Vacarme 47 / lignes

la liane guadeloupéenne

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Christian Cécile est anthropologue. Guadeloupéen, il vit à Cayenne depuis plus de dix ans où il enseigne à l’université Antilles-Guyane. C’est là que nous nous sommes rencontrés, lors d’un séminaire sur le carnaval de Cayenne — il battait son plein [1]. Le mercredi des cendres à Cayenne était le trente-septième jour de lutte contre la pwofitasyon à Pointe-à-Pitre : nous avons essayé de comprendre ce qui se (re)jouait tout près de là, sur la scène guadeloupéenne. M.A.

Observer la Guadeloupe en lutte depuis le carnaval de Cayenne, c’est méditer une évidence : ce sont là des sociétés et des cultures issues de l’esclavage. « Dans le schéma social actuel,résume Christian Cécile, ceux qui ont le pouvoir économique, en Martinique et en Guyane comme en Guadeloupe, ce sont des Blancs en majorité ; et les dominés, ceux qui n’ont rien, sont plutôt des Noirs. Nous faisons le parallèle, bien sûr, avec le système colonial esclavagiste que nous avons connu ». De fait, ce lien aura été évoqué dans les discours et les mots d’ordre guadeloupéens, tout au long du conflit. Élie Domota, responsable du LKP [2], n’aura eu de cesse de dénoncer un « pouvoir colonial », jusqu’à faire l’objet d’une enquête judiciaire pour incitation à la haine raciale. Il a en effet déclaré, le 5 mars, aumoment où les représentants locaux du Medef refusaient de signer l’accord auquel étaient parvenus les négociateurs : « Nous ne laisserons pas une bande de békés rétablir l’esclavage ».

monuments de la mémoire collective

Cette déclaration témoigne d’une culture de la revendication guadeloupéenne contre l’État colonial. Celle-ci s’est construite au fil d’une longue histoire, qui n’est pas tout à fait celle des autres colonies antillaises. « Il y avait plus d’esclaves en Guadeloupe qu’en Martinique, du fait de la présence en Martinique d’une forte population béké qui gouvernait la Guadeloupe à distance. Et il n’y a pas eu en Guadeloupe de marronnage massif comme en Guyane. En Guyane, la forêt est immense, les communautés de Noirs marrons la connaissaient mieux que les colons, ils ont formé de grandes armées ; en Guadeloupe, le marronnage était plus individuel. C’est en 1802, lorsque Napoléon rétablit l’esclavage[qui avait été aboli une première fois en 1794 et sera à nouveau aboli, définitivement, en 1848], que la Guadeloupe s’est révoltée. La répression a été sanglante — on ne voulait pas que le soulèvement se propage aux autres colonies —, des gens ont été décapités. On peut dire que l’esprit de révolte des Guadeloupéens est nourri par les événements de 1802 : les héros de cette histoire ont leur effigie à Pointe-à-Pitre, ce sont des monuments de la mémoire collective ».

Celle-ci puise également aux événements de mai 1967. Un an avant mai 68, la contestation sociale s’organise de manière très dure, et se heurte à l’intransigeance de l’État français. La violence de la répression rappelle les violences passées : trois militants sont tués « sous les balles des colonialistes, comme on les a appelés. Cet épisode est devenu un moment mémoriel important, mis en lien avec 1802, comme fait de résistance du peuple guadeloupéen à l’État colonial ». Plus tard, un film aura un impact particulier dans la conscience d’une histoire des révoltes. Vivre libre ou mourir, réalisé en 1980 par le cinéaste guadeloupéen Christian Lara, remémore la révolte de 1802. C’était la première fois qu’on voyait autant de personnages guadeloupéens à l’écran. À leur manière, ils incarnaient ces monuments reconstruits de la mémoire collective.

eux et nous

Cette mémoire n’est pourtant pas une simple remémoration. Dans un entretien sur les luttes de 2009, l’anthropologue Jean-Luc Bonniol résume bien sa fonction : « La mémoire de l’esclavage, c’est à la fois l’empreinte inégalitaire laissée sur la société et un moyen de s’affirmer et de se reconstruire soi-même » [3]. Un slogan désormais fameux l’atteste : « Gwadloup, sé tan nou, sé pa ta yo » (La Guadeloupe c’est à nous, pas à eux).« Cette expression est très large. Le « nous » désigne les Guadeloupéens. Le « eux » désigne ceux qui veulent profiter de la Guadeloupe, de manière générique : l’État, ou le colonialiste, ou le Blanc, ou l’étranger. Cette dernière catégorisation fait réagir les Guadeloupéens de métropole : où met-on ceux qui ne parlent pas créole, et qui sont parisiens ? ».

