en étions-nous ? une génération impossible

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Apprendre sa séropositivité en 1986 et ne pas en être mort est peut-être l’expérience la plus ambiguë : on est d’un côté projeté dans une communauté de destin entièrement neuve, et de l’autre on ne s’est jamais senti aussi éloigné de ses contemporains autant que de ses aînés. D’autant plus que c’est alors une période maudite pour la génération nouvelle : entre ceux qui l’accablent au nom des prouesses ou des impasses de la précédente, et ceux qui l’identifient sans en être, il y a peu d’air. Et qu’avec l’arrivée des trithérapies en 1996, l’histoire se coupe à nouveau en deux. Comment parler alors de « génération sida » ? Fragments d’un discours (non)-générationnel.

1983-1997

Certains, parmi nous, paraissaient plus vieux que leurs propres parents. Nous avions appris à déchiffrer les signes annonciateurs de cette sénescence accélérée. Nous nous émeuvions de l’apparition d’une tache sur le visage d’un ami. Ceux d’entre nous qui étaient séropositifs guettaient leurs essoufflements, leurs sueurs et leur toux. Nous aidions les plus malades à faire quelques pas dans leur chambre, nous les prenions délicatement dans nos bras, ils ne pesaient presque rien. Nous devenions veufs en même temps que nos grands-parents. Au funérarium, nous entendions les morceaux sur lesquels nous avions dansé la veille dans un club. C’était une expérience ordinaire et partagée. Le temps s’était replié, nous échappions malgré nous à l’ordre et à la succession des générations.

Je dis « nous », et je sais que je ne parle pas de tous ceux qui avaient notre âge à l’époque. Si le sida fut une épreuve commune, ce fut d’abord au sein de populations statistiquement minoritaires, dont elle souda, pour un temps, les communautés : les homosexuels, les usagers de drogues, les hémophiles, et tous ceux qui se découvrirent avec eux des liens, dans le désastre de leur propre maladie ou de celle d’une personne aimée. Il y eut aussi des calvaires solitaires. Il y eut surtout une majorité de spectateurs lointains, à qui les visages émaciés des mourants, les chiffres alarmants de l’épidémie et la pédagogie de la prévention ne parvinrent qu’au gré des informations. Aussi meurtrière qu’une guerre, vécue comme telle par ceux qui se rassemblèrent alors pour en parer les effets, la catastrophe du sida fut un événement terrassant mais diffus, qu’il est impossible d’assigner à une date commune. C’est pourquoi, pour beaucoup d’entre nous, le sida fut aussi une expérience de sécession démographique : nous n’étions plus tout à fait contemporains de certains des amis de notre âge. Quand il nous arrivait de formuler des projets à long terme, nous le faisions par bravade. La politique que nous fabriquions était rivée au présent le plus immédiat. Elle n’inventait même pas l’urgence en politique — cela, c’était déjà le fait des humanitaires. Elle exigeait de la vivre et de la porter au quotidien, dans son corps, dans ses pensées, et dans ses amants. Une politique qui n’était pas en guerre contre la génération précédente, et qui cherchait encore moins à y inscrire l’ensemble de sa génération. Une politique sans inscription et sans prosélytisme, collective et pourtant esseulée. Nous étions sortis des rails de notre génération et peut-être de toute question en termes de génération.

1986

Je n’ai pas aimé la façon dont on usa, au cours des années 1980, de la notion de génération. Ceux qui avaient mon âge formaient la génération d’après La Génération, qui avait fait 1968 et qui nous observait avec une condescendance plus ou moins charitable. Pour Le Nouvel Observateur nous étions la « bof génération » : corrects, jouisseurs, sages et sans utopie. Le mouvement étudiant de 1986 contre la loi Devaquet ne suffit pas à faire mentir ce portrait. Les éditoriaux de Libération en rebrodaient le motif : pragmatiques, nous nous contentions de vouloir une place au soleil. La métaphore familiale s’immisçait partout, jusque dans les slogans électoraux : bientôt, nous serions la « génération Mitterrand » qui réélirait « Tonton ». Quand, en décembre 1986, des CRS avaient tabassé à mort Malik Oussekine, le ministre délégué chargé de la Sécurité avait déclaré : « Si j’avais un fils sous dialyse, je l’empêcherais d’aller faire le con dans les manifestations. » À l’époque, les malades du sida n’étaient pas encore descendus dans la rue. Mais Louis Pauwels signait un éditorial dans Le Figaro Magazine où il vilipendait le « sida mental » dont nous étions atteints : « rien ne [nous] paraissait meilleur que de n’être rien, mais tous ensemble, pour n’aller nulle part. » Décidément, je n’aimais ni la façon dont la notion de génération était alors employée à disqualifier la jeunesse dont je faisais partie, ni le narcissisme générationnel qui fleurit au même moment pour célébrer les jeunesses qui nous avaient précédés.

