Vacarme 16 / Processus

Malcolm made in Africa

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Lorsque nous avions évoqué il y a un an, avec ma compagnie, la possibilité de représenter le spectacle Malcolm X en Afrique de l’Ouest, nous ne pensions pas recevoir un tel choc. Cela ne se fit pas sans difficultés.

Dans un premier temps, après l’envoi du dossier de presse et bien que la demande ait émané directement du Centre Culturel de Dakar, nous avons été informé qu’il ne serait pas possible pour le moment d’envisager une telle tournée. Les raisons étaient clairement énoncées : « la nature des propos tenus dans le spectacle comportait les risques d’une mauvaise interprétation et était susceptible de donner lieu à des troubles de l’ordre public. »

La réponse qui nous a été faite n’était pas un refus déguisé, mais une véritable crainte de la part des responsables du Centre culturel de voir une représentation de théâtre dégénérer en émeute. La vision de Blancs lynchés par des Noirs dans les rues insalubres de Dakar, la nuit, après une chasse à l’homme sans merci, tenait bien évidemment plus du pur fantasme que d’une quelconque réalité qui n’avait d’ailleurs pas connu de précédent dans toute l’histoire du Sénégal.

Mais nous acceptâmes ces raisons, confortés ainsi dans l’idée que toute tentative de rejouer l’histoire serait vaine.

Cependant, l’idée fit son chemin dans les couloirs de l’A.F.A.A. [1] et quelques semaines après, nous fûmes informés que le projet avait de nouveau retenu l’attention de la capitale sénégalaise et qu’il fallait désormais songer à organiser sérieusement cette tournée.

Après un an de négociations et de tractations, nous nous retrouvâmes le dimanche 14 janvier 2001 au matin devant le comptoir Air Afrique de l’Aéroport de Roissy, avec plus d’une demi-tonne de bagages et de cantines.

Après un voyage interminable de près de quinze heures, dont huit passées dans les retards dus à des pannes diverses, des grèves, du personnel manquant, nous arrivâmes dans une chaleur suffocante à l’aéroport de Dakar. Encore une heure de contrôles et de négociations en tout genre pour récupérer les bagages et le décor, et nous franchissions enfin le hall d’un petit hôtel du centre, très propre, aux chambres spacieuses et agréables.

Quelque temps auparavant, lors d’un voyage préliminaire, j’avais fait la rencontre d’artistes sénégalais que je m’étais engagé à recruter pour le spectacle. Le but étant d’intégrer dans la distribution d’origine qui comprenait déjà cinq personnes, des « guests » : musiciens, rappeurs, chanteurs et choristes, lors d’un atelier d’une dizaine de jours, pendant lequel nous allions écrire de nouveaux morceaux – en français, ouolof, anglais et créole – ainsi que de nouvelles compositions, les apprendre, les répéter.

Le travail, qui dura huit jours, fut extrêmement agréable. La connexion avec les artistes français fut violemment établie dès le début, à cause d’un incident lors de la première répétition. Un des rappeurs sénégalais, Manu, leader de Wa BMG 44, l’un des groupes les plus populaires de la scène dakaroise, se présenta au rendez-vous avec plus d’une heure de retard, ce qui provoqua un commentaire acerbe de la part de Spike, rappeur dans Malcolm X.

Après un échange bref mais tendu, je calmai les esprits et décidai d’entrer immédiatement dans le vif du sujet en entamant une lecture de la pièce, qui serait suivie de commentaires et d’explications.

Il apparut alors assez vite à nos camarades sénégalais, que l’élaboration d’un tel spectacle dans leur pays serait un tournant important dans leur parcours personnel, comme il le fut pour nous il y a maintenant trois ans et que ce qu’ils allaient écrire serait déterminant.

Nous étions maintenant à trois jours de notre première date en plein air, à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Fort de près de 29 000 étudiants, ce campus gigantesque, cette ville dans la ville avait été désigné pour accueillir Malcolm X. Nous avions déterminé l’endroit exact de où serait montée la scène. Mais notre équipe technique rencontrait sur le site des difficultés de montage et des problèmes importants qu’il fallait résoudre au fur et à mesure. Le podium de 15m x 15m que nous avions âprement négocié auprès du célèbre chanteur Youssou N’Dour était dans un état lamentable et il nous a fallu une journée entière pour le réparer, le consolider. De même que, pour des raisons de sécurité, il a fallu faire appel à une société de gardiennage afin de protéger le matériel jour et nuit. La chaleur fut un autre problème : impossible de faire tourner des disques sur la platine du DJ en plein après-midi et donc de répéter les morceaux in situ.

