Vacarme 17 / Chroniques

Medusa Medley (chronique de l’incurable)

par

Chère Suzanne,

comment faire pour obtenir un tracé rectiligne ? On sait depuis longtemps construire trois points alignés. Mais où trouver la règle qui permettra de les relier ? Avant de rendre un bref hommage au premier homme à produire une ligne droite, je voudrais préluder par un bruit de fond sur lequel faire ressortir mon admiration, dans l’espoir de lui donner, à défaut de matière, plus de relief.
Je viens en effet d’achever la lecture d’une réédition de La barbarie, de Michel Henry. Ses belles analyses, coïncidant pour moi avec certains événements dont tous les journaux ont parlé sous prétexte que tous en parlaient, ont failli m’amener à aborder de front un sujet dont je pensais au contraire qu’il faut l’éviter - mais que j’aborderai donc quand même, comme malgré moi.
Car une bonne fois pour toutes : il faudrait au moins cesser d’en parler. À défaut de pouvoir cesser de la regarder, au moins garder le silence sur elle. Et que ce ne soit même pas du refoulement.
Mais est-ce encore possible ?
Quelle proportion des journaux, par exemple, voit-on chaque jour consacrée ou plutôt occupée par ce qui la concerne ? En centimètres carrés de papier imprimé, photos comprises. En encre grasse et qui tache les doigts. Et pour dire quoi ? Que vous êtes obligé de vous y intéresser, puisqu’on vous le dit. Vide de pompe aspirante. Vortex d’égout. Vacuité ouverte à tout, livres-avortons vomis-jetables, mémoires interchangeables pour dictaphones ou commentaires « psy » excrétés au mètre.

(Première digression linguistique. Ça veut dire quoi, “ psy ” ? chiatre, chologue, chanalyste ? Psy : rubrique de magazine féminin, généralement après la section mode-cosmétique et avant la numéro(logie) et l’astro(logie). Mais pas forcément, car dans la soupe au narcisse que sont devenus le corps, l’âme et l’esprit, la proportion et l’ordre des ingrédients peuvent varier. Pour ne rien dire de leurs rapports. - Pourquoi “ féminin ”, d’ailleurs, maintenant que les masculins prolifèrent, revendiquant glorieusement, agressivement, ouvertement ce qui à tout prendre serait plutôt une qualité leur crétinisme de pataugeoire pornographique et réactionnaire sous couvert de grosse bonne humeur genre boys will be boys ? Psy : supplément gratuit de sens, comme une noix de beurre, pour que l’époque pénètre mieux ?)
Une corde d’arpenteur tendue entre deux points fixes suffit bien sûr à tracer au sol une bonne approximation d’une ligne droite, de même qu’un fil à plomb suffit à guider le maçon élevant son mur. Mais ce ne sont pas là des procédés de construction comparables à celui qui permet de dessiner un cercle au moyen d’un compas. Car le fonctionnement de ce dernier n’est tributaire d’aucune autre hypothèse que de la rigidité de ses branches, leur écartement constant, la fixité d’un point de rotation. Si la définition classique du cercle comme lieu des points équidistants d’un point donné est donc comme inscrite dans celle de l’instrument qui le produit, on ne saurait dire que celle de la droite soit impliquée de même dans celle d’une corde ou d’un fil. Le compas ne ressemble pas à un cercle ; corde et fil, en revanche, doivent avoir déjà mimé la droite, pris sa forme, pour que nous puissions tirer la ligne, trahissant ainsi le caractère non géométrique de sa production.
...Quelque chose dont parlent vos voisins dans le métro. Ou qu’ils satirisent, tant lecteurs que journaux, moi le premier. Comme disait Brecht, à peu près : peu importe le ton des compte-rendus, mesurez la surface qu’ils couvrent. En l’occurrence, il ne s’agit même plus de surface, mais de volume, et de néant, et sous les crânes. Dans un entretien récent à Libération (journal du matin dont l’encre tache les doigts, et cela depuis des années mais peut-être nous diront-ils un jour qu’ils ne le savaient pas), Jacques Bouveressse faisait remarquer à quel point un certain milieu se moquait de la satire, qu’il s’était de toute façon annexée comme sous-produit à diffuser, pseudo-discours réflexif, mode d’influence hors de la caste et signe de reconnaissance à son usage interne. Rien de moins critique, en effet, rien de plus aliénant qu’une certaine insolence, celle qui fait dire le lendemain matin dans le métro, avec force mimiques et gestes de complicité : “ - Et t’as vu quand il a dit... - Ah, ouais, ouais ! - Oh, putain, il est con, mais il est con, le mec ”, etc.

