le sport en pantoufles

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Si les chaînes de télévision font la course pour obtenir les droits de retransmission des grands événements sportifs, c’est que ceux-ci sont souvent l’occasion de records d’audience. Que ce soit chez soi ou café, seul ou accompagné, à l’eau ou à l’alcool, regarder un match ou une course appelle toujours à un moment ou à un autre la nécessité de se justifier. Argumentaires serrés et incohérents pour assumer tranquillement le plaisir scopique.

On aurait préféré un autre titre. Nommément : « Argumentaires à destination de celles et ceux désirant regarder du sport à la télé sans être dérangés ni tourmentés ». C’était trop long. Mais peu importe. Ce qui suit est un travail d’utilité publique.

Il s’agit d’offrir quelques réponses à une question très pratique, très quotidienne, posée à l’amateur et l’amatrice du spectacle sportif télévisé. Ils en feront usage, si nécessaire, auprès de leurs proches ou d’eux-mêmes.

La question qu’ils se posent : alors même que tout devrait m’éloigner du spectacle sportif, politiquement indéfendable (primat de la compétition, culte de la performance, patriotisme multiforme), moralement suspect (trucage de rencontres, dopage, mise en scène de corps traumatisés), intellectuellement vain (combien d’heures sans une idée ?), comment justifier le temps passé et le souci accordé à sa contemplation, ainsi que les inévitables jouissances qu’elle me procure ?

Fruits d’une collecte minutieuse et éprouvés par une longue expérience, les argumentaires que l’on trouvera ici sont tous efficaces. Les étoiles, de 1 à 5, indiquent le degré propre de mauvaise foi affecté à chacun d’eux.

l’argumentaire journalistique *****

Pas réservé aux seuls journalistes, il consiste à invoquer la nécessité de s’informer et à considérer le résultat sportif comme une information digne d’autant d’intérêt que les autres. Sa formulation vulgaire : « Il faut bien se tenir au courant. »

Son défaut : il ne justifie pas de regarder l’intégralité d’une compétition ou d’une épreuve, seul le résultat (éventuellement les principales péripéties) faisant information. Par exemple, les spectatrices et spectateurs auront du mal à expliquer le suivi in extenso d’un Grand Prix de Formule 1 (entre 1h 20 et 1h 40 selon les circuits) pour un dépassement, un dérapage et la victoire finale, très prévisible, d’une Ferrari ou d’une Mac Laren.

Son avantage : il recommande la plus grande attention envers tout support qui se donne pour mission de donner les résultats les plus complets (L’Équipe, « Télé Foot », « Stade 2 »).

l’argumentaire anthropologique ***

Le sport est devenu un fait social total. Il faut en prendre acte. Le négliger serait renoncer à la compréhension du monde contemporain. Sa formulation vulgaire : « Le sport est le miroir de nos sociétés. »

Son avantage : il permet de tout regarder. En toutes circonstances. Même dans la longueur.

Son inconvénient : il oblige à tenir un discours articulé sur des faits sportifs qui font sans sommation irruption dans le débat public. Par exemple, du coup de boule de Zidane — qu’il ou elle peut avoir ressenti sur le moment comme une trahison ou l’expression de son propre sentiment vis-à-vis de ce connard d’Italien — le spectateur et la spectatrice devront produire une analyse froide et distanciée.

l’argumentaire affectif *

Le plus utile. Le plus efficace. L’idée est que la pensée critique s’arrête au seuil de l’amour. Que le sport jouit d’un principe d’exception qui le met au dehors, à part du monde, là où les catégories usuelles de la pensée s’éteignent. Voire en un lieu où l’on peut penser contre soi. Sa formulation vulgaire : « C’est comme ça. »

Exemple : Toni Negri supporte le Milan AC. Le Milan AC est possédé par Silvio Berlusconi. Les victoires du Milan AC servent Berlusconi. Toni Negri s’en fout. Toni Negri veut que le Milan AC gagne. Point.

Cet argumentaire est dit « affectif » car il puise ses sources dans les émotions et s’accompagne avec avantage d’un récit de soi-même dont les ressorts sont variés.

La nostalgie. Toni Negri supporte le Milan AC, car, il y a très longtemps, c’était le club du Milan populaire, adversaire de l’Inter de Milan, club de la bourgeoisie milanaise. Toni Negri se souvient des heures passées au stade, de la fondation d’un club de supporteurs appelé Brigate rossonere (« Les brigades rouge et noir » qui n’ont rien à voir avec les Brigades Rouges), des moments glorieux et des peines. Peu lui importe que tout cela n’a plus aucune existence aujourd’hui.

