Vacarme 49 / cahier
racontée par des tierces personnes par elle et par nous
Un dimanche matin au bord du canal Saint-Martin elle hurle des obscénités à l’adresse des vivantsUne femme s’approche : madame que vous arrive-t-il ?Police-secours la conduit aux urgencesUn médecin lui demande : madame avez-vous où aller ?On la garde en observationElle écrit des chiffres sur son poignetUne infirmière appelle le numéro de téléphoneCelui qui a répondu vient la voirIl connaît son nomSalimataIl lui obtient une autorisation de sortie de deux heuresSitôt franchi la barrière d’enceinte de l’hôpital elle lui fausse compagnieElle erre dans les ruesElle a perdu ses ancêtresson maraboutElle trébucheUn type : elle ne porte pas de culotteUn type : elle ne porte pas de soutien-gorgeUn type : elle marche pieds nusElle dit : je ne sais plus monter un escalierelle s’assoit sur un banc et elle pleureUne femme : une femme sage ne sort pas sans un mouchoir sur les cheveuxElle dit : je ne sais plus manger avec une fourchetteelle repousse l’assiette et elle pleureElle dort dehors dedansn’importe oùElle était venue étudier à Paris-Ville-LumièreElle l’avait rencontréIl y a eu une bagarre dans un caféune nuitElle dit : comment oublier le couteau qui a tué ma vie ?Un type : tu es jeune tu es jolie remarie-toi tu n’as pas d’enfants tu en auras une belle fille comme toi ne regrette pas un homme mort un homme vivant oui pas un homme mortElle dit : l’âme de mon aimé a pris refuge dans mon cœur sa mort l’a désorientée elle cherche un lieu où reposerUne femme : je l’ai emmenée au consulat de son pays on la connaît elle est enregistrée on a vu une assistante sociale elle ne peut pas l’aiderElle dit : mes mains sont vides quel est mon nom maintenant ?Un type : je vais t’acheter des tissus des bijoux une valise tu retourneras chez toi et tu les offriras à ton père et ta mère tu leur diras que c’est moi qui fais ces cadeauxElle dit : dois-je rendre le nom de mon mariage ?Un type : si tu retournes dans ton pays par cet organisme ce sera gratuit mais tu ne pourras plus revenir en France à toi de voirElle dit : j’entends chanter les veuves-de-paradis je vois le visage de ma mère je nage dans l’eau de ses yeux une tante allume un feu de braises sous le baobab je vois les flammes mendier le soleil une sœur distribuer le pain les citronsUne femme : pourquoi existe-t-il des filles perdues jamais des filles prodigues pourquoi aucun père n’attend-il le retour de sa fille avec impatience pourquoi aucun père ne néglige-t-il ses affaires pour l’accueillir avec fierté ?Une femme : j’ai eu un enfant avec un émigré de mon village il travaillait en France avec les papiers il est mort sur un chantier de construction l’enfant a été sans père j’ai été sans mari une femme blanche est venue dans le village elle a été notre émigréUne femme : elle a été son mari et le père de l’enfantUne femme : elle leur envoie de l’argent chaque moisUne femme : avant de décrire comment je pratiquais les excisions je ne comprenais pas la douleur j’ai pourtant été exciséeUne femme : quelqu’un a raconté mon histoire dans un livreAutour d’une table de jardin on cherche le titre du livre on le trouve on trouve le nom de l’auteur une femme le nom de l’éditeur une autre femme c’est l’été on boit de la citronnade