...Et voilà. On a beau ne pas vouloir en parler, on finit toujours plus ou moins par en dupliquer les effets, ne serait-ce qu’en les citant. Oui, il faudrait au moins cesser d’en parler, et y parvenir sans que cela revienne à se taire. À quoi bon tant d’éditoriaux sur le thème : “ Jusqu’où ira-t-elle ? ” Elle ira jusqu’où elle voudra, occupant l’espace qu’on lui laisse, comme un gaz. Il suffit d’imaginer le pire le plus humiliant, le plus répugnant, le plus pervers, le plus immonde, suant le mépris le plus infect, l’exploitation la plus abjecte, le mensonge, la brutalité vulgaire et obscène, la veulerie cupide et niaise l’ignominie dans ce qu’elle a de plus étouffant, non pas la simple absence de pensée ou de beauté, mais leur impossibilité, leur extermination. La stupidité la plus vertigineuse, la plus hypnotique, l’hébétude la plus végétative. Le cynisme. Imaginez qu’on organise un concours à qui battra des records en la matière. Et puis pariez sans crainte que ces records seront battus. Pariez aussi qu’il y aura quelques exceptions, si vous y tenez. Mais les vraies surprises viendront plutôt de l’autre extrême : on croit avoir imaginé le pire, et l’on se découvre débordé.
Est-il si oiseux de se demander comment tracer effectivement une droite qui soit digne de la rigueur géométrique ? La question n’a commencé à se poser avec acuité qu’à partir de la fin du XVIIIe siècle, alors que croissaient les exigences très concrètes de la mécanique. Mais les premières machines à produire de la rectilinéarité, dues à James Watt (1736-1819) ou Pafnouti Tchebychev (1821-1894), ne donnent encore que des solutions approchées.
Entre autres horreurs qui font de notre époque une zone historique assez glauque, Gilles Deleuze mentionnait le fait que les journalistes ont conquis la forme-livre. Et qu’est-ce qui a conquis les journalistes ? Qu’est-ce qui imprègne leur cerveau ? Nous sommes tous en train de devenir des journalistes, à cet égard tous sauf le Président de la République, bien entendu, qui n’est pas un citoyen comme les autres.

