réflexions sur la question enfantine

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Parce que l’enfance nous manque, nous manquons l’enfance, c’est-à-dire la puissance d’interprétation et d’action dont elle dispose. Nous ne voyons pas que l’irrégularité élève les enfants et décide, évidemment sans règles, de leur relation aux autres. Variation d’hypothèses visant à réorienter l’énergie qui nous reste, d’une manière suspecte, pour éduquer les moins éducables.

« Voyager toujours… ne plus jamais rentrer au Collège… ne plus jamais revenir à la maison ».
<-Valéry Larbaud, Enfantines>

L’enfance absente d’elle-même. Raisonner sur l’enfance, ce n’est sans doute qu’une manie d’adulte. Les enfants pensent-ils à l’enfance ? Sans doute pas. Ils sont hors du temps. Ou alors ils rêvent de devenir grands et de pouvoir prendre la route. L’enfance est absente à elle-même, sans souci de soi, en échappement perpétuel, inassignable. Il y a donc toujours quelque chose de suspect et de dangereux à réfléchir dessus, même seulement à la nommer. La nommer c’est déjà la perdre : c’est sans doute vrai pour toute chose, mais c’est plus vrai que jamais pour l’enfance. En ce sens, parler d’« enfance irrégulière » apparaît à la fois comme un pléonasme et une contradiction dans les termes. Pléonasme, parce que toute enfance est hors norme, mue par un désir sans règles. Et contradiction parce que dire seulement « enfance » c’est déjà chercher à la normer, ne serait-ce qu’en tant qu’absence de normes. L’enfance ne se nomme pas elle-même. Et l’on aimerait donc souvent que tous ses spécialistes se taisent pour laisser la parole aux seuls romanciers, cinéastes, artistes qui ne parlent que d’enfants, comme toutes ces merveilleuses petites et jeunes filles des Enfantines de Larbaud, ou d’une enfance qui remonte en eux et dont ils ne sont jamais très sûrs qu’elle soit leur, mais jamais de l’enfance.

L’ontologie pathétique de l’enfance. Les enfants changent tout le temps. Ils ne se contentent pas de grandir, ils changent. Et dans toutes les dimensions. Tantôt incroyablement subtils, tantôt parfaitement sots, obtus, bons à rien. Tantôt belles et rebelles, tantôt moches et remoches. Rapides puis lents, courageux et peureux, gentils et méchants et gentils dans leur méchanceté même puis méchants dans leur gentillesse même. Sur le long terme, peut-être alors que ça progresse, que ça grandit, que ça « prend de la graine ». Au moins parfois. Mais dans les temps courts, tout tourne, se tord, virevolte, spirale, rien n’est fixe. Comment dès lors comprendre que les enfants semblent ne pas le voir et vivent si souvent dans une forme absolument pathétique (d’abord au sens propre : qui les fait souffrir) d’éléatisme : pas de mouvement, pas de devenir, pas de changement ? Car dès qu’ils raisonnent, ils semblent si souvent, pas toujours, mais si souvent englués dans l’être le plus immuable et le plus clos : je suis fort ou faible, intelligent ou idiot, bon ou mauvais, mais je ne peux pas être les deux, ni être d’abord l’un puis l’autre, ou tantôt l’un et tantôt l’autre ; et si parfois j’hésite, c’est seulement parce que je ne sais pas encore, mais plus tard je saurai : j’étais un fort ou j’étais un faible. La plupart des enfants semblent avoir résolu d’avance le paradoxe de Zénon : évidemment qu’Achille ne rattrapera jamais la tortue. Autrement dit, ce n’est pas seulement « l’art de la nuance » qui manque à la jeunesse, comme dit Nietzsche, mais au moins autant le sens du temps. Alors quoi ? Est-ce nous qui les rendons ainsi avec l’école, le sport, et tous nos systèmes d’évaluation qu’ils ne peuvent lire que métaphysiquement, comme des assignations de l’être des hommes et des choses ? Ou est-ce qu’ils se mettent à penser ainsi dans le libre commerce avec leurs semblables – violence des cours de récréation qui distribuent pour toujours les valeurs et les places ? Ou est-ce un simple mécanisme de défense ordinaire qui veut que quand tout bouge on cherche des repères fixes ? Dans tous les cas, il est certain que les enfants sont des métaphysiciens, mais ne sont pas toujours de grands métaphysiciens. Il faudrait enseigner la métaphysique dès la maternelle, notamment les grandes philosophies du temps.

