Vacarme 25 / chroniques

midi

par

Poésie traduite de l’américain par Rémi Bouthonnier.

comment la photographie a changé le visage humain

1

C’est un monument au numéro un.
C’est ton visage dans la vitre.
C’est quelqu’un que tu ne reconnaîtrais jamais.
C’est quelqu’un qui est mort.
Pleure. Tu es censé pleurer.
Ça secoue la maison, éclate les fenêtres
dans un ouragan. Histoire verrouillée
dans la pellicule.

2

Et qu’est-ce alors qui est arrivé
au visage

Tu passes
incisé
avant c’était défait
et encore et encore
et nous dirions

ou aurions dit

Reconnais-le partout

Tandis qu’ici
c’est remplacé par un

3

C’est une scène mouvante

Tu passes
et les cadres de fenêtre
pour une fraction de minute
un visage qui passe.

Ce qui reste du soleil est chaud
et le tien
était tout entier dans tes mains.
Nous avons surmonté
notre objection du passé

S’il-te-plaît reste.

4

Il y a un jeu de lumière et d’ombre. Une pièce qui s’écoule parallèle
à cette pièce et quand tu pars de cette pièce, un léger déclic et tu tournes.
Un visage distinct et la foule, qui se multiplie.

Il y en a d’autres encore dedans, mais ce sont des choses intérieures ;
elles se fanent à la lumière.

Si les images refusent de bouger.

Le visage que tu connais, subtilisé de ce que tu ne connais pas. La
différence continue de vivre, trouve une vie à elle-même.

Ne reviens pas.
J’ai compté jusqu’à un. Déploie tes bras. Droit devant. Pose-le là.

Plus tard ce sera une image
et personne ne respirera
et personne, dit le guide, n’a jamais été ici. Nous l’avons fabriqué de
toute pièce par cœur et on t’a mis sur la photo. Vois, tu appartiens.
Que vas-tu devenir. Nous avons tout choisi avec la main et chaque
détail t’aveugle. Ferme les yeux---ça photographie le ciel.

5

Et une fois une fois une fois
le pouvoir de la lumière de casser
de tacher
et noyer.
Fauche. Simple. Que voulais-tu ?
Pourquoi es-tu venu ?

Quand le nouveau monde est surtout du bruit et
nous pensions que tu durerais toujours
dans cette lumière incroyable.

6

Mais ce n’était pas ton visage.

7

Vois dans l’image l’homme qui traverse le pont. Il ne nous ressemble
pas. Quand tu étais enfant tu faisais confiance à tout-le-monde---je me
souviens, tu allais vers les étrangers et tes bras prenaient le pouvoir.
Maintenant, dans la photo, tu as l’air aveugle ; tu as cet air
impénétrable dans tes yeux. Ce sont tes yeux, mais les bras
appartiennent à l’homme qui traverse le pont. Eux seuls sont vivants.
Regarde-les encore---vois cette chose électrique qui les rive à la scène,
vois comme ils tremblent chaque fois que je parle, vois, tu es là dans
l’arrière-plan ; tu regardes ; tu observes un homme à Canton traverser
un pont étroit et chaque fois que je parle, vois.

8

Dans cette photo, tout-le-monde est là et ils sont heureux et le soleil
brille droit dans leurs yeux ils ont donc levé leur bras, chacun un bras,
chacun une main pour ombrager leurs yeux et l’ombre portée (qui est
l’unique raison de leur geste) rend impossible à dire qui ils sont.

9

La lumière coupe
tandis que tu retiens ton souffle

ma pulsation autour, tourne autour de ma

Et tu es.

Combien simple alors, tu vois qu’on peut dormir
à travers le futur
comme nous avions prévu.

bestiaire

1

Huit corbeaux s’envolèrent du champ mais c’est étrange qu’on ne puisse les compter une fois dans les airs comme si le nombre mouvant s’effilochait en montant---qu’à la fois mouvement et altitude. C’est particulièrement vrai dans les livres où le corbeau tient souvent lieu de pleur (soit quelque chose d’une pelure) alors qu’ici c’est juste une tache noire sur un ciel bleu ou un ciel gris ou contre un soleil.

