraire leur donner le poids le plus haut (« rendez-vous compte qu’en évaluant vous donnez son sens même à toute existence individuelle ou collective ») … et voir s’ils le supportent. Car évaluer, ce n’est tout de même pas rien, c’est redonner son sens à la vie. Ou ses sens. Car si l’évaluation se veut individuelle, en suivi du parcours propre à chacun, elle ne devrait, en droit, que produire une infinité d’interprétations, une infinité de manières possibles de vivre sa vie. Par l’exigence actuelle d’évaluation des individus, nous devrions ainsi pouvoir accéder à ce que Nietzsche appelle « notre nouvel infini » :

« Le monde au contraire nous est redevenu « infini » une fois de plus : pour autant que nous ne saurions ignorer la possibilité qu’il renferme une infinité d’interprétations. » (GS, § 374)

À ce niveau, vouloir évaluer chacun devient donc tout autre chose qu’un simple système d’intégration de l’individu dans le social : la promesse possible de la capacité de chacun à produire une interprétation possible du monde actuel, et ainsi à le rédimer, à le rendre à nouveau intéressant, multiple, incertain, à le sauver pour de bon du nihilisme. De ce point de vue, pousser jusqu’au bout de ce qu’elle peut la manie actuelle d’évaluer n’est plus du tout un slogan abstrait. Il s’agit plutôt de rappeler que l’équation évaluer = interpréter fonctionne dans les deux sens, donc de reconnaître que toute interprétation fonctionne comme évaluation, et ainsi que toute interprétation peut prêter à une nouvelle création de valeurs, y compris les interprétations, comme dit Nietzsche dans le même aphorisme, les moins divines, les plus « humaines, trop humaines ».

Concrètement, il s’agit de défendre ceci : que les ouvriers évaluent leurs patrons, que les malades évaluent leurs médecins et leurs thérapeutes, que les élèves évaluent leurs professeurs, que les usagers évaluent leurs services publics, que les gouvernés en général évaluent leur gouvernants, et que les esprits libres et les créateurs de toutes sortes évaluent tout ce beau monde en nous offrant de nouvelles œuvres sans pareil, pour le meilleur et pour le pire. C’est-à-dire, à chaque fois, que tous donnent, créent du sens, aussi faible soit-il. L’infini nouveau des interprétations est en tout cas à ce prix.

à la croisée des chemins

Avec Nietzsche, on est donc obligé de récuser deux positions trop simplistes. D’une part, celle qui croit voir dans la généralisation actuelle des procédures d’évaluation l’aboutissement logique et positif d’un mouvement ancien d’individualisation. Car, après tout, peut-être qu’une telle généralisation ne peut que stopper un tel mouvement en réintégrant l’individu dans des conformismes collectifs qui le nient comme jamais. Et peut-être, au contraire, réalise-t-elle un tel mouvement, mais pour le pire, pour en déceler la plus pathétique vérité : le nihilisme. D’autre part, et peut-être d’abord, la position qui croit juste de dénoncer univoquement la primauté actuelle de l’évaluation, sans se soucier ni des alliances dangereuses qu’une telle univocité provoque, ni du caractère intrinsèquement humain et vital de l’évaluation. Parce qu’en suivant une telle position, on risque constamment de promouvoir le retour du spectre des « politiques des valeurs » et des « combats pour les valeurs » qui ont toujours fait litière de tout ce qui, en ce bas monde, a tenté de faire valoir comme œuvres et vérités nouvelles les créations à la fois les plus originales et les plus infimes de notre riche humanité.

Dans cette perspective, on doit penser la révolution actuelle dans la gestion des masses comme nous situant à la croisée des chemins : elle peut nous conduire vers le pire si elle n’est que ce qu’elle semble promettre aujourd’hui, mais aussi bien vers le meilleur à condition de savoir la pousser jusqu’à son terme. Pour l’instant, on ne sait pas. Mais la seule chose que l’on sache, à vouloir rester jusqu’au bout nietzschéen, c’est qu’il est au moins essentiel pour préserver ce dernier espoir de parvenir à réintroduire de la « grandeur », donc un grand sérieux et un grand sentiment de souveraineté, le contraire d’une modestie, dans l’acte d’évaluer, même dans ses formes les plus basses ou les plus infimes, c’est-à-dire dans ses formes démocratiques.

Réintroduire donc de la grandeur dans des formes démocratiques d’évaluation et ne plus trop nous soucier du devenir « des » vies libres et créatrices : que tous le deviennent ou personne. Cela nous libèrerait au moins, et de l’esprit de vengeance qui suit comme son ombre l’exigence moderne d’évaluation, et des cuistres qui suivent comme leur ombre ces dites vies libres et créatrices. Disant cela, nous trahissons toutefois peut-être Nietzsche in fine  : ce serait là bien plutôt une contradiction dans les termes — pour lui la démocratie est quand même « le stade décadent où l’homme s’amoindrit » (PBM, § 203). Mais c’est peut-être aussi bien respecter l’une de ses plus ultimes pensées :

« Propager de toutes les manières l’amour de la vie, de la vie de chacun ! Quoi que l’on invente autour de nous à cette fin, laisser faire et adopter à cet endroit une nouvelle et large tolérance ; si déplaisant qu’il puisse nous sembler de voir l’individu augmenter réellement le goût qu’il a de sa propre vie. » (VP IV, § 386)

Note : Pour celles/ceux qui souhaiteraient déplier les références : VP : La Volonté de puissance I et II, trad. G. Bianquis, Gallimard ; GM : Généalogie de la morale, trad. I. Hildenbrand & J. Gratien, Gallimard ; GS : Gai savoir, trad. P. Klossowski, Gallimard ; PBM : Par-delà le bien et le mal, trad. C. Heim, Gallimard ; et pour Adorno, MM : Minima moralia, Réflexions sur la vie mutilée, trad. E. Kaufholz & J. Ladmiral, Payot.

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Publiée dans Vacarme 44, , pp. 45-48.