Vacarme 48 / chantier puissance de la démocratie

si loin, si proche

notes sur Pierre Rosanvallon

par Mathieu Potte-Bonneville

La démocratie pâtit parfois de ses défenseurs. Il en est ainsi de la volonté de rapprocher le pouvoir des citoyens : que l’idée figure sur l’agenda de la gauche de gouvernement est plutôt une bonne nouvelle. Encore faut-il examiner comment, sous ce nouveau mot d’ordre, coexistent un réel souci de réforme institutionnelle et le maintien d’un partage sévère, réservant aux seuls gouvernants le soin d’établir les conditions de la participation, au risque d’en affaiblir le sens. Réinvention démocratique — mais par qui au juste, et avec quels effets ?

Il y a deux ambiguïtés du progressisme. La première touche à son objet : parce que le progressiste s’efforce de démontrer que l’amélioration qu’il prône est, en fait, déjà à l’oeuvre dans le réel, mais ne cesse pour autant de requérir notre résolution et nos efforts, il doit à la fois expliquer pourquoi le nécessaire ne se fait pas tout seul, et réintégrer dans le paysage les éléments qui incitent à moins d’optimisme. En un sens, peu importe : cette ambiguïté-là donne de l’élan ; elle situe la tâche à venir dans le prolongement direct des transformations du présent, et convertit les obstacles en épreuves. La seconde ambiguïté, d’allure différente, touche à l’adresse : le progressiste entend se tourner vers ceux qui, aujourd’hui, par leur position et le pouvoir dont ils disposent, sont susceptibles de précipiter les changements qu’il appelle de ses voeux ; il tend du coup à conférer à ces premiers destinataires le rôle d’acteurs décisifs dans le tableau d’ensemble qu’il trace (comme on ménageait, dans l’image pieuse ou le vitrail, une place au donateur en prière). Ainsi Kant, adressant à Frédéric II son Idée d’une histoire universelle, et soucieux de souligner la contribution d’un monarque éclairé à l’advenue du règne des fins, devait infléchir d’autant la description de ce dernier : il fallait bien que dans ce règne, il y ait encore les princes... Or d’une ambiguïté l’autre, un embarras survient : s’il faut ici expliquer que l’avenir est déjà en germe dans l’actuel, mais là s’adresser à celles et ceux qui, au présent, s’estiment en charge de l’avenir, l’élan se complique d’un délai, et le souci d’être entendu du risque d’oublier ce qu’on cherchait à dire. Aussi le progressisme est-il un perpétuel effort, non dénué de courage, pour échapper au mouvement sur place et à la menace de revenir au même : pour conjurer l’immobilité, index tendu, de sa propre statue de jardin public.

Le dernier ouvrage de Pierre Rosanvallon, La Légitimité démocratique — impartialité, réflexivité, proximité, est exemplaire et de cet effort, et de cette difficulté. Sous son allure sage, ponctuée de distinctions didactiques (il faudra y revenir), perce le souci de donner à la fois leur chance et leur mesure aux transformations de l’ordre démocratique ; si son appel à assumer et amplifier le mouvement ne convainc qu’à moitié, ce n’est certes pas par tiédeur. Cela tiendrait plutôt à ce que le décentrement de la démocratie, dont l’ouvrage fait son objet central, se voit contrebattu du côté de l’adresse, tant apparaît restreint le cercle des destinataires que cet éloge de la citoyenneté ouverte trace comme son vis-à-vis. Pour le dire autrement, le problème vient de ce qu’esquissée par le livre, la silhouette des maîtres d’oeuvre idéaux du renouvellement démocratique ressemble à s’y méprendre à celle des acteurs gouvernementaux qui, aujourd’hui, paraissent ne guère tenir à pareille transformation. Or, peut-on faire boire un Prince qui n’a pas soif ? La notion de « participation » vient nommer, dans le livre, le vif de cette contradiction : à la fois incarnation de cette « démocratie d’appropriation » dont Rosanvallon entend déceler l’émergence, et pratique gestionnaire adjointe au répertoire des gouvernants d’aujourd’hui, au risque de n’y rencontrer personne. Précisons. […]

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publié dans Vacarme 48 été 2009

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