(Deuxième digression linguistique. Où en sommes-nous avec la vérité ? Cf. l’emploi actuel de “ c’est vrai que ”, consistant à feindre qu’une concession est faite ou une objection anticipée (l’ancienne rhétorique, je crois, appelait cela praeoccupatio). L’effet produit est tout bénéfice : si vous songiez en effet à soulever une difficulté, on vous aura coupé l’herbe sous le pied ; si vous n’y songiez pas, séduit par un attachement aussi sincère à la vérité, déjà vous êtes enclin à prêter une oreille indulgente à une personne prête à parler ainsi de tout en toute franchise, quoi qu’il puisse lui en coûter personnellement, sans recours à la langue de bois - de sciure, plutôt, par les temps qui courent - et cela justement avec vous, qui lui avez fait une si bonne impression qu’elle prend l’initiative des confidences. Cela dit, que faire si l’interlocuteur, par exemple un journaliste, pose quand même sa question avant que vous ayez fait mine de la prévenir ? Même si vous n’êtes qu’un citoyen comme les autres, essayez toujours une technique illustrée tout récemment encore de façon superbe : dites “ je vais répondre à cette question ” et puis passez à autre chose.)
Mais à propos de cerveaux et de journaux, j’ai trouvé ceci.
Le 5 août 2001, Le journal du dimanche a reproduit une interview que Proust avait accordée en 1912 à Dieu sait qui (ce quotidien n’a pas jugé bon de le rappeler). Proust, qui n’a pas encore publié Du côté de chez Swann, y parle de son travail d’écrivain : “ Le style n’est jamais un enjolivement, comme croient certaines personnes, ce n’est pas même une question de technique, c’est - comme la couleur chez certains peintres - une qualité de la vision, la révélation de l’univers particulier que chacun de nous voit, et que ne voient pas les autres. Le plaisir que nous donne un artiste, c’est de nous faire connaître un univers de plus ”.
La solution de Peaucellier, publiée en 1864 dans les Nouvelles Annales de Mathématiques, passa tout d’abord inaperçue. Peut-être le dut-elle à son extrême simplicité. Ses démonstrations ne s’appuient que sur des considérations de géométrie tout à fait élémentaires : l’essentiel en tient dans les théorèmes de Thalès et de Pythagore. Quant à son principe, il est d’une fantastique élégance. Lord Kelvin, dit-on, affirmait n’avoir jamais rien vu de plus beau que la machine de Peaucellier.
Au-dessus des paroles de Proust, encadrés sur quatre colonnes, trois paragraphes sont réunis sous le titre “ Vu par Beigbeder ”. Ils semblent tirés de son ouvrage Dernier inventaire avant liquidation (Grasset, 224 pages, 89 FF).
Selon l’auteur, “ au fond, le XXe siècle est celui qui a accéléré le temps ” (quelques lignes plus bas, Beigbeder soutiendra en effet qu’“ en 1927, le siècle est terminé ” : par rapport à un siècle ordinaire, sa vitesse d’écoulement s’est donc accrue d’un facteur 4. En comparaison, le XXIe risque de paraître interminable à moins qu’il ne se soit déjà achevé, par exemple vers 1945 ou 1989, mais ceci est une autre question). La chance de Proust serait que “ sans le savoir, comme tous les génies, [il] a eu l’intuition juste. Le devoir de tout écrivain aujourd’hui consiste à nous aider à rechercher le temps que notre siècle a détruit [...] ”. Plutôt que perdu, le temps serait donc accéléré - donc aboli. Apparemment, le vrai temps, lui, le bon vieux temps à l’ancienne, se doit d’être lent ou ralenti. Mais quoi qu’il faille entendre par une telle accélération (s’agit-il des voitures qui vont plus vite ? des actifs immatériels ondoyant d’un bout à l’autre de l’océan financier mondial ? de Maurice Greene ? de la disparition du monde rural ? du doublement de la puissance des ordinateurs tous les dix-huit mois ? du décalage du spectre lumineux des galaxies vers le rouge ?) et quelles que soient les vertus ontologiques de la lenteur (faut-il songer à l’éloge platonicien de la skholè, à la durée bergsonienne, à Heidegger, à La sieste assassinée ?), le “ devoir ” de l’écrivain n’en reste pas moins de porter secours à la bande d’aliénés que nous sommes. Entre parenthèses, au risque de paraître naïf, j’avouerai que cela me fait plaisir, à moi, d’entendre à nouveau parler de “ devoir ” en matière d’écriture, plutôt que de “ tâche ” ou de “ fonction ”. Pourquoi le littérateur n’accepterait-il pas, en toute conscience, d’assumer publiquement, comme naguère, certaines responsabilités en matière morale, et pourquoi son lecteur ne goûterait-il pas la prose ainsi produite, du moment que leurs tempéraments respectifs les y poussent et qu’ils peuvent s’entendre sur un juste prix ?

