Vacarme 49 / lignes

du haut vers le bas : le déclassement

entretien avec Camille Peugny

entretien réalisé par Fabien Jobard

L’élection présidentielle de 2007, c’était entendu, allait se jouer à gauche. Aggravation des inégalités sociales, instabilité du salariat, imminence de la chute sociale semblaient signer le bilan des gouvernements de droite depuis 2002. Pourtant, l’élection fut remportée par un candidat qui interpréta une partition inédite : célébration conjointe des valeurs conservatrices et ethnocentriques de la droite, et appropriation des valeurs du travail, de la protection sociale, du progrès. Si 2002 nous avait brutalement rappelé l’existence des classes sociales en France, Camille Peugny nous montre comment 2007 est le point culminant de la fabrication d’une identité politique et sociale transversale, mais durable, celle du déclassement.

L’envie de travailler sur le déclassement m’est venue en 2003, à un moment où je naviguais entre deux univers très différents. D’un côté, je suivais un cours de Louis Chauvel sur les inégalités entre les générations, et de l’autre, j’avais entrepris la lecture des romans d’Annie Ernaux. Le décalage entre les deux périodes, entre les deux univers, m’est apparu dans toute son ampleur. À partir de son expérience personnelle, Annie Ernaux décrit les « pathologies de la promotion sociale », pour reprendre une expression qu’emploie Luc Boltanski dans Les Cadres quand Louis Chauvel laisse entrevoir le désespoir, la colère d’une génération sacrifiée sur l’autel de la réussite de celle qui l’a précédée [1]. Ma recherche s’inscrit en quelque sorte dans l’espace laissé vacant entre ces deux œuvres. J’avais le sentiment que la société française était caractérisée par un ensemble de pathologies du déclassement, phénomène exactement inverse de celui de l’ascension sociale décrit par Annie Ernaux. Par ailleurs, cet ensemble d’expériences sociales semblait se dérouler sur un temps long et aller beaucoup plus loin que l’opposition entre une génération particulière (les baby-boomers chez Chauvel) et la suivante. J’ajoute que, pour en revenir aux inspirations littéraires, il n’existe pas, à ma connaissance, de grandes œuvres du déclassement, à l’image de ce qu’Annie Ernaux propose sur les dynamiques d’ascension culturelle et sociale. On trouve chez Maupassant ou chez Labiche la figure de l’héritier taré, mais elle est extrêmement singularisée. […]

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Camille Peugny est sociologue, auteur de Le déclassement, Grasset, 2009.

[1] « La paix des vainqueurs », entretien avec Louis Chauvel, Vacarme, n° 47.