Après deux nuits passées sans sommeil, des suées froides de dernière minute – plus d’électricité à la borne qui alimentait notre bloc lumière et son, disparition d’un des artistes, arrivée des spectateurs deux heures avant le début du spectacle – nous commençâmes la représentation avec seulement 20 minutes de retard sur l’horaire prévu, ce qui tenait du miracle.

Devant nous, il y avait plus de trois mille personnes qui s’étaient rassemblées depuis la fin de l’après-midi, avec leur chaise et leur tabouret.

Les premiers mots du spectacle – un poème chanté d’Aminata Baraka – furent le détonateur de la soirée et lorsque au bout de 4 minutes 50, nous entrâmes sur scène, je compris à ce moment-là que nous n’étions pas là pour jouer.

Chaque mot prononcé entraînait des applaudissements, des rires, des réprobations, un commentaire incessant, ponctué quelquefois de silences surprenants et d’autre fois, comme lorsqu’est dit le nom du prophète trois fois de suite, des versets entiers du Coran murmurés par la foule résonnèrent sourdement, donnant une gravité solennelle à cette soirée.

Chacun d’entre nous prenait soudain la mesure des paroles qu’amplifiaient les quinze micros dispersés sur le plateau. Les étudiants qui n’avaient pas trouvé de place devant la scène regardaient de leurs fenêtres le spectacle et participaient tout autant à la liesse collective du parterre par des cris et des rires ; les femmes et les jeunes filles s’étaient naturellement tenus à l’écart des hommes : je revoyais devant moi les images des meetings que le leader africain-américain donnait il y a trente-cinq ans maintenant.

Lorsque vint le moment de la projection du montage de Tarzan l’Homme-Singe qui illustrait un passage du discours de Malcolm X sur l’Afrique, nous crûmes à un moment à l’émeute. Des spectateurs invectivaient les personnages qui apparaissaient dans le film, insultaient en ouolof Jane et son père, et lorsque la chanteuse Inès se mit à entonner a capela son morceau sur l’esclavage (Doulè), tout le monde retint son souffle avant de partir dans une explosion d’applaudissements qui dura cinq bonnes minutes.

Les deux heures passèrent en clin d’œil. Après quatre saluts, les spectateurs en redemandaient bruyamment.

Nous étions tous groggy en sortant de scène. Nous regagnâmes alors les loges de fortune installées derrière la scène dans une tente que nous avait prêtée l’armée. Mais là encore, une centaine de personnes nous attendaient en hurlant, essayant de pénétrer dans la tente, refoulées violemment par les vigiles qui formaient maintenant un cordon de sécurité autour de nous. Ils voulaient nous toucher, nous parler, nous remercier, nous embrasser. La réalité avait pris le pas sur la poésie et le théâtre et rien ni personne ne pouvait à ce moment contester cela.

Nous venions de faire revivre un personnage qui n’avait pas disparu depuis trente ans, qui était là, qui ne demandait qu’à reprendre la parole, dans cette histoire tragique qui relia un temps l’Afrique à l’Amérique.

Je lus peu de temps après dans les journaux nationaux que le travail que nous avions tenter de faire venait d’ouvrir un espace du théâtre insoupçonné jusqu’ici : le lieu qui peut relier les langues, les peuples et les destinées, le lieu mêlé de la poésie et de l’histoire.

J’entendais des choses étonnantes : Il vous faut jouer ce spectacle en France ! Allez-vous le jouer en France ? Il faut qu’ils comprennent qui nous sommes vraiment !

À notre retour à Paris, nous savions tous ce qu’il nous restait à faire et à refaire encore.

Notes

[1A.F.A.A : Association Française Action Artistique. Organisme dépendant du Ministère des Affaires Étrangères et compétent pour la promotion des œuvres et des artistes français à l’étranger.

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Publiée dans Vacarme 16, , pp. 79-80.