Vacarme 49 / entretien Jack Goody

la matière des idées

entretien avec Jack Goody

entretien réalisé par Stany Grelet, Éric Guichard & Aude Lalande

Si on avait oublié que l’objet de l’anthropologie, c’est l’homme, l’œuvre de Jack Goody est là pour le rappeler. Des alphabets aux fleurs, de la cuisine à la famille, des religions aux renaissances (son objet du moment), ses travaux impressionnent par l’ampleur et par le style. Visée théorique générale, érudition universelle, comparaisons grand angle (Europe, Afrique, Inde, Chine, Proche et Moyen-Orient), mises en relation tous azimuts (ce que l’amour des bouquets doit à l’invention de la charrue, Euclide à celle de l’écriture, l’Occident à l’Islam – ne lui en déplaise –, etc.) : ce matin-là à Bouzigues, le village de l’Hérault où il réside lors de ses séjours en France, nous avions un peu l’impression de manger des croissants avec Marcel Mauss.

Si Goody n’avait pas de sérieuses réserves envers Mauss, à ses yeux coupable, comme bien d’autres anthropologues, d’avoir tracé un Grand Partage entre l’Occident et le reste du monde, la comparaison ne serait pas tout à fait absurde. De la même manière que Mauss a sidéré son monde, un beau jour, en rassemblant sous la catégorie « techniques du corps » tout un ensemble d’observations éparses, éclairant du même coup ce que le social fait au corps et le corps au social, Goody a stupéfait ses lecteurs en rapprochant, lui aussi, deux termes dont l’entrechoc n’a pas fini de produire des étincelles : « technologie de l’intellect ». C’est ainsi qu’il propose de considérer l’écriture, cet art graphique du langage dont l’invention, il y a 5000 ans, a bouleversé le cours de l’aventure humaine.

La pensée, activité purement idéale ? L’écriture, simple notation de la parole ? Loin de là. D’une part, comme n’importe quelle autre pratique, la nage ou la guerre, le sexe ou la chasse, la pensée en passe par des techniques ; d’autre part, en tant qu’outil de la pensée, l’écriture a des effets d’une puissance sans pareil. Des effets cognitifs, évidemment : écrire, c’est compiler, compiler permet de comparer, comparer invite à mesurer, dans la mesure s’élaborent des formes de raisonnement abstrait. Mais aussi des effets sociaux et politiques : forte de ses performances scientifiques et artistiques, la « raison graphique » subordonne la pensée orale, et avec elle les sociétés et les classes qui ne maîtrisent pas l’écriture – l’immense majorité des hommes jusque très récemment.

Depuis, Jack Goody a diversifié ses objets. Mais sa conception de l’écriture trace une ligne qui parcourt tout son travail : d’un côté, combat pied à pied contre l’ethnocentrisme, d’un livre à l’autre (non, l’Occident n’a pas inventé l’amour porté aux enfants, non, il n’est pas le seul à avoir connu une Renaissance) ; de l’autre, refus d’un relativisme qui nie les plus beaux progrès de l’humanité : à l’échelle macro-historique comme dans l’histoire d’une vie, l’invention, l’apprentissage et la maîtrise de certaines techniques, l’écriture en premier lieu, cela change tout. Égalité des intelligences, différences d’outillage : voilà l’universalisme goodien.

On sent venir l’objection. De ses sympathies communistes d’antan, Jack Goody n’aurait-il pas gardé un vieux fond techniciste ? Chercher à montrer ce que les activités humaines, jusqu’aux plus spirituelles, doivent à des technologies, fussent-elles de l’intellect, n’est-ce pas aussi réducteur que résumer la féodalité à ses moulins ou coupler les Soviets à l’électricité ? N’y a-t-il pas, chez Goody, un déterminisme ? C’est tout le contraire. Souligner l’importance des techniques, c’est dire nos facultés d’apprentissage, nos accroissements d’aptitude, nos capacités créatives : ouvert sur une politique de l’empowerment, le savoir de Goody est un matérialisme gai.

L’écriture doit être considérée, dites-vous, comme une « technologie de l’intellect ». Si cette manière de voir est aussi stimulante, c’est peut-être parce qu’elle vient pincer un certain orgueil de la pensée : outillée, et en partie façonnée par les outils qu’elle emploie, l’intelligence n’est pas aussi spirituelle, immatérielle, ou idéale qu’elle ne le croit. Pouvez-vous, pour commencer, préciser cette idée, et décrire l’itinéraire intellectuel et biographique qui vous y a conduit ?

Je l’ai élaborée avec mon grand ami Ian Watt, il y a près de cinquante ans. Nous avions suivi des études de littérature anglaise – il s’est illustré par la suite par des travaux sur l’émergence du roman [1] – et pendant la Seconde Guerre mondiale nous avions tous deux fait l’expérience d’une privation d’écriture, fondatrice pour la suite de notre travail. Pour ma part, après m’être évadé d’un camp de prisonniers en Italie, j’avais trouvé refuge pendant plusieurs mois chez des paysans des Abruzzes, sans possibilité de lire ni d’écrire ; j’avais alors pris la mesure de ce que ma vision du monde devait à ma familiarité avec l’écriture. C’est ce lien entre outillage de la pensée et manière de penser qui est en jeu dans la notion de technologie de l’intellect : l’écriture nous permet des opérations cognitives – faire des listes, des tableaux, réexaminer après-coup, etc. – qui nous donnent un surcroît d’efficacité intellectuelle, mais modifient aussi qualitativement notre compréhension du monde. La culture grecque classique, de Platon à Euclide, doit beaucoup par exemple aux formes de pensée induites par l’écriture : c’était l’objet de ce premier article publié avec Watt au début des années 1960, sur une sollicitation de l’historien canadien Eric Havelock [2].

En avançant cette idée, nous nous opposions à la séparation entre sciences et arts, artificielle au regard, justement, de leur dette commune envers l’écriture. Mais aussi à une thèse héritée de l’anthropologie traditionnelle, confortée par (et confortable pour) le colonialisme, qui voudrait qu’il y ait d’un côté des sociétés primitives, de l’autre des sociétés avancées, la différence s’expliquant par des mentalités spécifiques – prélogique là-bas, rationnelle ici. Intellectuellement et politiquement, il nous semblait important de montrer […]

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[quelques livres de Jack Goody]
- La Raison graphique. La domestication de la pensée sauvage, Minuit, 1979.
- Une Récitation du Bagré (avec S.W.D.K. Gandah), Armand Colin, 1980.
- Cuisines, cuisine et classes, Centre Pompidou, 1985.
- La Culture des fleurs, Seuil, 1994.
- L’Orient en Occident, Seuil, 1999.
- La Famille en Europe, Seuil, 2001.
- La Peur des représentations, La Découverte, 2003.
- L’Islam en Europe. Histoire, échanges, conflits, La Découverte, 2004.
- Pouvoirs et savoirs de l’écrit, La Dispute, 2007.

[1] Ian Watt, The Rise of the Novel : Studies in Defoe, Richardson and Fielding, University of California Press, 1957.

[2] Historien de la Grèce classique, engagé à gauche, Eric A. Havelock fut l’une des figures majeures de ce qu’on a appelé « l’école de Toronto ». Sa thèse centrale, formulée à la fin des années 1930, stabilisée dans les années 1960, creusée sans cesse ensuite, est la suivante : il y a une relation intime entre la philosophie platonicienne et le développement de l’écriture (Preface to Plato, 1963).