Enfance et politique – hypothèse I. Il faut protéger les enfants de la politique, c’est le nouveau mot d’ordre. En un sens, y adhèrent aujourd’hui presque tous ceux qui reconnaissent la valeur de nos mondes libéraux détachés de tout impératif de transmission. D’une part parce qu’éduquer c’est alors éduquer à la liberté, ce n’est pas dresser, endoctriner, conditionner, l’horizon d’une éducation libre étant de faire autant que possible que les enfants ne ressemblent pas à leurs parents et les disciples à leurs maîtres. D’autre part parce qu’il est tout de même sage de protéger les enfants des divisions et des luttes de la politique : éduquer c’est apprendre à vivre ensemble et non contre. Et pourtant il y a toujours quelque chose de curieux dans un tel mot d’ordre. D’abord parce que la pensée politique naît en un sens conjointement à la pensée pédagogique. Ce n’est pas par hasard que toute la République de Platon est construite sur une vaste analogie entre l’éducation des enfants et la construction de la cité idéale. Ensuite parce qu’éduquer des enfants c’est au sens propre les politiser, les préparer à la vie dans la Cité, loin des protections du foyer. Et enfin parce que protéger les enfants de la politique est encore un slogan politique : celui justement de sociétés libérales où nul n’a à se soucier de l’éducation de tous mais seulement de la « réussite » de ses propres enfants (ou de ses propres élèves quand on est enseignant) dans un système de concurrence généralisée.

Est-ce alors à dire qu’il faille regretter les vieux enseignements religieux ou idéologiques ? En un sens oui, parce que l’enseignement c’est quand même la politique : enseigner à chacun ce qui doit ou devrait être enseigné à tous. Il y a ainsi un impératif splendide du Talmud qui est aussi bien celui des mondes chrétiens et musulmans et que nous sommes malheureusement en train de perdre : « l’homme est le père de tous les enfants ». Et en un autre sens non, car une politique de la liberté est toujours à ce prix : laisser à nos enfants tout le loisir d’en perdre le sens. Toutefois, même dans cette dernière perspective, sans doute faudrait-il au moins faire de la réussite individuelle un point de butée de toute pensée pédagogique : éduquer hors politique ce ne peut pas être faire réussir les uns contre les autres, ce qui est non seulement encore une transmission politique, mais la pire. Autrement dit, il faudrait être cohérent : en matière d’éducation, si l’on veut être libéral, force est d’accepter qu’il n’y a jamais assez de dérégulation, que l’enfance ne sera jamais assez irrégulière. Autrement dit encore, le paradoxe veut que face à nos sociétés pseudo-libérales, vrais traditionalistes comme vrais libéraux devraient pouvoir s’entendre sur au moins un point : transmettre ses valeurs comme ne rien transmettre, politiser ses enfants comme les protéger de la politique, les discipliner en vue d’une vie sociale disciplinaire comme les libérer de toute entrave, vaut toujours mieux que leur enseigner la seule et calamiteuse règle de la réussite individuelle. Règle exclusive, sans politisation idéologique et sans dépolitisation réelle, sans loi et sans liberté, bref règle d’airain et pourtant jamais pensée, règle absolument barbare.

