Vacarme 48 / chantier puissance de la démocratie

éloquences de la démocratie

entretien avec Dominique Dupart & Franck Laurent

entretien réalisé par Vincent Casanova, Stany Grelet & Philippe Mangeot

La démocratie a ses hérauts. On les appelle parfois démagogues. Aujourd’hui comme hier, on les admire, on les craint, on les dénigre. En France au XIXe siècle, les députés Lamartine et Hugo offraient, chacun leur tour, leur verbe au peuple. Les discours politiques tiraient leur énergie d’un lyrisme romantique et d’une démocratie à conquérir. On huait, on pleurait, on acclamait. Maintenant, Sarkozy. Mais aussi Obama. Qu’est-ce qui fait l’éloquence démocratique ?

Qu’entend-on par « démocratie » dans les années 1830-40 en France, à l’époque de la génération romantique ?

Franck Laurent On emploie alors assez peu le mot démocratie en termes de type de régime. La notion originelle de montée des classes populaires au pouvoir est un sens beaucoup plus souvent activé, soit pour le critiquer, soit pour l’exalter. Le mot « démocratie » ou ses dérivés désignent un processus, souhaitable ou non, de démocratisation.

Dominique Dupart Pour dire ce processus, on parle du « progrès » ou du « mouvement ». Dans les années 1830, à la Chambre, personne ne brandit le drapeau de la démocratie. Les choses commencent à se formuler dans les années 1840. Et encore ! Seul un petit nombre de personnes s’y risque. Le plus souvent, démocratique, est un adjectif dépréciatif. Quand Rémusat, qui est proche de Guizot, emploie l’expression lyrisme démocratique pour qualifier l’éloquence du député Lamartine, il s’agit d’une caractérisation plutôt péjorative.

FL C’est alors presque synonyme de « démagogique ». Selon Guizot, la société est unie dans et par la hiérarchie — une hiérarchie « bien liée », sans les ruptures de l’Ancien Régime. Guizot est hostile au retour des privilèges, mais il exprime en même temps son horreur du nivellement. Cette idée, présente chez la plupart des libéraux de l’époque, permet de comprendre ce que le fait démocratique a de « démoralisateur » : s’il n’y a plus de hiérarchie, il n’y a plus d’énergie, plus de transmission, plus de civilisation…

Hugo et Lamartine sont du côté du « mouvement ». Mais de quelle manière, au juste ?

FL Ils ont tous deux évolué ; et entre les deux, il y a plusieurs chassés-croisés. D’abord, Lamartine entre plus tôt que Hugo dans la politique active. Son évolution politique est relativement linéaire : elle est une progression vers la gauche sans retour en arrière, jusqu’à en faire l’un des leaders de la révolution de 48. Chez Hugo, en revanche, on a d’abord une régression : en 1830, il considère Louis-Philippe comme une solution de transition ; dans les années 1840, il se rallie au régime. 1848 fait tout rebasculer : Lamartine essuie un échec cuisant à l’élection présidentielle (il obtient 8 000 voix contre 5 400 000 voix pour Louis-Napoléon), coup de bambou dont il ne se remet pas ; en 1849-1850, au contraire, Hugo bouge à toute allure.

DD Lamartine croyait qu’il serait élu à l’unanimité. Ses discours en témoignent. Être élu, c’est être appelé. L’élection est réunion des coeurs. C’est ce que j’ai appelé chez lui le « suffrage lyrique ». Lamartine ne comprend donc pas pourquoi il est battu. Ce qui donne ensuite une série de pamphlets amers, où il fait du Céline avant l’heure ! Et le drame, c’est qu’il ne part même pas en exil après le coup d’État ! […]

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Dominique Dupart est l’auteure d’un doctorat intitulé Le Lyrisme démocratique de Lamartine : étude des discours politiques de 1834 à 1848.

Franck Laurent a notamment publié Victor Hugo : espace et politique (jusqu’à l’exil : 1823-1852), Presses Universitaires de Rennes, 2008.

publié dans Vacarme 48 été 2009

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