2

L’observation minutieuse du scarabée noir révèle une architecture inversée dans laquelle des voûtes souterraines se déchirent sur midi. Tandis qu’au-dedans, une autre nuit prend place. Se réveille dans une petite chambre avec l’impression qu’on plie encore et encore une petite feuille de papier dans ton poumon. Dehors il fait toujours nuit et la lune est basse et les chiens vont nerveusement de long en large, écoutant l’air, pris dans la grille de son vivre-ici.

3

Le cygne gris est un objet solitaire. Acier filé qu’entoure tout cet air et aujourd’hui il y a quelque chose froid dans le monde et tu frissonnes. Ils ne font aucun bruit et l’eau va sans bruit le long du canal. Si quelque chose devait bouger, la terre tournerait sur son axe, s’inclinant légèrement selon la saison et il neigerait ou. Il tourne seul, une planète allongée qui orbite autour de son propre cœur, d’à peu près la taille et la forme d’une noix.

4

Vol des corbeaux parmi les bruits de plus petits oiseaux. D’invisibles millions en orbite autour de deux ou trois notes et hésitant, une légère vacillation qui froisse les airs comme les draps de chaleur qui s’élèvent d’un feu qu’en fait on ne voit pas. Ce que tu vois ce sont les corbeaux---quinze dans le champ de blé aux tiges brisées, ils mangent quelque chose qui doit bien être là dans la poussière.

5

Oiseaux sans nom ni nombre. Cela veut dire qu’il va pleuvoir. Là où le ciel s’est en allé et ce n’est pas un bruit continu mais découpé en morceaux comme si la gorge était divisée en douzaines de pièces. Certains oiseaux peuvent imiter le bruit de l’eau qui coule, d’une porte qui se ferme. D’autres peuvent t’appeler par ton nom, sans qu’il soit clair qu’ils aient conscience que c’est ton nom, c’est-à-dire, conscients que c’est toi, la personne qui est partie, la personne qui a fermé la porte.

6

Il y a toujours quelque chose d’incongru à voir un insecte sur une route. Par exemple, cette abeille, décidée à marcher de l’autre côté mais incertaine de la direction donc voyageant dans un vague cercle comme encerclant une chose inapprochable et sans doute attirée par la chaleur. Par la gravité de la couleur noir et par l’énormité d’une route. C’est de forme aussi large que longue et circulaire et dedans elle voit un visage qui est le sien, bien qu’il paraisse tellement plus petit enraciné au sol.

7

Le saint avait des mains énormes. Elles frappaient celui qui les voyait par leur difformité. Elles étaient difformes et couvraient bien deux fois son torse (chacune) et quand ils les ouvraient, mais un saint ne peut bouger que si. C’est la racine du mot. La croyance n’est jamais aussi ferme qu’au moment du coup d’œil---tu ne fais que passer à travers la ville---et si une main, comme une voile, pouvait découper dans le vide un triangle aussi clair. J’écris des lettres dans lesquelles chaque mot n’est qu’un simple mot et je vois ses lèvres commencer dans mon esprit : aucune partie du corps ne peut vivre seule, répète : aucune, non.

8

Je crois que c’est un passereau. Une série de points à travers un champ bleu. Par définition les points n’ont pas de forme. Ils marquent. Il y a une constellation fichée là juste derrière leurs formes en suspens. Il ne fait plus jamais nuit ici. Et le compas flotte et l’angle se plie et c’est juste un service qu’ils accomplissent tandis que tout au long ils ont leurs propres vies, vies magnifiques et des os creux, délicats.

9

Les carpes grises planent suspendues juste sous la surface de l’eau. Pourquoi fixons-nous du regard tout objet vivant ? Nous sommes passant. Il y en a cinq. Et nous les fixons comme si elles n’étaient pas tout à fait possibles, perlant au bord du visible mais s’évanouissant à nouveau. Le ciel est nuageux aujourd’hui. Il y a des nuages gris dans un ciel gris que réfléchissent les eaux grises. Il n’y a pas de reflet à leur surface, aucun. Parfois pour quelques instants ensemble et elles aussi respirent.

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Publiée dans Vacarme 25, , pp. 88-91.