Vacarme 50 / chantier défendre la gratuité

pour une éthique de la prédation

par Olivier Abel

La gratuité : une revendication gloutonne, irresponsable et égoïste d’individus jouisseurs et autocentrés ? Pourtant, si on la rapporte à l’une de ses origines, celles des dissenters anglais, la contestation de l’appropriation du monde semble tout le contraire : elle n’affirme le droit à prendre que sur la certitude de ne rien posséder ; et elle se fonde sur l’élan d’une illimitation du monde. Pour comprendre les débats d’aujourd’hui, et pour éviter à la prodigalité de se renverser en pillage, un bref voyage avec les flibustiers. [1]

Et si la montée du capitalisme moderne n’avait fait qu’occulter son propre point de départ dans la prédication par Luther et Calvin d’une gratuité radicale ? Tout commence ici avec le refus du trafic des indulgences. Non, s’écrient les Réformateurs, on ne peut pas tout acheter, le salut est une chose qui ne s’achète pas. Il est donné par Dieu, gratuitement. Toute cette querelle aujourd’hui ne nous dit plus rien car le salut de nos âmes n’est plus tellement notre préoccupation. Mais au temps où cette angoisse pénétrait tout, la prédication de la grâce avait un effet libérateur que nous n’imaginons pas. Calvin écrit que pour se confier à la grâce, il faut premièrement se vider de tout souci de soi — on passe aux antipodes de la sagesse antique.

Ce mot d’ordre va toucher de proche en proche tous les tableaux de la vie. Non pas seulement la question du salut de l’âme, qui est en quelque sorte dégonflée, puisqu’il faut la remettre à Dieu et ne plus s’en soucier, mais la question de la providence. N’est-ce pas Jésus qui terminait le sermon sur la montagne par le mot d’ordre « à chaque jour suffit sa peine » ? N’y faisait-il pas l’éloge des oiseaux du ciel et des lis des champs, qui n’accumulent pas de stocks, et ne filent ni ne tissent, et sont pourtant nourris et vêtus ? Kierkegaard commente : ils ne cherchent pas à se comparer. Calvin commente : ils vivent par la gratitude. Mais commentrendre grâce ? Comment vivre la gratitude ? C’est là que les voies divergent.

Pour les uns, l’abandon à la grâce de Dieu abolit la Loi et nous « désœuvre » entièrement : ni nos bonnes œuvres morales, ni nos bonnes cérémonies religieuses, rien ne nous permet de « mériter » le salut, il faut juste dire merci et vivre de la Providence. C’est ici le versant radical des puritains dissenters de la Révolution anglaise, bien analysé par Michaël Walzer. Ces dissidents, qui furent les premiers à supporter le quolibet de « puritains » parce qu’on semoquait de leur purisme évangélique, prônaient la liberté de rompre toute société pour fonder des libres alliances, comme chez le poète John Milton ou chez Lilburne, ou bien l’égalité absolue et le partage frugal des biens communs, comme chez Winstanley, qui écrivait en 1652 : « Au commencement, il n’était soufflé mot de la domination de l’espèce humaine sur les autres. Mais, dans leur égoïsme, certains imaginèrent d’instituer qu’un homme enseigne et commande à un autre. Et il advint que la terre se hérissa de haies et de clôtures du fait de ceux qui enseignent et gouvernent ; des autres, on fit des esclaves. Et cette terre où la création avait entreposé des richesses communes à tous, la voici achetée et vendue. » […]

L'intégralité de cet article est disponible dans le numéro actuellement en vente en librairies ou sur commande.

[1] Olivier Abel est professeur de philosophie éthique à la Faculté libre de théologie protestante de Paris.

publié dans Vacarme 50 hiver 2010

Vacarme 50
» consulter le sommaire
» s'abonner
» commander

chantier défendre la gratuité / sommaire

thèmes

actuellement en librairies

Vacarme 50
» consulter le sommaire
» s'abonner
» commander
» acheter en librairie