Vacarme 16 / Vacarme 16

ameuter la vie éditorial

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Mahmoud Darwich explique qu’une des épreuves auxquelles il soumet les poèmes qu’il a écrits consiste à les oublier, pendant une longue période. Lorsqu’il les reprend, il abandonne les poèmes qu’il reconnaît. S’il a le sentiment que le poème est l’œuvre de quelqu’un d’autre, il sait alors que c’est un nouveau poème. Il ajoutait : « Mais finalement qui ce secret concerne-t-il ? »

Je crois que ce secret nous concerne, et ne concerne pas seulement la poésie.
Qu’il y ait quelque chose qui échappe, et que ce qui échappe soit le signe distinctif de la nouveauté. Travailler à ce que quelque chose nous échappe.

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Comment cela peut-il s’allier avec l’idée d’une politique à la première personne ? Il s’agissait bien, à un certain moment, de lever l’exclusion des discours, de permettre de parler aux interdits de parole, d’aider à faire et voir surgir une première personne jusqu’alors impossible – les paroles des sans-papiers, des malades du sida, des chômeurs, des prisonniers. Et il s’agit encore de cela.

Un grammairien grec définissait la première personne non pas seulement comme celle qui parle, mais comme celle qui parle d’elle-même. Mais ceci n’est pas de l’intimité. Je crois qu’en un certain sens notre intimité n’intéresse pas le politique, et qu’elle ne nous intéresse pas nous-mêmes.

Deleuze le dit : « dire quelque chose en son propre nom, c’est très curieux ; car ce n’est pas du tout au moment où l’on se prend pour un moi, une personne ou un sujet, qu’on parle en son nom » ; c’est « plutôt à l’issue du plus sévère exercice de dépersonnalisation » ; « on parle du fond de ce qu’on ne sait pas, du fond de son propre sous-développement à soi. On est devenu un ensemble de singularités lâchées [...] : le contraire d’une vedette. »

L’année dernière en janvier on avait proposé à Mohamed Rouabhi des soirées d’auto-portrait. Sans un seul « je » prononcé, des scènes projetées dans le carré délimité par les quatre murs du Petit Odéon, balancées dans le temps de quatre soirées. Par moments, comme le gant retourné de l’intérieur de la tête qui, pour être un lieu, n’en est pas pour autant un espace vide : un champ, un espace inséparable de ce qu’il contient et situe, de tout ce qui le compose et qui s’étoile.

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Quel plaisir peut-on prendre à appliquer, à plaquer sur l’avenir ce qu’on pense ou imagine déjà de lui ? À quelle justesse une telle farce théorique peut-elle prétendre ? Quel rapport à la vie peut engager la simple manière de penser qui se borne à projeter des représentations et des concepts tout faits, qui emprunte la pâte d’idées déjà préméditées ? Penser passe par le fait de ne pas savoir ce qu’on fait, sans pour autant qu’on soit persuadés ou qu’on craigne de faire tout à fait n’importe quoi. La pensée a moins à voir avec la maîtrise qu’avec l’explosion.

Ameuter la vie. Artaud, dans « Le surréalisme et la fin de l’ère chrétienne », écrit du classicisme, du romantisme, du symbolisme qu’ils « crurent prendre le cœur et l’âme, mais ne surent pas ameuter la vie. L’émeute est une émeute du moi dans l’âme et de l’âme au milieu du moi. » Comment se gargariser, dit-il, de révolution et d’anarchisme, rêver d’une insurrection dans la rue, quand on n’a même pas su s’ameuter en soi-même ?

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