Vacarme 48 / chantier puissance de la démocratie
entretien avec Miguel Abensour, Jean-Luc Nancy & Jacques Rancière
Qui pourrait aujourd’hui ne pas être démocrate ? La démocratie, c’est entendu, c’est le pouvoir du peuple. Mais quel pouvoir, et quel peuple ? Dans l’entretien qui suit, prolongeant leurs travaux respectifs, Miguel Abensour, Jean-Luc Nancy et Jacques Rancière proposent trois pensées singulières de la démocratie, qui se rejoignent en ceci : le peuple est le sujet d’une exigence d’égalité ; son pouvoir n’est pas celui de choisir des chefs, mais de rompre avec les hiérarchies instituées. La démocratie n’est pas un régime politique, mais une pratique jamais achevée. Trois invitations à la défendre comme telle.
Vous êtes sur deux fronts : d’un côté, vous vous écartez de ceux qui se contentent de penser et de défendre une démocratie étatique. De l’autre côté, vous n’acceptez pas que l’on rejette la démocratie au nom de la lutte des classes ou de la critique de la domination. Pouvez-vous nous expliciter cette position ? La manière dont vous l’avez élaborée, dans quel contexte intellectuel ?
Jacques Rancière Ce double refus de la vulgate « démocratique » dominante et de la critique marxiste m’a été inspiré par mon travail sur l’histoire ouvrière. C’est dans les formes de lutte républicaine ouvrière des années 1830-1840 que j’ai trouvé le moyen de sortir des impasses de la critique marxiste des droits de l’homme et de la « démocratie formelle ». Le jeune Marx disait : les droits de l’homme sont en fait les droits des individus bourgeois. À cela les combats ouvriers opposaient une logique bien plus productive : ces droits sont écrits, donc nous pouvons leur donner une forme d’existence concrète. Que tous les Français soient égaux devant la loi, ce n’est pas seulement le mensonge qui couvre l’exploitation capitaliste et le gouvernement oligarchique, c’est un fait dont nous pouvons démontrer par nous-mêmes les conséquences en transformant une querelle sur les tarifs en forme d’affirmation publique de notre égalité par la grève, par la manifestation publique, et même par la création d’ateliers où les ouvriers travaillent pour eux-mêmes. La déclaration égalitaire abstraite des droits de l’homme se liait à des questions de « forme » dans les rapports entre maîtres et ouvriers comme le droit de lire des journaux dans l’atelier et l’obligation faite aux maîtres d’ôter leur chapeau en y entrant. La forme n’est donc pas le contraire ou l’enveloppe du réel. La lutte porte sur la question de savoir qui en maîtrise le jeu et ce qu’on peut en tirer. On sort alors du dualisme du réel et de l’apparence au profit d’un conflit entre deux manières de construire le réel.
Il me semble cependant que les fronts se sont déplacés. Il n’y a plus guère de gens pour déclarer le néant des droits formels au nom d’une hypothétique démocratie réelle. C’est maintenant d’un autre côté que la démocratie se voit opposée à elle-même. On nous dit que le bon gouvernement démocratique est menacé par une société démocratique marquée par un individualisme consommateur effréné de marchandises et de droits. Cela a commencé dans les années 1975 avec les avertissements de la Trilatérale [1] sur les dangers que la démocratie fait courir aux démocraties. Cela a été relayé en France par les discours à la Marcel Gauchet faisant de l’engouement pour les droits de l’homme l’expression de l’individualisme narcissique. Là-dessus sont venus les républicains pour nous expliquer que l’enseignement du peuple était ruiné par l’affirmation du droit à la libre expression du jeune barbare, consommateur inculte. Au passage, les analyses de la société de consommation à la Baudrillard, la critique du spectacle de Debord, l’analyse lacanienne du symbolique, etc., ont été enrôlés pour parfaire le tableau de la démocratie comme règne de l’individu consommateur. La prégnance de ce discours à gauche est très forte — d’autant plus qu’il est largement l’oeuvre de gauchistes reconvertis — et son effet est peut-être pire que celui du vieux discours sur la démocratie réelle, dans la mesure où il nourrit un consentement nihiliste à l’ordre existant au nom de l’abrutissement général.
