Vacarme 47 / cahier

fuite sur le fleuve

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Est-il possible que nous soyons sur un fleuve, que des berges nous contiennent de part et d’autre ? Quand je me réveille le matin très tôt il m’arrive de croire que nous dérivons sur la mer. Puis mon regard s’aiguise et je distingue le rideau de la forêt qui se déroule lentement, de la même couleur terreuse que l’eau. Lorsque les rives sont loin, on pourrait croire que c’est une masse brumeuse issue du fleuve, vapeurs empoisonnées qui rôdent et s’évanouiront au premier soleil — proches, on voit trembler les branches sous les griffes des animaux, oiseaux, singes, leurs mouvements et leurs cris pour moi se confondent souvent.

Ce matin le fleuve ressemblait à une large avenue rectiligne, plate, immuable pendant des heures, rien, toute la forêt sans un souffle, suspendue dans un silence solennel. J’avais l’impression que bêtes et végétaux s’amusaient à nous faire cortège jusqu’aux grilles de l’Enfer — il y aurait un déchaînement de rires sauvages et de hurlements affreux sitôt notre embarcation passée de l’autre côté, disparue à jamais, glissée dans l’au-delà. Mais peu d’entre nous craignent l’enfer, la plupart l’ont laissé derrière eux, quant à la mort ce n’est pas en avant qu’elle guette, elle est partout, agissant si vite, si discrètement qu’on s’en aperçoit à peine. Si nous nous amusions à nous dénombrer on constaterait très vite que depuis notre départ nous ne cessons de diminuer. Les flots lourds enveloppent les noyés dans un drap brun, sitôt disparus nous les oublions — si réduite est désormais notre conscience de survivants, tendue vers quoi ? l’embouchure du fleuve, un mélange immense d’eaux douces et salées, peut-être des îles entre des bras de mer larges comme des lacs, un reflux gigantesque, les vagues maritimes venant nous cueillir, peut-être nous chavirer mais tout serait meilleur que cette morne descente.

Pendant plusieurs jours une pluie tiède et lourde m’a empêchée d’écrire, même sous la toile tendue au-dessus de nos têtes tout était mouillé. Les berges étaient vraiment invisibles cependant proches, les animaux faisaient un raffut assourdissant, jour et nuit.

Ce qui s’est passé : nous sommes montés sur cette embarcation pour échapper au désastre, nous n’aurions pas survécu à la forêt. Mais nous n’avons pas été anéantis, nous n’avons pas perdu tout espoir, nous avons même tremblé de joie lorsque le bateau que nous poussions de toutes nos forces depuis la berge s’est mis soudain à flotter. Je dois faire l’effort de m’en souvenir car trop souvent, comme je m’en rends compte en relisant ces pages, je prends ce voyage pour une dérive mortelle, un ajournement de notre échec. Je ne sais pas en vérité combien d’entre nous ont disparu, disparaissent, la fièvre qui va et vient me joue des tours, ma vision est très limitée et surtout j’interprète mal un environnement où je ne cesse pas d’être étrangère. Je dois surtout me rappeler les raisons qui m’ont conduite ici, et peut-être comprendrais-je alors que ce fleuve n’est pas fatal, qu’il va me livrer ses secrets, m’expliquer pourquoi, dans chaque journée de mon existence se déroulant à des centaines de milliers de kilomètres de son cours, il m’attendait.

En fait de secrets cette eau puante et opaque ne cache que des poissons minuscules et affairés qui sucent jusqu’à la moelle les cadavres à la dérive, n’en laissent rien. Peut-être ce vers quoi nous glissons (l’embouchure du fleuve ?) n’est-il que la gueule grande ouverte d’un anaconda géant, qui engloutit depuis la nuit des temps tout ce que les eaux prodigues charrient jusqu’à son estomac dilaté ? Ici tout en permanence est dévoré, anéanti, ingurgité. La forêt se décompose lentement dans le fleuve, nous flottons, ensommeillés, sur cette poussière.

Plus haut dans la forêt, Pizarro dépité, en colère, pris par cette fièvre d’anéantissement et voulant hâter le processus, fit brûler et dévorer par ses chiens un millier d’hommes. Ou peut-être singeant ce qu’il croyait d’anciennes coutumes locales, se faisant une parodie de sacrifice humain — monnayant à tout hasard aux dieux hostiles de la végétation son retour sain et sauf ? (Combien étaient-ils à l’arrivée ? une poignée d’hommes hagards, les membres pourris.)

Journées de joie. Pour se parler il faut hurler par dessus le rugissement du fleuve. Les rives défilent très loin à vive allure, on n’entend ni ne voit plus les bêtes (qui étaient devenues d’insupportables spectateurs), on a croisé un large affluent où roulaient des eaux blanches, depuis nous avons pris cette vitesse de croisière. Mes idées s’éclaircissent, mon destin s’accomplit, je pourrais mourir sans crainte d’une mort rapide à l’arme blanche, tout m’est indifférent à l’exception de cette brise fraîche et humide sur mon visage, caresse clémente du fleuve en gouttelettes ensoleillées.

