Vacarme 46 / cahier

700 hectares, 2 lacs, 1000 bêtes

par

Elle s’est assise sur le banc et s’y tient, sans s’agiter ni faire des listes ni rien, à regarder le pré, le lac, les longs bras des chênes agités par le vent fonçant dans le couloir libre du fleuve. En haut le ciel est grand comme en Amérique et bleu radieux. En bas les hirondelles rasent l’étang. Elle reste sans bouger jusqu’à perdre ses contours et pleurer par les cheveux. Un à un apparaissent des petits nuages pompons à bonne distance les uns des autres, bientôt ils se res-serrent de toutes parts au-dessus des forêts et cela arrive : le bleu infini se bouche, les mouches s’alourdissent dans l’air bourdonnant, les chevaux secouent leur encolure et frappent du sabot, la terre vibre et le temps n’a plus de forme. L’humeur noire peut obscurcir même le ciel.

Où se mettent les autres quand ils ne savent pas où se mettre ? Elle se met entre quatre murs, une configuration de prison, au moins c’est clair. Les quatre murs d’ici sont de pierres pâles avec une ouverture de la taille d’une ¬moissonneuse-batteuse. Les hirondelles entrent et sortent dans un vol à quinze mères, à une vitesse folle. Collés entre les poutres et le plafond de la grange, les nids forment des petits mondes obscurs et chauds aux odeurs de plumes minuscules, de déjections d’oisillons, de moucherons ¬croqués. Une des ouvertures réservées dans le haut contre le bois se remplit d’une tête à calotte noire, un bec en épine s’ouvre pour lâcher un gazouillis craqué, des yeux en tête d’épingle guettent le nid voisin où apparaît une calotte jumelle. Un bref échange et ils disparaissent à nouveau. Mais non, il n’y a pas de déjections dans les nids puis-qu’une toute petite queue se contorsionne pour se placer en surplomb et lâcher une fiente qui traverse la pénombre d’une ligne blanche. Aucun animal n’inflige à sa progéniture d’être emballée hermétiquement dans ses fèces, il faut être humain pour concevoir ça.

Les hirondelles effleurent leur nid pour y lâcher en un éclair une paire d’ailes fraîches avec des pat-tes. Les petits ont quelques jours à peine et l’apprentissage de la vitesse est déjà fait. Fulgurante aussi est l’acceptation de la grande forme accroupie sur un sac d’avoine : trois vols d’approche et c’est d’accord, elle peut rester là, avec sa peau enduite d’huile au citron et le tissu coloré ramassé autour de ses genoux. Les verres de ses lunettes ne sont pas assez puissants, elle cherche la vision optimale en les éloignant de ses yeux, c’est mieux mais ce ne sera jamais le gros plan en pose des films animaliers. Ce que l’œil a vu il veut le voir encore, il tend au maximum ses pattes en cônes, mais impossible de zoomer plus, la distance infranchissable est là. La frustration est lancinante et fait presque mal, halte, quand on parle d’avoir mal on parle d’autre chose. Alors c’est comme ça, il faut mater cette boulimie de précision téléobjective, remettre les yeux à leur place dans leurs trous, regarder ce qu’ils peuvent voir et laisser le flou composer ses optiques fabuleuses. Et pourtant. Cette échelle dans le coin, il suffirait de la placer sous les nids et de mon-ter pour introduire enfin la main dans la boule sèche, toucher, doucement bien sûr, toucher ces petites hirondelles chaudes en consommant un court instant de ravissement monstrueux. Bravo, elle ne le fait pas.

Un mètre cube de froid tombe par la fenêtre sur l’oreiller. La lune vient par le côté de la maison, bleuissant le pré d’une lumière de travers. Le silence est saisissant, le petit-duc lui-même dort. Pas le petit duc du château aux volets clos sur sa poussière, mais celui tout pâle qui en plein jour s’est enfui de la longère en ruine avec le vacillement des grandes ailes découpé en ombre sur le champ d’herbes sèches. Quelque chose d’une ancienne vie de nuit se réveille, un souvenir inconnu, une onde en marche arrière. Quatre pattes foulent des brindilles, griffent des pierres, et dans la caverne rachidienne une semblable préhistorique se ramasse sur elle-même, le regard en fente rivé sur un dehors moins obscur que le noir de la grotte. On peut entendre ses dents grincer molaires sur molaires, on peut sentir ses poils épais se dresser sur ses bras, on peut contenir ses battements lourds entre les côtes. Mais on ne peut pas écrire aux morts sans adresse. Des lettres qui brûlent tombent dans le silence plein de la respiration d’animaux endormis.