Miguel Abensour L’hypothèse que je propose, celle de la démocratie insurgeante, résulte elle aussi d’une lutte sur ces deux fronts : aucun des deux ne tient compte de l’exceptionnalité de la démocratie. Ils évitent du même coup de s’interroger sur sa vérité. Pour prendre la mesure de cette exceptionnalité, il faut toujours revenir à la naissance grecque de la démocratie. « Pour la première fois dans l’histoire du monde, des hommes acquéraient la possibilité de décider eux-mêmes dans quel type d’ordre ils voulaient vivre » dit Christian Meier. Or, cette rupture révolutionnaire — répétée plusieurs fois dans l’histoire — préserve de confondre la démocratie avec ce qu’elle n’est pas, le gouvernement représentatif et l’État de droit. Précisons qu’il n’y a pas eu une seule naissance de la démocratie, mais plusieurs naissances-renaissances, plusieurs ruptures avec le cours du monde. C’est donc reconnaître que la première position se trompe sur la vérité de la démocratie et que la seconde omet de se poser cette question. Nous en sommes au point où, pour ne pas occulter cette exceptionnalité, il nous faut qualifier la démocratie pour la soustraire aux appropriations idéologiques qui la banalisent et la désamorcent, ou pour ne pas la confondre avec ses formes dégénérescentes. Démocratie radicale, démocratie sauvage, démocratie insurgeante, autant de qualificatifs de nature à marquer cet écart.
Aussi surprenant que cela puisse paraître, le jeune Marx a été pour moi une aide précieuse dans cette voie, car dans le manuscrit de 1843, La Critique du droit public de Hegel, il s’est posé la question de la vérité de la démocratie, sous le nom de la « vraie démocratie » qu’il identifie à la disparition de l’État politique. Sa critique de Hegel aide en effet à penser ceci : la « vraie démocratie » est un agir politique, qui résiste à sa transfiguration en une forme organisatrice, intégratrice, unificatrice, la forme-État. Cette résistance à l’aliénation étatique permet l’extension de ce qui est en jeu dans la sphère politique — une expérience d’universalité, la non-domination, la constitution d’un espace public égalitaire — à l’ensemble de la vie du peuple. En outre, il existe, me semble-t-il, une continuité souterraine entre le Marx de 1843 et celui de 1871, l’auteur de l’Adressesur la Commune. En notant cependant un déplacement : la venue à soi de la démocratie ne s’accomplirait pas tant dans un procès de disparition de l’État qu’elle ne se constituerait dans une lutte contre l’État. Il s’ensuit un clivage de l’idée de révolution entre la tradition jacobine qui vise à s’emparer de l’État et la tradition communaliste qui travaille à briser la forme-État, pour lui substituer une communauté politique non-étatique, par exemple dans la république des conseils.
Jean-Luc Nancy Pour suivre les termes de votre question, je dirais plutôt que je suis suspendu entre ces deux « fronts » : d’un côté je vois mal comment éviter la démocratie « étatique » dont les faiblesses (en particulier du côté de la représentation et de la domination des supposés « experts ») sont difficiles à réduire, mais de l’autre côté je sais bien quels risques énormes s’attacheraient à des régimes qui voudraient se saisir avec d’autres instruments des questions aiguës de la justice sociale et de la domination techno-économique. Je me demande seulement si nous pourrons, à terme, éviter de telles tentatives, si la « démocratie étatique » ne se ressaisit pas d’une manière ou d’une autre. Or elle ne peut le faire que si elle essaie de reprendre le fond de ce problème : que veut dire « démocratie » ? C’est ce qui me sollicite le plus. Ce mot qui semble appartenir à la classe des types de régimes politiques a pris en fait avec l’âge moderne une tout autre ampleur et s’est mis aussi à cacher, malgré lui, une polysémie. « Démocratie » c’est aussi le nom de l’avènement de l’homme « émancipé », autonome, maître du monde et de lui-même, sujet d’une histoire capable de conduire à l’accomplissement de cet « homme ». « Demos », c’est « peuple », et nous savons là aussi quelles polysémies peuvent se jouer — mais pour les Modernes, « homme », c’est d’abord « tous les hommes ». Et avec cela, ce sont les hommes (et avec eux la nature) entièrement livrés à eux-mêmes, sans recours tutélaires, sans dieux ni surhommes. Il faut donc penser d’abord cette ambiguïté : la démocratie politique n’a pas à porter un programme de réalisation de l’homme (expression qui précisément n’a pas de sens, et dont il faut penser cette absence de sens). […]
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Conformément à leur souhait, Miguel Abensour, Jean-Luc Nancy et Jacques Rancière ont répondu par écrit et séparément à nos questions.
[1] La Commission Trilatérale est une fondation privée qui regroupa, à partir de 1973, les puissants des mondes politique, industriel, financier et intellectuel de l’Europe de l’Ouest, l’Amérique du Nord et l’Asie pacifique, et qui posa les cadres de la mondialisation économique actuelle.