Chère Amazone, nous nous aimons depuis toujours. Lorsque j’aurai vraiment retrouvé l’usage de la parole, je te composerai des odes charmantes. Lorsque nous nous serons quittées, je ferai sensation en parlant de toi en ville. Pas dans une de ces villes rouges et jaunes dont la vermine ronge les fondations, où les murs ondulent de parasites, non, dans une cité où les talons claquent sur les larges trottoirs, où l’hiver les cafés sont profonds, bruyants, le soleil pâle et froid, les pièces de monnaie tintent en tombant sur le sol. Il est à parier que j’aurai la nostalgie de tes bras calmes et majestueux, de ton souffle sur mon front.

Comment s’appelle notre bateau ?

Comment s’appelle notre bateau ?

Comment s’appelle notre bateau ?

J’ai été couchée plusieurs jours avec une fièvre plus forte que d’habitude. Ce soir je me sens mieux et je reprends ce carnet. Depuis quelques heures je crois on ne voit plus les berges sur la droite, je ne pensais pas que le fleuve serait jamais si large.

Une fois, lorsque nous étions très proches des rives, des hommes ou des femmes — longs cheveux de jais jetés par-dessus les épaules — nous ont pris pour cible de leurs flèches. La terreur passée, j’ai pensé que nous devions faire peur à voir. Nous avons pris l’habitude de ne plus nous regarder les uns les autres, nous sommes devenus insensibles à notre odeur, mais quelle misère ! si j’ouvre un oeil neuf sur mes compagnons de voyage, si j’essaie de passer la main dans mes cheveux… Mes pieds pourront-ils à nouveau se glisser dans de jolies chaussures de ville ? Bien que creusés par la faim, il me semble que nous nous élargissons, manière de faire corps avec ce bois, avec cette boue, chair dilatée par l’humidité et d’une drôle de couleur. Ne paraît plus jamais tendre ou nue. Sur le sol il restait une poignée de fléchettes acérées, qu’il ne fallait pas que je touche.

Je note ici que ce bateau s’appelle Le Victoria, puisque je l’avais oublié au plus fort de la fièvre, et que cela semblait me préoccuper.

Nous ne survivrons pas, du moins pas sous notre forme actuelle, nous serons tous morts bien avant d’avoir atteint l’hypothétique embouchure, qui de toutes façons n’est pas navigable et ressemble, à ce que l’on dit, à une pieuvre tordant tous ses bras, comment savoir sur lequel s’engager, lequel nous piègera dans la vase, lequel nous échouera sur une île inhospitalière, etc. Mais sans doute suis-je la seule à imaginer que nous descendons vers un Océan, destination absurde, nous y serions, fétus, bien plus sûrement perdus que sur le large dos de cette Amazone. Aussi ambivalente se montre-t-elle à notre égard, elle nous protège de ses bras, elle nous contient et retarde encore un peu notre dissolution. En vérité si je comprenais la langue des autres je saurais mieux où nous avons espoir d’accoster. Ma vague géographie de la région s’est évaporée dans les épreuves du voyage. Les noms que j’entends ne me disent rien. Je ne suis pas partie quelque part, je n’ai pas de but ni de destination, je me suis enfuie. C’est pourquoi sans doute l’idée de descendre jusqu’au bout du fleuve me hante. C’est pure ignorance de ma part, refus d’imaginer quels sont ces pays où se frayent les eaux.

C’est une barque où reposent des amoureux, allongés côte à côte sur des fougères, elle la main effleurant gracieusement l’eau, le visage renversé elle regarde filer les nuages, les frondaisons s’écartent comme une haie enchantée, la forêt est peignée, les flots murmurent, les singes lancent des pétales. Des oiseaux de Paradis à la poupe, plumes gorgées de couleur. Il tresse le matin des fleurs dans ses cheveux. Il l’a enlevée et il tient ferme sa taille, de peur qu’elle glisse dans l’eau, de peur qu’elle disparaisse. Ah, c’était donc une fugue amoureuse ?

Ce carnet décidément ne rendra compte de rien, c’est dommage, on ne retrouvera jamais nos cadavres mangés par les poissons, mais on aurait pu espérer que du papier, bien qu’ayant pris l’humidité, soit retrouvé plus tard entre deux rondins pourris coincés contre une berge. Les membres de l’expédition future auront beau feuilleter les pages collées, déchiffrer par endroits la pauvre écriture, cela ne leur sera pas d’une grande utilité pour comprendre ce qui s’est passé cette année-là sur le fleuve.

Chère chère Amazone, cher tombeau de mes amours, chère voie royale dans la forêt. Nous dépassons des îles luxuriantes et noyées où des bêtes fantastiques ouvrent de grands yeux sur notre passage, elles n’ont pas l’idée de fuir, elles restent fixes, les oreilles dressées, une houle sur leur pelage. Puis le vent sans doute apportant plus précise à leurs narines une odeur humaine, un souffle altéré par la peur, elles retournent d’un bond léger sous le couvert des arbres, disparaissent dans l’ombre verte. Nous sommes pourtant si faibles, nous n’avons plus de muscles, on nous compterait à présent sur les doigts d’une main, il n’y a plus rien à craindre de notre part, nous n’avons même plus les dents pour vous manger !

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Publiée dans Vacarme 47, , pp. 64-65.