Les cartes postales il faudrait les chercher loin, dans les châteaux fabuleux plantés au fond des parkings où les familles s’énervent. Le village proche n’en vend pas, il n’a qu’un seul monument à ses morts de la der des der, pas de château. Pas de cartes. Aucune vue des lacs non plus, des ormes deux fois centenaires, des champs de millet, aucune image des biches. Le soir, sous le soleil qui tombe dans un ralenti sans heurt, elles traversent le pré en jachère, autant de Nijinski au pelage roux bondissant entre les rayons et les nuées de moustiques dorés. C’est l’Afrique de France, la brousse en Touraine, un safari en sandales. Les faons aussi sortent du sous-bois, et un grand cerf qui se plante immobile et les regarde boire entre les roseaux. Le soleil a disparu, de si loin leurs beaux yeux cerclés par ses jumelles l’observent, ils savent, mais comment, qu’elle est sans fusil, qu’elle n’est pas de ces hommes verts qui s’embusquent dans les mêmes chemins de ronces et qui tirent, puis prennent des photos puis mangent avec de gros éclats de rire des bouts de cuisse, des cœurs et des joues.

Trois jours plus tard les petites hirondelles ont grandi de six mois et se montrent de plus en plus souvent au balcon. Certaines sont déjà dehors en heures de vol, s’entraînant avec les autres au rassemblement général sur les portées des lignes électriques. Dans moins d’une quinzaine, elles seront prêtes pour le voyage vers le grand continent du soleil et des mouches.

Le domaine est privé, quatre bornes sculptées sous la mousse marquent les chemins qui se croisent. Les lacs sont privés, la forêt est privée, personne d’autre n’y pénètre. Alors sa bouche prononce tout fort des noms et ils arrivent, les chers amis absents, les correspondants du clavier, les confidents sans fil de tous les jours. En chaussures fines et jolis vêtements de ville, ils glissent autour des évocations, formant un cercle mouvant et impénétrable, une matière d’aveugle, une fréquence invisible. Elle avec sa bouche avance dans le cœur magnifique de la forêt. Sa voix passe par-dessus la garde rapprochée de ses fantômes vivant ailleurs, se répand en un chant plein de solitudes empoisonnées et va se ficher dans le cœur tendre des bêtes épiant dans les fourrés. La sève des arbres retombe dans leurs racines, la lumière qui pique droit entre les mille doigts des fougères s’émiette, l’œil doré de l’étang ouvert sur le mouvement du ciel se ferme et tout le beau présent des hirondelles devient terne.

Cinquième jour. Dans le nid à deux petits, la mère n’est pas encore entrée que déjà les deux becs s’ouvrent, deux losanges roses bordés de jaune fluo, une enseigne de la faim. Ceux des nids voisins n’entrouvrent même pas le leur, la livraison n’est pas pour eux. Debout à l’abri d’un retour de mur, elle compte le temps entre deux becquées, la pointe de sa langue touchant les incisives à chaque seconde. Parfois elle la touche 162 fois, parfois seulement 43 fois. Quand elle quitte la grange, son horloge bat longtemps encore, l’exercice se poursuit dans le vide, un battement irrépressible et absurde, un mouvement pour rien, juste un simple rappel déjà, une balançoire délaissée qui met du temps à s’immobiliser, une bribe de mélodie qui tourne toute seule dans la tête. On entend des airs sans les chanter, on voit des couleurs les yeux fermés, dans les rêves les personnages discutent et au réveil ils ne disent plus rien, dans leurs visages plaqués sur un écran de cortex les lèvres bougent mais aucune réplique n’en sort, les formidables causeries sont perdues. À quatre ans on écrabouille son cartilage nasal en sautant d’un tas de bois, rêver de voler ne fait pas voler au réveil, c’est appris. Mais qu’elle compose des dialogues époustouflants la nuit et que le jour coupe les micros de ses poupées parlantes, ça non. Ce n’est donc pas elle qui rêve ? Le grand puits profond où se cache un stock vivant de paroles, où est-il ? Assez de ces gros sacs de papier kraft pleins de pauvres mots, de ces chaînes de montage lamentables, de ces « oh la la comme c’est beau », de « allo maman, il fait très chaud n’oublie pas de boire », « viens mon petit chat, c’est l’heure de ton insuline ». Oh la la maman. Tu es très chat mon petit chaud. Il fait beau pour l’insuline. Viens trop boire, boire, boire. Oublie allo.

