Irrégulière comme une chance

par

Engagée tout au long de sa carrière d’enseignante au cœur des quartiers pauvres de Bruxelles dans divers mouvements d’éducation populaire aux perspectives émancipatrices, aujourd’hui à la retraite et présidente de Cgé (Changements pour l’égalité), Noëlle de Smet n’a cessé d’être Au Front des classes – c’est le titre du recueil de ses textes publié par ses collègues. Inventer à l’école et avec d’autres professionnels de nouvelles façons de faire avec l’irrégularité des élèves, tel est l’axe de sa recherche.

À l’école secondaire où je travaillais, le mot « comportement » tant de fois utilisé pour parler des élèves, m’a souvent gênée. Il ne s’employait que pour indiquer des impolitesses, indisciplines, impertinences, inattention – beaucoup de « in » en référence à la norme – et rarement pour dire des façons d’être là, d’apprendre, d’entrer en relation et/ou de se singulariser avec ses inventions. Dans « com-portement », j’entendais port, portage, porter avec… Quelle musique sur cette portée des élèves ? Quelle écoute possible à l’école ? Qu’est-ce que l’enfant, l’adolescent porte et transporte avec lui ? Avec quoi se porte-t-il, devant nous ? Et quelle recherche pouvons-nous faire à partir de ce donné à voir et à entendre, qui bouscule souvent mais existe et insiste.

Une centaine d’adolescents qui montent en rangs vers les classes se mettent à lancer des you‑yous stridents dans ce couloir étroit. Des you-yous comme on en lance en Afrique maghrébine et subsaharienne. « Avec vos hurlements de sauvages ! » lance une enseignante en désarroi devant cet irrégulier, brandissant des menaces de punitions collectives, en cas de récidive.

Plus tard, avec l’équipe des enseignants nous regardons de plus près certains de ces « com-portements ». Un psychanalyste [1] nous aide à « savoir ne pas savoir » et nous relisons les you‑yous comme une lettre à nous adressée. Je mets en place des activités dans la classe : recherche de l’origine de ces you-yous, des pays et circonstances dans lesquels ils sont pratiqués, des façons de les émettre. Chemin faisant des élèves apportent encore d’autres réflexions : « Dans les escaliers, on fait des you-yous pour s’amuser, pour voir la réaction des profs, parce qu’on est énervés, parce que le samedi on a eu un mariage, pour faire de l’ambiance à l’école… parce qu’il n’y a jamais d’ambiance, ici c’est toujours la même chose. »

En tentant d’ouvrir la « lettre », nous avons fait bouger les places et ouvert un nouvel intérêt pour les sujets et pour l’école, peut-être aussi un désir d’apprendre. Je garde en tête l’attention à porter aux « ambiances »… Les lettres, les fils, les tissages et les accrocs peuvent être plus rêches et plus complexes.

Omar est arrivé en « 1ère d’accueil », petit, dans cette classe du secondaire où se retrouvent des jeunes qui n’ont pas réussi en primaire. « Capter l’attention de Omar s’avère difficile, et la maintenir, impossible, dit son professeur de français également professeur principal. Il se balance sur sa chaise dont il se fait volontairement tomber. Il enlève les languettes serre-feuilles des classeurs et s’en sert pour en jouer comme d’une guimbarde. Il se lève tout le temps pendant le cours pour aller trouver d’autres élèves et parler mode, gel pour cheveux etc. Il s’occupe beaucoup de son look. Les incidents se multiplient tous les jours. Ses problèmes d’attention sont doublés de problèmes comportementaux : il joue le petit caïd, refuse d’obéir, répond aux enseignants. En fait, il est toujours un peu à côté, un peu en avant, un peu en arrière, un peu perdu. » Perdu et aussi comme en demande, semble-t-il. « Madame, mais dites moi… » insiste-t-il chez son professeur principal devant tel refus, telle sanction, telle limite posés par elle. La maman conduit Omar à l’école mais n’entre jamais en contact avec le professeur principal. C’est le papa qui vient : « Mes enfants ils ont tout : le jogging peau de pêche, la casquette à 15 € (et moi la mienne, à 3 € achetée sur le marché !), le GSM, les Nike comme le copain, l’ordinateur ils l’ont aussi… » Le professeur principal explique que ce contact avec le père retient de renvoyer définitivement Omar comme cela s’est déjà fait avec d’autres élèves : « Grâce à la collaboration avec les parents, cet élève est retourné voir le neurologue qu’on lui avait conseillé en primaire, un bilan est en cours avec une psychologue à l’hôpital des enfants, il travaille avec une logopède (orthophoniste) une fois par semaine pour faire de la gestion mentale… Des démarches se font, des choses se mettent en place. » [2] Il n’est pas rare chez les enseignants de prendre cette position.

