Vacarme 50 / lignes

le peuple de l’amour et le peuple de la merde

par Claudio Lomnitz & Rafael Sánchez

Si la « révolution bolivarienne » du Venezuela, entre participation populaire et autoritarisme militaire, résiste à se laisser classer dans le répertoire traditionnel des régimes politiques, peut-être convient-il de la saisir par les sentiments. On s’apercevra alors qu’à la doctrine qui, rejetant les cadres institutionnels, adosse le pouvoir d’Hugo Chávez à l’amour réciproque du peuple et de son chef, répond une multiplication instable des figures du mal, où le Juif et l’homosexuel cristallisent toutes les haines.

Le 30 janvier 2009, quinze individus lourdement armés ont pris d’assaut la synagogue Tiferet Israel, à Caracas. Après avoir neutralisé les deux gardiens, ils ont pillé et profané les lieux. Puis ils ont couvert les murs de graffitis antisémites : « Maudit Israël, À mort ! », « Les Juifs dehors », une étoile de David suivie du signe “égale” et d’une croix gammée, etc.

Cet attentat, si choquant qu’il fût, n’a pas été un cas isolé. Au cours des quatre années précédentes, les actes et propos antisémites se sont multipliés, avec la complicité de l’État. Dans un discours prononcé à l’occasion des fêtes de Noël de 2005, Chávez n’avait-il pas déclaré que le monde pourrait nourrir tous ses habitants si « certaines minorités, les descendants de ce même peuple qui ont crucifié le Christ et qui ont chassé d’ici Bolívar en le crucifiant d’une certaine manière » n’avaient « pris le contrôle de ses richesses [1] » ?

La Conférence de la Coalition interparlementaire pour la lutte contre l’antisémitisme, qui s’est tenue à Londres en février 2009, a pu montrer qu’entre octobre 2008 et janvier 2009, les médias chavistes avaient sensiblement musclé leurs discours. Au cours de l’offensive militaire israélienne dans la Bande de Gaza — entre le 28 décembre 2008 et le 27 janvier 2009 — le site Aporrea.org et le journal Vea ont, chacun, publié une moyenne de cinq textes au contenu antisémite par jour.

Sans doute ce type de statistique tend-il à occulter la distinction entre critiques de la politique d’Israël à l’égard des Palestiniens et antisémitisme au sens strict. Reste que le recours à des thèmes, registres et affects spécifiquement antisémites est d’une ampleur indéniable. Depuis le conflit israélo-libanais de 2006, les remarques antisémites sont en effet devenues monnaie courante dans l’ensemble des médias publics ou pro-gouvernementaux : Vea, Aporrea.org, les radios nationales ou locales, Cadena Venezolana de Television (VTV) et, particulièrement sur cette antenne, l’émission « La Hojilla », qui constitue la principale vitrine télévisuelle du chavisme. Pour ne donner qu’un exemple, on peut rappeler la façon dont Mario Silva, présentateur de « La Hojilla », s’employa à disqualifier, le 28 novembre 2007, une mobilisation étudiante anti-Chávez, en désignant la famille Cohen, propriétaire des centres commerciaux Sambil, comme son commanditaire financier : « Si ces hommes d’affaires juifs ne contribuaient pas au complot, ils s’en démarqueraient publiquement. […] Beaucoup des participants du mouvement étudiant actuel ont largement à voir avec ce groupe-là. [2] » […]

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Traduction de Philippe Mangeot.

Ce texte est un extrait d’un article intitulé « United by Hate. The uses of anti-Semitism in Chávez’s Venezuela », dont une première version a paru dans la Boston Review en juillet-août 2009. On pourra consulter cet article sur bostonreview.net, ainsi que la réponse des auteurs aux commentaires qu’il a suscités, « A Necessary Critique ».

Claudio Lomnitz est professeur d’anthropologie à Columbia University. Rafael Sánchez enseigne au Centre d’études latino-américaines et caribéennes de New York University.