À côté du carnet d’adresses, le paquet d’enveloppes vides attend. Il suffirait de glisser dans chacune d’elles une plume, une poignée d’aiguilles de mélèze, un brin de quelque chose qui dirait tout, et de bien remplir la case expéditeur au dos. L’enveloppe est longue, une feuille de châtaigner y tient, une belle feuille verte et plate avec ses nervures en oblique autour du trait central. Une double page, une couture centrale, des lignes. Ça vient de ça — mais sait-on comment se font les tilts dans le chaos des neurones ? —, de cette surface lignée et vierge, et d’une aiguille à portée des doigts. Sur la page de droite, l’aiguille à recoudre les boutons en vacances pique à petits trous un premier sms des bois :

700 hectares

forêts

2 lacs

1000 bêtes

et pour finir croiser les doigts pour que le rayon d’une ampoule ou d’un soleil révèle au destina-taire les mots troués.

Deux rideaux de toiles d’araignées tombant sur la fenêtre de la grange filtrent en jaune le jour d’une fin d’été. De l’autre côté de la vitre, sur le rebord haut de presque deux mètres, un cadavre de rat poursuit sa momification. Sa peau qui a pris la couleur du tuffeau est parsemée de poils gris en pinceaux isolés et raides. Des articulations saillent, os de hanche et genou poreux. Il de-vait être musclé, sa carcasse n’est pas effondrée et les côtes s’arrondissent encore autour des poumons mous partis en poudre. S’il était mort de vieillesse il ne serait pas là-haut, à sécher sans pourrir. La chouette qui l’a déposé dans ce tombeau à ciel ouvert ne vient plus finir les restes de cuir blanchi. La mort sèche est idéale. La photo de l’ancêtre éteinte dans son lit avait été prise à la Ozu, à hauteur de matelas. Son beau profil reposait sur un oreiller à taie brodée, son corps extra-plat disparaissait dans la perspective, la légèreté d’un squelette encore maintenu dans une enveloppe parcheminée. Les morts étaient pris en photo, l’objectif braqué au pied du lit, sur le côté, ou encore du haut d’un tabouret pour saisir un cadre ouvert au maximum, avec les parures bricolées de fleurs du jardin ou de branches de sapin, le crucifix au mur, le poêle dans le coin et la lumière sourde de ses carreaux de faïence. Dans un sous-verre exposé sur le cercueil, le mort d’aujourd’hui sourit, le teint flambant sous un soleil de plage. Comment il est dans la boîte froide, allongé droit, décoloré, avec une expression inédite, on ne le voit pas. Les autres se tiennent de-bout devant et aucun pont de larmes ne tient entre l’image en couleurs et l’image obscure, tout est déplacé.