(Troisième digression linguistique, puisqu’il est question de moralité publique : un ancien ministre de l’Intérieur aimait à répéter, à propos de certaines circonstances controversées de sa carrière politique - quoi qu’il faille entendre par ce dernier terme - qu’il n’avait de leçons à recevoir de personne. Et pourquoi non ? J’ai toujours attendu, j’attends toujours, que quelqu’un lui pose la question. Attente vaine et naïve, car tout le monde sait bien que cette expression n’est désormais qu’un équivalent à peine poli de “ je t’emmerde ”.)
En gros, il s’agit d’abord de définir, dans une première construction, une droite comme étant le lieu qui, s’il est parcouru par un point P, implique le caractère constant du produit de deux longueurs OC et OP (le point C étant déterminé par l’intersection d’un cercle avec un rayon mobile ayant P à l’une de ses extrémités et son autre extrémité O pour centre fixe de rotation, situé sur le diamètre du cercle dont le prolongement est perpendiculaire à la droite contenant P). Cela étant, il suffit de trouver une construction dans laquelle ce produit sera effectivement constant, puis de superposer cette seconde construction, dite “ inverseur de Peaucellier ”, à la première. Cet inverseur consiste en un losange ayant à deux de ses sommets opposés les points C et P, et dont les bras mobiles sont articulés à un point qui n’est autre que O. Tandis qu’une tige rigide fait tourner l’inverseur autour de O, une autre tige en assure la rotation autour du centre du cercle parcouru par C. Le produit OC.OP étant constant, il s’ensuit que la trajectoire parcourue par P est rectiligne.
(Mais quelle forme concrète ce devoir de l’écrivain doit-il prendre ? S’agit-il de travailler à freiner la fuite en avant de l’époque ? De nous restituer l’accès à des temps révolus ? De transcender la temporalité en tant que telle ? Beigbeder prend soin d’entretenir tout d’abord l’équivoque. Avec “ la mémoire involontaire ”, note-t-il, “ véritable machine à explorer le temps, que l’on peut vaincre par l’écriture ” en fait, on verra plus bas que Proust l’emporte même sur la science-fiction, même sur la réalité virtuelle l’auteur de la Recherche nous donne les moyens de nous guérir d’une époque où “ tout est devenu instantané ” (ce dernier terme étant sans doute à entendre ici en son double sens temporel et photographique), afin que nous découvrions à notre tour la plénitude extra-temporelle de notre existence dans son inépuisable richesse singulière puisque “ cela peut être plein de choses le temps retrouvé : la nostalgie de son enfance, quand on bouffe une madeleine, la mort, quand on revoit des snobs qui ont vieilli [...] ”.)
L’ensemble de l’appareil de Peaucellier se compose de sept bras reliés à six points. On en trouvera des illustrations dans l’article de Pierre Damphousse auquel je dois tout ce que je sais de Peaucellier (“ Des compas pour faire des droites ”, Tangente, juin-juillet 2001, pp. 38-40). Son épure est de celles qu’Archimède aurait pu tracer du bout du doigt dans la poussière du sol de Syracuse, il y a deux mille deux cent treize ans, juste avant d’être égorgé par un légionnaire. Il faut y insister : l’appareil ne présuppose évidemment pas que ses bras articulés soient eux-mêmes rectilignes. Il suffit que soient définies leurs longueurs respectives et les positions de certains points. Autrement dit, l’appareil de Peaucellier équivaut strictement à une combinaison de compas liés entre eux.
(En lisant Beigbeder, j’ai donc eu le tort de croire un instant que selon lui, le style même de Proust opérait chez son lecteur une sorte de rééducation de son sens temporel mutilé, récompense et couronnement d’une humble et patiente soumission aux exigences de l’auteur (car “ n’hésitons pas à le dire : Proust écrit souvent des phrases très longues, et beaucoup de gens ont du mal à y entrer. Il ne faut pas culpabiliser : c’est un rythme à prendre [...] ”). En fait, sous ce jargon de sexologue, Beigbeder dissimule une thèse plus complexe. Ce n’est pas simplement que le rythme proustien communiquerait par contact magique un peu de sa vertu à ses admirateurs (d’ailleurs, avec une franchise qui l’honore, Beigbeder fait remarquer que la syntaxe de Proust est encore ce qu’il y a de moins original chez lui : “ Ces phrases interminablement perfectionnées épousent les mouvements du cerveau humain [mais alors, de quel cerveau un auteur de phrases brèves est-il donc l’émule ?]. Comment reprocher à Proust d’écrire de longues phrases alors que dans votre tête vous en faites de beaucoup plus longues (et nettement moins intéressantes, pardonnez-moi de vous le dire) ? ”). Il y a plus, et Beigbeder l’a bien vu : avec Proust, si une certaine possibilité d’expérience est préservée des atteintes de ce siècle, c’est avant tout parce qu’en son œuvre un mode nouveau d’expérience s’inaugure en se nommant : “ Désormais, chaque fois qu’une image, une sensation, un bruit, une odeur vous rappelleront autre chose, je ne sais pas moi [ici, notre auteur énumère néanmoins quelques exemples, à charge pour nous de biffer les mentions inutiles], chaque fois que ce genre de flash-back vous saisira, ce sera du Temps Retrouvé. Ce sera du Proust ”. Et par un paradoxe qui n’est qu’apparent, c’est précisément au moment où nous vivons “ du Proust ” ce qui sans Proust nous serait interdit que nous retrouvons ou dégageons dans toute sa plénitude intime l’expérience d’un temps désormais nôtre. - Mais à quoi reconnaissons-nous que ce temps-là nous appartient en propre, sinon à ce qu’en vrais propriétaires, nous avons aussi bien le droit d’en user à notre guise, voire d’en abuser ? Aussi Beigbeder a-t-il tout à fait raison, par un dernier tour d’écrou dialectique, de nous rappeler à quoi tient le prestige d’un cycle romanesque “ plus beau que tous les DVD et plus prenant que toutes les Playstation. Savez-vous pourquoi ? Parce que Proust nous apprend que le temps n’existe pas. Que nous avons tous les âges. Et qu’il ne tient qu’à nous de choisir la minute que nous préférons ”.

