Vacarme 48 / chantier puissance de la démocratie
Tenir à la démocratie, c’est, d’abord, refuser le pouvoir d’un seul. Mais si ce refus peut valoir dans une entreprise ou dans une salle de classe, vaut-il aussi pour l’art ? Ne faut-il pas soustraire la création artistique à l’exigence démocratique d’égalité ? La musique symphonique a tranché : le chef d’orchestre, ou l’autocratie au nom de l’excellence. Écoutons pourtant d’une oreille attentive : il y a d’autres manières de s’accorder.
En 1942, le chef d’orchestre Wilhelm Furtwängler déclarait à propos de l’Orchestre philharmonique de Vienne qui célébrait alors ses cent ans : « les « Philharmoniker » (comme on les appelle) élisent eux-mêmes leur chef. Voilà qui est très inhabituel, en particulier dans ce siècle de l’État autoritaire. Mais ce n’est pas un hasard si, même dans l’Allemagne nouvelle, on a accordé aux Wiener Philharmoniker leur autonomie. En matière d’art, le principe d’autorité s’exerce d’une façon très particulière : ce que j’appellerai l’autorité externe, est, certes, une donnée importante ; mais si elle n’est pas liée à cette autorité interne d’où découle toute véritable capacité artistique, nous attendrons en vain — malgré tous nos efforts — les résultats légitimement escomptés. » L’éloge de la démocratie en musique semble ici explicite : seul un pouvoir tenu des instrumentistes légitime le gouvernement de la baguette. L’éloge toutefois trouble à plus d’un titre.
Tout d’abord, depuis le début du XIXe siècle et l’invention de la fonction telle qu’on la connaît encore aujourd’hui, l’art de diriger un orchestre a été bien plus souvent assimilé à celui d’un dictateur et/ou d’un maître des âmes [1]. Rappelons Berlioz qui, dans sa nouvelle Euphonia (1844), imaginant une ville entièrement consacrée à la musique, écrit que « les exécutants reçoivent immédiatement et instantanément la communication du sentiment de celui qui les dirige, y obéissent aussi rapidement que font les marteaux d’un piano sous la main qui presse les touches ». Louis de Funès, s’exclamant en pleine répétition au début de La Grande Vadrouille « Je ne veux que Berlioz et moi ! », a incarné cette figure autocratique du chef. Or, Furtwängler fait entendre ici une autre mélodie. Il souligne indirectement combien la vision commune, celle du spectateur de concert, est réductrice et illusoire. En effet, un chef d’orchestre reste soumis à de nombreuses tensions. La vie quotidienne d’une formation orchestrale inclut des confrontations presque permanentes [2]. Les pressions sont nombreuses : les orchestres préexistent la plupart du temps en tant qu’institution et les musiciens, parfois regroupés en syndicats, peuvent aller jusqu’à exercer un rôle et un contrôle importants dans les prises de décisions. Autrement dit, l’autorité prétendument absolue du chef connaît souvent des résistances, des détournements et ce serait aller un peu vite que de croire qu’y règne sans partage l’harmonie par la terreur. Les chefs contemporains sont d’ailleurs les premiers à le reconnaître, assénant que « l’époque de Toscanini est terminée [3] ». De là à affirmer que l’Orchestre philharmonique de Vienne et l’art actuel de la direction reposent sur une conception démocratique de la musique, ce serait faire un pas de trop. Les raisons en sont multiples et de différentes natures. […]
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[1] Cf. Esteban Buch, « Le Chef d’orchestre : pratiques de l’autorité et métaphores politiques », Annales. Histoire, Sciences Sociales (HSS), juillet-août 2002, n° 4, pp. 1001-1028.
[2] Cf. Bernard Lehmann, L’Orchestre dans tous ses états. Ethnographie des formations symphoniques, Paris, La Découverte, 2002.
[3] Entretien avec Bernard Haitink, Le Monde de la musique, n° 57.