Est-ce parce que le discours sur les parents démissionnaires est tellement fort que, lorsqu’ils sont présents, les enseignants pardonnent plus volontiers à l’élève ? Peut-être que le nombre de jeunes en difficulté et/ou qui font difficulté est devenu si élevé dans certaines écoles que des enseignants sont rassurés quand des spécialistes s’en « occupent » ? Peut-être que les enseignants, pris par l’impératif de faire tenir le groupe et de remplir un programme, ne s’autorisent pas à interrompre les circuits courts pour découvrir dans des circuits plus longs et plus individualisés les inventions de ces « enfances irrégulières » ? En fait, les enseignants de ces enfants devraient pouvoir être irréguliers, dans des écoles irrégulières ! Autrement dit, pouvoir faire des pas de côté du côté de Omar. Comme enseignants, nous avons d’abord la mission d’enseigner mais si des enfants « n’entrent pas » dans les apprentissages, quelles solutions avons-nous ? Les « re-cadrer » continuellement pour les faire entrer dans les dispositifs ? Les punir dans l’espoir qu’ils comprennent et changent ? Les envoyer ailleurs parce qu’il y a les autres, le programme, la certification ?

Parfois d’autres chemins se prennent, quand la direction d’une école ou les équipes d’enseignants optent de façon décidée pour être et faire avec l’imprévu de chaque sujet, pour nouer l’individuel au collectif. C’est ce qui a lieu dans l’école de Omar : chaque mois une réunion assemble les enseignants et un psychanalyste et une enseignante responsable de formation d’adultes, tous deux se soutenant des hypothèses de Freud, de Lacan et des orientations de la pédagogie institutionnelle de Fernand Oury. L’équipe effectue alors un travail clinique, parlant de tel enfant précis, des impasses auxquelles les enseignants s’affrontent, des essais qu’ils font. De nouvelles inventions émergent et l’équipe découvre comment capitonner tel point d’appui pour en faire un creuset précieux – proposer à Khalid, qui bousillait tout, de devenir responsable des ordinateurs et l’introniser très « officiellement ». Découvrir le mois suivant le plaisir avec lequel il remplit sa responsabilité et se met à apprendre. Organiser un « Conseil extraordinaire » pour recevoir la plainte de Rhama : « Vous nous traitez comme des gamines ». Ces présences extérieures soutiennent les recherches et les trouvailles des enseignants, beaucoup trop peu reconnues, s’en trouvent consolidées. Mais cette année-là, ces rencontres n’avaient pas eu lieu et aucun lien ne s’était tissé entre les enseignants et les différents spécialistes chez qui Omar avait été envoyé. Le bilan du père en témoigne : « Ils n’ont rien trouvé. Tout ça ne sert à rien. Le psychologue, il lui demande si ça va bien à la maison, il lui fait faire des dessins, il demande si papa il est gentil, si ça va bien avec maman. 490 €, j’ai déjà dépensé avec tout ça. C’est pas pour l’argent mais ça sert à rien. Les médicaments non plus… Il n’y a pas de différence. »

Difficile pour les enseignants d’oser faire avec l’irrégulier de chacun. Difficile parce que l’école pense « groupe », « même chose pour tous » et rarement « exception ». Difficile aussi parce qu’aujourd’hui l’exception est justement prise dans les morcellements en expertises, les pensées quantifiantes : évaluer et contrôler des comportements bizarres, leur trouver des traitements rapides. Pourtant les multiples inventions de Omar disent sûrement quelque chose d’autre que ce que l’on indexe comme manques, anomalies, faiblesses, déviances quelque chose qui interroge la compréhension de la vie, des souffrances, des détresses, des solitudes, des besoins, des désirs, des détours de l’irrégulier non quantifiables ! Plutôt que de faire avec les morceaux de certitudes des spécialistes ou avec des diagnostiques ségrégatifs multiples, on pourrait s’emparer de l’irrégulier et des folies comme de chances, et s’enseigner des « progrès de la complexité » dont parle Edgar Morin [3] : « La possibilité du génie vient de ce que l’être humain n’est pas totalement prisonnier du réel, de la logique, du code génétique, de la culture, de la société. La recherche, la découverte, s’avancent dans la béance de l’incertitude, de l’indécidabilité. Le génie surgit dans la brèche de l’incontrôlable, justement là où rôde la folie. La création jaillit dans la liaison entre les profondeurs obscures psychoaffectives et la flamme vive de la conscience. Ainsi, l’une des vocations essentielles de l’éducation sera l’examen et l’étude de la complexité humaine. »

Envisager la complexité, s’en donner les moyens par des « pratiques à plusieurs », des supervisions, des réunions interdisciplinaires dans les écoles, est une urgence politique. Une urgence dans la formation des enseignants et des acteurs d’éducation et de formation. Un chemin pour approcher l’enfance, irrégulière ou non.■

Post-scriptum

Noëlle De Smet est auteure de Au Front des classes, éditions Talus d’approche, 2005.