Enfantin et infantile. Quand on aime ce qui a trait à l’enfance, on parle d’enfantin, quand on le déteste on parle d’infantile ou de puéril. « L’enfantin », c’est l’origine, le point de départ, riche de promesses, de possibles, ou de suspens : la vie sans règles et sans horizon, l’enfance irrégulière comprise comme tout ce que le chaos comprend en puissance de cosmogénésies nouvelles. Le « puéril », c’est la régression, le mouvement exactement inverse, l’arrêt de la promesse, et la certitude de l’échec : le retour aux règles infernales de la compulsion de répétition, du « toujours plus » qui au final exprime toujours un « toujours moins ». Ainsi Marx de se ressaisir après un court moment de nostalgie face à l’art des Grecs, ce « peuple d’enfants » qui croyait en l’harmonie du monde et en la beauté des formes : « on ne peut pas redevenir enfant sans être puéril ». Ainsi, bien qu’en un autre sens, Deleuze et Guattari en opposant « blocs d’enfance » à « souvenirs d’enfance » : quand remonte à la surface un bloc d’enfance, c’est la vie elle-même qui se manifeste dans sa puissance, son anonymat, et sa charge de possible – splendeur de l’enfantin où l’on est libre parce qu’on n’est encore personne ; au contraire, le souvenir d’enfance, c’est ce qui bloque, narcissise, engage irrésistiblement dans une conspiration cosmique pour faire chier le monde – j’ai vécu ça, on m’a battu, on ne m’a pas assez aimé, on m’a trop aimé et embrassé, j’ai eu une enfance si heureuse : dans tous les cas misère, misère puérile des souvenirs d’enfance. Qu’est-ce qui fonde alors en vérité la pertinence si communément expérimentale d’une telle distinction ? Sûrement pas l’opposition vaine entre la règle et l’absence de règles – les Grecs n’étaient sûrement pas sans règles, et les « blocs d’enfance » ne laissent sûrement pas remonter un pur chaos. Mais la transcendance temporelle. Ce qui est puéril c’est de vouloir importer des formes de règles d’une époque à une autre – vouloir régir les règles des enfants par celles des adultes et inversement. Ce qui est en revanche enfantin, c’est de laisser chaque âge de la vie à sa régulation immanente. Autrement dit, il n’y a pas en vérité d’enfance irrégulière. Il y a une enfance régulière qui connaît ses propres règles face à son propre chaos et de même pour l’âge adulte. L’idée d’enfance irrégulière est une idée d’adultes qui ont cherché à transcender la barrière des âges pour y imposer leur loi. Ce qui ne peut signifier qu’une chose : les législateurs de l’enfance sont des âmes encore puériles.

L’infans adultus – hypothèse II. On trouve chez Spinoza une expression intéressante et commune, celle de l’infans adultus, de l’enfant adulte. Elle désigne tous ceux qui, bien qu’adultes, continuent à raisonner dans les termes de l’enfance, c’est-à-dire qui vivent d’espoir et de crainte au lieu de vérité et de fausseté. L’enfant adulte, c’est éthiquement celui qui est incapable de comprendre combien il n’est qu’un mode de l’immensité de la Nature, entièrement et nécessairement causé par elle, et cherche sans cesse à ressaisir sa toute-puissance illusoire : « Moi, je… », « Moi, je… ». Et politiquement, c’est celui qui au contraire est incapable de se prendre en charge lui-même et s’avère la proie de tous les théologiens, démagogues, führers charismatiques. Une telle description, si juste empiriquement (chacun pourrait multiplier sans fin les exemples qu’il connaît de tous ces petits-moi si tyranniques dans leur vie privée et si happés par l’Autre dans leur vie publique), a l’immense défaut de se construire sur une détestation de l’enfance et de sa dialectique funeste entre toute-puissance et abandon. Car à raisonner ainsi on ne comprend en vérité rien aux enfants et on leur fait porter des fautes qu’ils n’ont jamais commises puisque leur beauté est justement d’interdire toute dialectique entre toute-puissance et abandon, ceux-ci se dressant souvent dans leur toute-puissance face à l’autorité imposante et s’abandonnant uniquement quand il n’y en a plus. En revanche, à l’interpréter autrement, de manière bien plus profondément politique, une telle formule exprime peut-être une vérité plus essentielle : celle de nommer exactement le chiasme qui caractérise politiquement toute société quant à son traitement des adultes et des enfants. Par un tel chiasme, nous entendons ceci : plus une société traite ses adultes comme des enfants, plus elle aura tendance à traiter ses enfants comme des adultes, et réciproquement. C’est là en tout cas tout le sens de notre seconde hypothèse : on ne peut pas traiter le monde de l’enfance comme un monde à part dans des sociétés où les exigences dévolues aux enfants apparaissent aussi inversement proportionnelles à celles dévolues aux adultes. De telles sociétés semblent plutôt conduire d’un même geste à l’infantilisation des grands et à la criminalisation des petits. Car n’est-ce pas d’un même mouvement que l’on enjoint aujourd’hui aux enfants de travailler, d’être disciplinés, sages, respectueux des autorités et aux adultes de consommer et de jouir de tout ? En bref, cette seconde hypothèse est la suivante : seules l’idée et la possibilité d’« enfants adultes » ouvrent à la possibilité de traiter les enfants comme des adultes moralement ou pénalement et inversement. Et si on la suit, il faut alors reconnaître ceci : pour combattre le sort réservé aujourd’hui aux enfants, il faut combattre dans le même temps le sort réservé aux adultes ; sans cela, on ne trouvera aucun soutien chez des adultes qui n’auront de cesse d’empêcher les enfants de devenir leur propre miroir.