Feuilles à festons, à dentelures, en pointe, en cœur ou en étoile, grammage de 80 à 130, la ré-serve de cartes postales est illimitée et la palette des verts affolante. La cadence des messages s’accélère.

charmes

trembles

perce l’aiguille dans la feuille de chêne, ajoutant un et toi ? en post-scriptum sur une feuille de bouleau qui a la bonne taille. Sur la longue bande d’une feuille de roseau, un télex panoramique à plier en trois

touffes de joncs ragondin orage stop

Huitième jour. Plus que trois nids à nourrir. Un petit se penche à mi-corps pour regarder la visiteuse, il fait pivoter sa tête dans tous les sens, manchot miniature sans préjugés sur le fond blanc d’une banquise de chaux. Il reste silencieux pendant que les trois du nid d’en face appellent sans cesse et se disputent une place dans l’étroite ouverture qui n’accepte que deux têtes. Le plus gros reçoit toutes les becquées, il écarte ses frères à coups de bec, vivement qu’il s’envole, les deux autres auront enfin leur tour. Dans le fond tout noir il doit jouer des pattes aussi, en un ballet de baguettes, d’os fins comme des brindilles dans une gaine d’écailles. Une mouche plus grosse que son ventre passe à proximité de son bec qu’il ouvre pour rien, petit prédateur comique. Les avions de chasse qui sont de sortie aujourd’hui ne les effraient pas du tout, ni le battant métallique qui grince sous le vent. Encore trois jours et ils seront tous devenus grands. Il n’y aura plus qu’elle dans la grange. Elle espère qu’elle aussi pourra en sortir, se passer de ces moments immobiles sur la rampe de lancement vers quelque chose.

Une fois de plus il fait tout noir dehors, sauf les lucioles. Devant les bûches qui pétaradent dans la cheminée, le chat s’arrache méthodiquement les poils des pattes pendant qu’elle, les coudes sur la table basse, se râpe les genoux sur le tapis en coco en crispant les doigts sur les travaux d’aiguille. Elle glisse dans l’enveloppe une feuille de tremble déjà touchée par un automne d’or :

sauf hou hou

no bruit

la nuit

Jour dix. Ils ont décollé sans témoin. Plus qu’un seul nid. L’œil intérieur peut tout, transpercer la muraille de boues collées à la salive, ressortir par la paroi aux aspérités lissées par les grandes ailes rigides des parents, traverser la boule de duvet, longer chaque os du délicat assemblage, s’enfiler jusque dans l’estomac et l’intestin avec combien de virages. C’est le jeu de l’œuf à la co-que sans minuterie : le regard se concentre au-dessus de la casserole, plonge dans l’eau qui bout, passe à travers la coquille, pénètre dans la matière translucide jusqu’à la voir lentement blanchir et se figer, voir le jaune fondre à point. Couper la flamme, c’est prêt, les jours de grande forme ça marche et l’œuf est mollet. Les autres jours, comme ce midi, elle s’enfile les deux moitiés d’un œuf dur.

Jour onze. Les rafales chaudes rabattent dans la grange des taons et de grosses mouches bleues qui agacent la nuque et les chevilles, mais on est mieux ici que partout ailleurs. Une coulée de gouache vient s’écraser sans se répandre sur la rouille du bidon. Les pattes noires et les ailes sè-ches des insectes se sont changées en une matière presque liquide et d’une blancheur homogène, produit miracle de la chimie intestinale. Elle brise la pellicule blanc pur d’une fiente séchée et trouve à l’intérieur un amas gris et friable de pattes et d’élytres broyées.

Le martin-pêcheur a été coupé net dans sa trajectoire de fusée horizontale. Il est maintenant dans l’estomac d’un prédateur qui n’a laissé sur le chemin qu’une poignée de plumes grises ter-minées par une touche d’un bleu éclatant, une lumière. Elle en envoie une, fichée dans une feuille de châtaigner à grandes lignes, où elle pique :