En fait, en écoutant Christian Cécile et en observant tous les métissages raciaux, culturels, linguistiques de cette France antillaise où est né le concept ethnopoétique de « créolité », je me demande si ce « eux » et ce « nous », expressions d’une lutte, ne sont pas tout sauf identitaires. J’y vois plutôt les mots d’un sujet qui s’affirme en refusant l’identité de celui/celle qui est regardé-e comme esclave. Christian confirme : « « Eux », ce sont ceux qui te regardent comme un esclave. Ils sont en phase avec la politique coloniale ». Symboliquement, le sens du mot béké s’en trouve alors élargi et déplacé, du racial vers le social, de l’ethnique au politique. Car tous les Blancs ne sont pas Békés, et des Békés peuvent être métis ; certains Békés ne sont pas patrons mais fonctionnaires ; parmi les Noirs, il y a les Chabins, des Noirs à la peau « échappée », blanchie ; sans compter les descendants des Indiens arrivés à la fin du XIXe siècle, ni les mélanges entre Blancs, Noirs, et Indiens... « Et dans le mouvement aussi, il y a de tout. Il y a même des Blancs anciennement immigrés, qui ne sont ni des Békés ni des Métro [4]. » C’est ce collectif-là dont rend compte l’acronyme LKP, ce Lyannaj kont pwofitasyon. Pwofitasyon : quiconque profite de la Guadeloupe, et à ce titre n’en est pas. Lyannaj : le travail de la liane. Où la localité est fonction non pas de l’identité raciale, mais d’une généalogie des couleurs et d’une lutte des positions sociales et politiques.

agitation culturelle contre identité nationale

Cette lutte s’articule à des formes d’agitation culturelle qui l’accompagnent et l’informent. En 1946, la départementalisation a été voulue par tous les leaders politiques antillais. Pourtant, depuis, l’extériorité de l’État français n’a cessé de s’amplifier. Il était illusoire de croire que l’État pourrait réguler des rapports sociaux nés sous le régime esclavagiste et les transformer en relation égalitaire, sans référence aux statuts hérités ni à l’ordre de la filiation identitaire. Bien au contraire. « Ce qui entretient le rapport avec la colonisation, c’est quand on vous dit que vous avez intérêt à être dans l’identité nationale, et que le processus d’assimilation culturelle est fortement amplifié par l’État. En Guadeloupe, une culture française a pris le dessus, une culture coloniale à partir de laquelle on a dévalorisé la langue créole, la musique, les chants et les dansesgwo-ka, la manière de manger, une manière de vivre. Tout ce qui a de l’importance a été mis à l’écart ». Musique de la révolte et marronnage, le gwo-kafait aujourd’hui symbole : « On sent venir le combat, c’est le tambour pour la liberté, c’est ce qui fait le maillon avec l’histoire. Il faut préserver cela. Legwo-ka,c’est à nous, c’est pas à eux ». De fait, le seul carnaval qui a eu lieu en Guadeloupe pendant le mouvement de janvier-février 2009 est celui des groupes de percussions dits « groupes à peaux ». Inspirés du gwo-ka, ces derniers existent depuis plus de vingt ans et prennent de plus en plus de place dans le carnaval guadeloupéen, à l’image du groupe Akiyo fondé en 1978, et de ce qu’on appelle plus généralement le Mouvman Kiltirel Gwadloup. « Tout cela prend de l’ampleur, ces groupes comptent 400 ou 500 personnes, les gens y adhèrent parce qu’ils y retrouvent leurs revendications : avec les tambours, la danse rapide c’est la marche de la lutte. » Quand les groupes défilent, un personnage, le « saut dansant », gambade en avant et en arrière. Il passe partout pour chasser les mauvais esprits.

Notes

[1Colloque « Penser le carnaval. Variations, discours et représentations » organisé par le Pôle Universitaire Guyanais et le CRILLASH à Cayenne, 19-25 février 2009, responsable : Biringanine Ndagano.

[2Lyannaj kont pwofitasyon, généralement traduit par Collectif contre l’exploitation outrancière, qui regroupe une cinquantaine d’organisations syndicales, politiques et culturelles.

[3« L’identité « brimée » des Guadeloupéens », entretien avec Sylvain Bourmeau, Mediapart.fr, www.mediapart.fr/journal/culture-idees/270209/jean-luc-bonniol-l-identite-brimee-des-guadeloupeens. Jean-Luc Bonniol mène des recherches en Guadeloupe depuis les années 1970. Sur les identités de couleur, voir La Couleur comme maléfice : Une illustration créole de la généalogie des « Blancs » et des « Noirs », Albin Michel, 1992. Une enquête généalogique qui parle de noms, de couleurs de peaux et de localités, est décrite de façon à la fois personnelle et historique, remontant jusqu’à l’esclavage, dans le film de Sylvaine Dampierre, Le pays à l’envers (90 mn, France, Atlan Films, 2008).

[4Blancs de la métropole travaillant aux Antilles le temps d’une affectation ou d’un contrat.