Innocence. L’innocence de l’enfance devient une tarte à la crème aussi fausse qu’insupportable dès qu’on cherche à qualifier moralement cette innocence comme bonté, grâce, douceur, et autres parfums d’Épinal. Mais à la prendre à lettre, c’est une vérité indépassable : l’enfance est innocence, c’est-à-dire vie avant la faute, c’est-à-dire vie avant la loi (loi de la langue d’abord, puis loi domestique et loi divine, puis loi de la cité). Pour le meilleur et pour le pire puisque ce qui nous fait aimer l’enfance est cela même qui nous fait la craindre. Dans cette optique, on pourrait lire toute la seconde dissertation de la Généalogie de la morale comme une généalogie de l’enfance. Nos « chères têtes blondes » ressemblent tant à ces « blondes bêtes de proie des forêts teutoniques » que décrit Nietzsche : animaux sans mémoire, donc sans ressentiment et sans mauvaise conscience, qui ne sont pas encore malades de leur mémoire, qui possèdent encore intacte cette formidable « puissance active d’oubli ». Capables de s’entredéchirer sans scrupule, puis de rejouer ensemble 5 minutes plus tard non pas comme si rien n’avait eu lieu, mais parce que rien n’a eu lieu : le passé n’est pas et ce qui n’est pas n’a pas été. Donc pas besoin de pardon, de réconciliation, ou de juste partage des torts : juste la splendeur vitale de l’oubli. Le problème est que des animaux sans mémoire ou à mémoire courte sont des animaux incapables de promettre puisqu’ils oublient tout. Il faut donc leur créer une mémoire, les intoxiquer avec cela. Et comment ? Par l’effroyable spectacle de la cruauté : tortures, châtiments, exécutions et humiliations publiques. Ce n’est pas une histoire ancienne, les sous-sols de notre culture et de notre morale. C’est ce qu’expérimente encore tout enfant : en famille, à l’école, ou plus tard au travail s’il met du temps à grandir. Devenir capable de promettre, perdre son innocence, vivre dans la possibilité constante de la faute : tout cela a un coût affreux. Comment atténuer tant de cruauté, en un sens d’autant plus terrible qu’elle est plus raffinée, plus invisible, plus imprégnée du souci du bien de l’enfant ? Il ne peut pas y avoir d’autre question. Parce que s’il y a une splendeur de l’innocence, il y a une plus grande splendeur encore de la promesse : faire des hommes et des femmes capables de promettre, c’est une trop belle invention, on ne peut revenir en arrière. Donc ne rien chercher à sauvegarder, mais ne pas être trop fier non plus de ce que l’on fait. Atténuer au mieux la perte de l’innocence, on ne peut pas mieux. Et espérer seulement qu’il s’en préserve quand même quelque chose, comme par surcroît ou par reste.

Eduquer sans violence et sans torture  ? C’est notre rêve pédagogique de modernes. Un rêve impossible ? Dont la reconnaissance de l’impossibilité exigerait à rebours de reconnaître que les Anciens avaient au moins le mérite de ne pas se payer de mots ? Platon était favorable à l’exposition des enfants, comme à Sparte : on les expose deux, trois jours en plein vent à leur naissance, et on voit lesquels résistent pour sélectionner les « bonnes natures ». Les Guayaki, comme nombre de tribus dites « primitives », eux, torturaient leurs adolescents. Clastres décrit cela sans trembler : pour les garçons, d’abord un jeûne prolongé puis une perforation de la lèvre pour y introduire le labret, et quelques années plus tard la scarification du dos, entièrement labouré par une pierre tranchante de l’épaule aux fesses, le sang coulant à flot ; pour les filles, tout se passe en même temps au jour des premières menstrues : jeûne, puis flagellation (assez douce) avec un pénis de tapir « pour qu’elles désirent bien les hommes », puis scarification (cette fois violente) du ventre, des seins jusqu’au pubis. Tout cela semble peu chrétien, peu digne d’un Jésus qui voulait laisser venir à lui tous les petits enfants, certes. Mais les laisser venir pour quoi faire ? Les catholiques considéraient les enfants comme des animaux que leur père peut donc traiter comme tels : à coups de fouet, de rudes travaux et plus généralement « comme il veut ». C’est saint Thomas qui s’exprime ainsi : « de même qu’un boeuf ou un cheval appartient en droit civil à quelqu’un qui s’en sert comme il veut, de même est-il de droit naturel que le fils avant d’avoir l’usage de la raison demeure sous la tutelle de son père ». Quant aux protestants calvinistes, ils considéraient que le principe fondamental de toute pédagogie était de « tuer l’enfant que chacun porte en soi ». Se tournera-t-on vers les déistes ? Rousseau proposait que l’enfant qui a cassé la fenêtre de sa chambre en plein hiver, on le laisse dans le froid, « pour qu’il comprenne de lui-même sa faute », et Nietzsche était adepte du fouet et des disciplines les plus sévères. Mais ces modernes, dès qu’ils pensaient à la païdeia, ne raisonnaient peut-être en vérité que comme des anciens. Dans tous les cas, il semble qu’il y ait peu de choses à retenir du passé, quelle que soit l’époque, pour savoir comment s’en sortir aujourd’hui avec l’enfance. Car s’il est possible que notre rêve moderne d’identifier éducation et heureux épanouissement ne soit qu’un rêve, il est certain que les rêves d’éducation des anciens ressemblaient à de purs cauchemars. Cela dit, évidemment, contre tous les nostalgiques du bon vieux temps en matière d’éducation.