martin-pêcheur

hier vu vif

today mort

C’est là que ça lui revient. Les feuilles, les mots. Les grosses mains des soldats plongés dans la boue des tranchées. Pas la boue comme on la connaît, mais une épaisseur de boue mêlée de barbelés, de sang et de rats, une boue puante de gaz, de rouille et de morceaux de corps pourrissant dans la laine de leur uniforme, une géographie entière de boue où ne subsiste plus rien de vertical. Entre les assauts, quand d’autres s’effondrent dans un sommeil cauchemardant, grattent leurs poux ou façonnent des bagues, des tirelires ou des cendriers dans les déchets du fer qui a explosé leurs camarades, quelques-uns serrent leurs doigts durcis sur une aiguille fine pour pi-queter les feuilles de grands arbres fracassés. Ils évident à s’en casser les yeux la mince pellicule pour garder intacte une résille labyrinthique d’infimes nervures, préservant au centre du limbe la pleine matière d’un dessin de mots, de guirlandes, un oiseau au bec chantant, un doux prénom, un « Bientôt » en lettres cursives ou un « Souvenir de Verdun », messages d’un gramme, cœurs dénudés de toute l’indescriptible horreur, acheminés par la poste militaire vers les fiancées attelées à l’effort de guerre au milieu des métaux rutilants des usines. Pendant que quelque part, dans une maison à l’autre bout des combats, un bébé affamé, fils de poilu ou fils de vert-de-gris, rampe vers une grasse bougie de cire posée sur un coffre et en vient à bout avec deux incisives à peine sorties de la gencive.

Jour douze. Le gros du nid à trois est parti mais voilà quand même trois loustics de taille égale ouvrant leur bec côte à côte. Ils étaient donc quatre. La mère vient les nourrir à un rythme accéléré, elle est à peine plus grande que ses petits, en silence une langue dans l’ombre compte les secondes contre les dents, 41, ou 46, ou 45. Il y a urgence, les marrons dehors gonflent sous leurs piquants. Alors que les autres chassent pour elles-mêmes et se remplument, celle-ci continue à foncer sur les mouches pour ses petits derniers. Pendant le long vol elle sera plus exténuée que les autres, pauvre hirondelle qui a pondu une marmaille d’œufs.

Jour treize. Un petit tout seul dans la grange immense sort sa tête du nid quand elle arrive. Il ne piaille pas. Il la regarde d’en haut, avec une petite mine tranquille, une patience alarmante. Les autres ont déménagé dans la rangée de charmes qui bordent les roseaux et sa mère dehors est la seule à voltiger encore dans le vent qui a balayé plusieurs degrés. Si le grand départ a lieu demain, elle devra l’abandonner, ce petit trop faible, ce trop tardif, et c’est un épervier qui d’un coup de son poignard crochu va l’écerveler et s’en repaître en trois coups de déglutition.

Sur la table il ne reste qu’une enveloppe. Pas de message à piquer sur cette pointe toute dentelée, les minuscules gommettes orange qui ont poussé au verso ont écrit dans un alphabet de fougère à quelle espèce celle-ci appartient.

Dernier jour, la voiture est chargée. Dans le dernier journal jeté sur le seuil, une ligne du temps parcourt la double page. Au moment du big bang, l’univers avait la taille d’un atome avec rien rien rien autour. 300 000 ans plus tard a commencé un âge sombre. Un milliard d’années après des nuages de gaz se sont effondrés et ont formé des étoiles qui se sont rassemblées en galaxies. L’univers d’aujourd’hui continue de se dilater. Et si les soldats n’utilisaient pas du tout une aiguille, qu’ils avaient une autre technique ? Un élevage de pucerons enfermés dans un bocal et grignotant la part tendre de la feuille ? Il faut les empêcher de manger tout. Prélever quelques poils du blaireau, les lier en pinceau, tremper le pinceau dans un mélange indigeste à base de ci-rage, de jus de tabac, de poussière de charbon de bois, de pétrole ou de savon noir, peindre le motif sur la feuille, recto et verso, et virer les puces avant qu’elles s’attaquent à la matière plus coriace des nervures. Il y avait des graveurs, des imprimeurs, des sérigraphes, des typographes, des peintres d’enseignes, des entomologistes, des chimistes sous les casques des tranchées, avec des mains qui savaient faire autre chose que tirer et des têtes qui auraient crevé de ne pas rêver. Plus un seul n’est vivant pour raconter comment ça leur est venu, les mots pleins tenant dans le vide. Juste à l’inverse de ses feuilles à elle, avec leurs mots trous, leurs mots vides tenus par du plein. Les chiens sautent une dernière fois sur les portières, un gravier gicle sous les pneus, les tilleuls de l’allée se rangent en pointe dans le rétroviseur. L’univers, lui, se dilate un peu.

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Publiée dans Vacarme 46, , pp. 59-62.