1983-2009

Nous avons cherché constamment à nous dire collectivement : nous étions des personnes vivant avec le VIH, nous étions des personnes affectées par le sida. Mais nous ne nous sommes jamais désignés comme une « génération sida ». Cette expression, nous l’avons vue tardivement apparaître pour désigner la classe d’âge née dans le contexte de l’épidémie. La catégorie est indiscutable, et peut-être féconde pour questionner l’évolution des pratiques de prévention. Mais elle est aussi peu propice aux investissements subjectifs et à leur traduction politique : en France, cette « génération sida »-là est entrée dans la sexualité après que les multithérapies, à partir de 1996-1997, ont reculé pour la majorité des malades l’échéance de la mort et diffracté l’expérience de la maladie. Une bonne partie de ceux dont la vie fut saisie par le sida et qui se rassemblèrent pour le formuler en termes politiques n’appartient donc pas à cette « génération sida ».

Il se pourrait bien que l’idée de génération soit presque toujours prise en tenaille entre l’auto-célébration collective rétrospective et l’objectivation surplombante : si nous ne nous pensons pas nous-mêmes en termes de génération, c’est aussi parce qu’il y a une antinomie profonde entre l’empowerment des personnes atteintes et le conflit générationnel. Se souvenir de ce qu’écrivit Guy Hocquenghem, deux ans avant de mourir du sida, dans un livre rageur adressé à ceux dont il avait auparavant partagé les combats : « On ne devient génération, écrivait-il, que lorsqu’on se rétracte, comme l’escargot dans sa coquille, et le repenti dans sa cellule ; l’échec d’un rêve, la strate des rancoeurs, le précipité qui retombe d’un soulèvement ancien se nomment « génération ». »

1997

Je ne trouve aujourd’hui qu’une façon paradoxale d’articuler l’expérience que constitua pour moi le sida en termes de générations : employer une première personne absolument singulière, assumer la part la plus radicalement intime de l’identification générationnelle, sans estimer d’avance qu’elle puisse faire signe vers aucun « nous ». L’idée que j’appartenais à une « génération sida » s’est imposée à moi avec une trouble insistance au début de 1997, quand on mesura les premiers effets de ce qu’on appelait alors « trithérapies ». Le temps, soudain, rentrait dans ses gonds, un avenir individuel se rouvrait, augurant une nouvelle série de problèmes dont on pressentait l’ampleur et l’urgence, mais dont je savais aussi qu’ils n’étaient pas ceux qu’avait connus ma génération. Je pris un coup de vieux, où je reconnus la marque d’un passage de relais, avec une tristesse qu’il eût été indécent de formuler. Il y avait bien sûr la joie — sans mélange — de voir revivre si vite ceux dont quelques mois auparavant je redoutais la mort ; il y avait aussi la conviction — avérée — que je n’en avais pas moi-même fini avec la lutte contre le sida ; il y avait encore la crainte — justifiée — que pour certains les effets des traitements n’auraient qu’un temps. Mais c’est aussi à ce moment précis que ceux qu’avaits tué le sida sont vraiment morts pour moi : 1997 a refermé leur tombe en me laissant orphelin. Les trithérapies scellaient mon appartenance à une génération à laquelle les traitements avaient manqué en même temps qu’il demeurait impensable au séropositif que j’étais de ne pas continuer à se battre avec les autres, et avec ceux qui le deviendraient.

Or la consistance, aussi abrupte que mélancolique, de ce sentiment d’identité générationnelle s’accompagna d’une réévaluation de ma propre histoire en la désamarrant d’une « génération sida » qui avait précédé la mienne. Ma vie sexuelle a commencé en même temps qu’apparaissaient les premiers cas de sida : j’ai toujours joui de la liberté dont cette génération avait fait son combat. Statistiquement, c’est cette génération, plus encore que la mienne, qui a payé le plus lourd tribut à l’épidémie. Reste que la statistique n’est pas la politique : ma génération a construit ses outils politiques dans l’affrontement avec une épidémie dont nous étions directement contemporains, parce que nous avions le sentiment que ceux qui avaient servi aux luttes d’émancipation étaient ici inopérants. Nous apprîmes à faire de notre vulnérabilité, non plus seulement une défaite individuelle, mais une puissance collective, en puisant, dans l’épreuve même de la maladie, le principe d’une nouvelle subjectivité politique.

2008

En septembre dernier, le livre de Tristan Garcia, La Meilleure Part des hommes, a rencontré un succès critique quasiment unanime. Écrit par un jeune homme de 27 ans, le roman présente le récit d’un affrontement violent entre le fondateur d’une association activiste de lutte contre le sida et un écrivain qui prôna, après 1997, l’abandon des pratiques de prévention. La presse loua le livre comme un conte moral où se racontait l’histoire des années 1980 et 1990 au travers du conflit entre deux « générations perdues » : celle qui participa aux luttes ouvertes en 1968 avant d’être décimée par le sida et celle qui naquit à la fin des années 1970 et qui, parce qu’elle arrivait après la bataille de l’émancipation, aurait tenté de rejouer, à vide, le combat des anciens. Entre les deux, c’est ma génération politique que le roman escamote en la rabattant sur la précédente, quitte à rendre inintelligible ce que fut et ce qu’est devenue la lutte contre le sida.

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Publiée dans Vacarme 47, , pp. 46-47.