Mais il y a une réserve. Là où les Anciens, les primitifs et les modernes nous impressionnent encore c’est que lorsqu’ils concevaient une violence, voire une torture, jugées nécessaires à tout processus d’éducation, ils la concevaient soit pour tous, soit pour les meilleurs. Ce qu’invente en revanche notre hyper-modernité, c’est peut-être un usage de la violence au bout du rêve, quand tout semble avoir échoué, et donc réservé aux seuls « mauvais » : aux indociles, aux pré-délinquants, aux hyper-actifs. Or, à cette aune, les vrais monstres, ne serait-ce pas nous ?

Trilogies – hypothèse III. Il est possible que l’enfance ne puisse jamais être pensée seule. En tout cas, historiquement, force est de constater qu’elle se présente sans cesse sous forme de trilogies : « l’enfant, l’animal, la plante » dans une perspective aristotélicienne biologico-métaphysique, « l’enfant, la femme, l’esclave », dans le versant plus politique de cette même tradition aristotélicienne, « l’enfant, le sauvage, le fou » dans une perspective classique, « l’enfant, l’étranger, le criminel » dans une perspective plus moderne. Il serait toutefois idiot de voir dans ces trilogies des dévalorisations univoques de l’enfance. Car elles sont peut-être toujours à entendre dans les deux sens, pouvant autant servir à stigmatiser l’enfance, qu’à l’inventer ou à la laisser vivre. N’est-ce pas l’un des charmes inépuisables de l’enfance que de pouvoir entraîner sans cesse notre humanité normée hors de ses gonds : dans des devenirs animaux inédits, des traversées des genres sexués, des noces contre nature entre faune et flore, des folies créatrices et des sauvageries bienheureuses, des crimes innocents et un étrangement de la langue sans pareil ? Il y a même peut-être là les linéaments d’une phénoménologie de l’enfance plus sérieuse que les principes modernes posant abstraitement que « le bébé est une personne » ou que « l’enfant est un sujet de droit ». Ainsi Erasme de remarquer dans son Éloge de la folie  : « Si nous aimons les enfants, les baisons, les caressons, si un ennemi même leur porte secours, n’est-ce pas parce qu’il y a en eux la séduction de la Folie ? (…) N’est-il pas un monstre détestable, l’enfant qui raisonne comme un homme fait ? » De ce point de vue, on peut hasarder l’ultime hypothèse suivante : les anciennes trilogies qui excluaient l’enfant du règne de la rationalité adulte au milieu d’autres parias avaient au moins le mérite de souligner cette vérité profonde qui veut qu’on ne peut jamais comprendre l’enfance ni comme un monde à part, ni comme la vérité profonde du monde (la vérité sort de la bouche des enfants), parce que c’est toujours un « monde-avec » – avec les femmes, avec les serviteurs, avec les fleurs, les arbres et les animaux, avec les fous, avec les étrangers, avec les criminels et les bandits. Dans cette perspective, toute juste politique de l’enfance ne peut jamais être ni entièrement autochtone, ni entièrement dissoute dans des principes universels : elle devrait plutôt examiner avec quels mondes, à une époque donnée, l’enfance se retrouve en voisinage. Aujourd’hui, nous l’avons dit, l’enfance est peut-être en voisinage comme jamais avec les étrangers et avec les criminels. Et en ce sens, se battre pour les droits de l’enfance oblige à se battre conjointement pour les droits des étrangers et pour la réforme du système pénitentiaire.■

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Publiée dans Vacarme 49, , pp. 29-32.