(Dernière digression linguistique : puisque choix il y a, choisissez donc pour chaque mot le sens qui vous convient. Inspirez-vous d’un autre ancien ministre qui répondait à toute question gênante : “ Je réfute ces accusations. ” Du même coup, il n’avait plus à les réfuter (ce qu’il aurait évidemment été bien en peine de faire, et pour cause) : pour lui comme pour son auditoire, il suffisait qu’il dise qu’il le faisait. “ Réfuter ” avait usurpé dans sa bouche les privilèges d’un verbe performatif tel que “ promettre ”. Vous trouvez que c’est un peu gros ? Rappelez-vous combien de journalistes se sont mis à leur tour à employer “ réfuter ” comme s’il s’agissait d’un quasi-synonyme, à nuance vaguement intensive ou expressive, de “ rejeter ”. Question de style.)
Depuis l’“ instantané ” que nous impose l’accélération du siècle jusqu’à la “ minute ” qu’il nous revient de choisir, du visuel évanescent à l’écriture imperceptible, c’est ainsi que Proust, à notre insu et au sien, “ comme tous les génies ”, garantit selon Beigbeder notre liberté : non pas en nous faisant connaître “ un univers de plus ” qui sans lui nous serait resté inaccessible, mais au contraire en déchaînant, en deçà même des “ flash-back ” que sont en dernière analyse les intermittences de la mémoire involontaire, un pouvoir illimité de zapper à volonté parmi le bouquet d’émissions auquel notre vie se réduit désormais. La “ machine à remonter le temps ” s’avère n’être qu’un banc de montage pour vidéos privées. Dans ces conditions, inutile en effet de perdre son temps (même et surtout s’il n’existe pas) à lire Proust, à supposer qu’on le puisse encore. À quoi bon ? En ce siècle tueur de temps où les madeleines se “ bouffent ”, la quintessence qu’en extrait Beigbeder suffit largement.
(...Et voilà, une fois encore. On a beau vouloir l’éviter, par exemple en lisant les journaux, voilà comment elle parvient à nous rejoindre jusque-là. Car visiblement, ce n’est pas au cinéma que l’analyse de Beigbeder emprunte ses métaphores, sa tonalité, ou son assise perceptive. “ - Et tu as vu ce qu’il dit de Proust ? - Ah, putain ”, etc. - voir plus haut. Rien ne prête à conséquence, le temps s’accélère, se perd, se retrouve et n’existe pas, soyons contradictoires, soyons insolents, passons à autre chose et n’y pensons plus mais entre-temps, surtout, surtout, n’oubliez pas le guide.)
Il faudrait l’éteindre, réduire tout ce bruit au silence, et sortir se promener. Dans son efficacité, il n’y aurait pas de violence plus douce.
Mais est-ce encore possible ?)
Charles-Nicolas Peaucellier a obtenu en 1871 le Prix Montyon, décerné par l’Institut de France. À ma connaissance, aucune rue ne porte son nom, que j’ai cherché en vain dans les encyclopédies d’usage courant. Il m’a appris ou m’a laissé entrevoir que de machines à faire des courbes, convenablement agencées, on peut tirer la ligne droite comme la plus folle des lignes de fuite. Sa construction m’a frappé comme la révélation d’une genèse, touché comme la transmission d’un talisman. Je salue avec gratitude sa mémoire.

D. L.
7-9. VIII. 2001

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Publiée dans Vacarme 17, , pp. 82-85.