L’identification au champion. Autre forme de nostalgie, qui n’est plus celle du spectateur mais du praticien. Réveiller le souvenir de l’enfant qui se rêve en champion et considérer sa victoire comme la sienne. On pourrait croire que le recours à cet argument se limite aux spectacles des sports anciennement pratiqués. C’est faux. Qui peut dire que je n’aurais pas été un bon haltérophile si j’avais voulu ? S’il y eut près de chez moi, dans mon enfance, non les impeccables terrains en terre battue du Vésinet Ibis Tennis Club (glissades élégantes, applaudissements feutrés), mais un petit club d’haltérophilie, tenu par un ancien champion qui, à peine aurais-je franchi la porte de la salle d’entraînement, aurait vu en moi le souleveur de fonte qu’il attendait depuis toujours — il m’aurait entraîné avec sévérité mais considéré comme son fils, et fait de moi cette boule de muscles qui s’effondre en larmes sur le podium.

Son avantage : rejeter l’intérêt pour le spectacle sportif dans l’irrationnel et limiter par conséquent la nécessité de justifier.

Son inconvénient : c’est intransmissible.

l’argumentaire coubertinien ****

Il consiste à voir dans les compétitions de sport de haut niveau la prolongation naturelle du sport-loisir. Comme si le marathonien qui bouclait ses 42,195 km en 2 heures et quelques — et au sprint — était le même, mais avec un degré supplémentaire d’entraînement et de discipline, que celui qui le finit en 4 heures et s’enroule dans une couverture de survie avant de s’asseoir au bord d’un trottoir et de gerber son Gatorade. Comme s’il n’avait manqué à l’attaquant du FC Villerville qu’un peu de persévérance et de réussite (en sport, on parle de « réussite », pas de « chance ») pour être Éric Cantona, et non son imitateur — torse bombé, col relevé, partenaires harangués, repli défensif approximatif et gloire limitée à deux hameaux du pays de Caux. Il consiste donc à voir dans toute championne et tout champion l’amateur qui a réussi. Sa formulation vulgaire : « L’essentiel est de participer. »

Son défaut : c’est l’argumentaire favori de la « grande famille du sport » dont la conception du sport est une pyramide avec, à la base, le sport-loisir et au sommet le sport de haut niveau, ce dernier étant l’émanation du premier ; argumentaire qui permet à ladite « grande famille du sport » de nier tout statut au sportif professionnel, et avec lui ces choses si profanes et si peu coubertiniennes que sont une couverture sociale, des cotisations retraite, un régime de rémunération collectivement négocié. Aux États-Unis, où le ridicule frappe, implacable, l’argument coubertinien, les sportifs professionnels pratiquent la négociation salariale, la fronde, la grève [1].

Son avantage : le récit mythique d’un sport fraternel et désintéressé est très utile au moment des Jeux olympiques, où l’on peut se délecter en toute bonne conscience du spectacle de quelques sportifs amateurs soudain élevés à la gloire momentanée d’une victoire en tir à l’arc par équipe, ou en lutte gréco-romaine. Plus souvent, il permet de regarder en toute tranquillité la Coupe de France de football, aberration économique que la Fédération française de football maintient car elle est la seule épreuve où, par un concours de circonstances renouvelé presque chaque année, des équipes amateurs rencontrent des équipes professionnelles — et parfois les battent.

l’argumentaire esthétique **

C’est sans doute le plus habile. Il consiste à attester que le sport est un spectacle, que tout appel à des « valeurs » est une supercherie seulement destinée à faire oublier ses conditions de production, et ne plus juger que le spectacle. Le modèle de cet argumentaire : le spectacle d’une œuvre d’art (un texte, une mélodie, un concert) qu’il ne viendrait à l’idée de personne de juger à l’aune de l’état de l’artiste au moment de sa création. Sa formulation vulgaire : « Et alors ? Les Stones, ils étaient pas camés peut-être ? »

Exemple. Hans Ulrich Gumbrecht, professeur de littérature comparée à l’université de Stanford, a théorisé cette analogie entre l’expérience du spectateur de sport et l’expérience esthétique au point de soumettre l’évaluation du spectacle sportif aux catégories kantiennes du jugement de goût [2].

Son avantage : un haut degré de cohérence théorique.

Son défaut : trop élaboré.

précautions d’usage

Pour une efficacité maximale, il convient de ne pas employer tous ces arguments à la fois car ils entrent inévitablement en contradiction les uns avec les autres. Il convient de n’en choisir qu’un, selon les circonstances et la conversation en cours.

Notes

[1Sébastien Fleuriel et Manuel Schotté, Sportifs en danger. La Condition des travailleurs sportifs, Bellecombe-en-Bauges, Éditions du Croquant, février 2008, p. 68-96.

[2Hans Ulrich Gumbrecht, Éloge du sport, Paris, Maren Sell éditeur, mai 2006.

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Publiée dans Vacarme 45, , pp. 30-32.