Vacarme 50 / entretien Jean-Christophe Bailly

tout passe, rien ne disparaît

entretien avec Jean-Christophe Bailly

entretien réalisé par Suzanne Doppelt, Jérôme Lèbre & Pierre Zaoui

Comment présenter Jean-Christophe Bailly, écrivain qui n’écrit pas de romans, philosophe qui ne se veut pas philosophe, historien qui ne goûte guère les chronologies et les ambiguïtés des « devoirs de mémoire », historien de l’art qui aime l’art dans l’instant, penseur politique (de la nature, de l’animalité, de la ville, du territoire) interrogeant la politique en retrait de tout pouvoir, romantique affirmé mais sans concession pour l’imagerie et le pathos, en bref l’inassignable fait homme ? Autodidacte et infiniment savant, militant actif dans sa jeunesse, puis auteur de pièces de théâtre, d’essais, de poèmes, d’une thèse de philosophie (Le champ mimétique), professeur à l’École du paysage de Blois, il reste insituable, toujours à côté de là où on l’attend. Résumer sa pensée à l’amour d’une multiplicité sans unité serait pourtant le manquer encore, car elle n’est pas sans fils rouges ou sans notes continues.

Tout d’abord, sa tendance aux déplacements : sentir, penser, c’est arpenter les surfaces du monde, tantôt à la manière de Lenz dans les Vosges, tantôt à la manière de K dans Le Château ; ce n’est pas creuser ou approfondir, ce n’est pas s’étendre depuis le centre, c’est aller un pas plus loin ; ou un coup d’aile plus loin, car l’écriture doit ici se saisir au vol, s’échappant vers un thème imprévisible dont on s’aperçoit bientôt qu’il l’appelait depuis longtemps. Le deuxième fil rouge, c’est l’attention à ce que l’auteur nomme, en reprenant un terme botanique, les « dormances » : contre toute valorisation aveugle du présent, contre toute nostalgie réactionnaire, il cherche dans le passé ce qui s’apprête à revivre, à pousser discrètement entre une fiction impossible et une vérité perdue. Enfin, Jean-Christophe Bailly refuse l’aspect désespérant des « mots de passe » : ses livres sont ouverts à tous, sans souci d’inscription dans un savoir, une discipline, ou une tradition. Ils parlent à tous d’une œuvre singulière, d’une trace, d’un paysage ou d’une rencontre furtive, qu’un voile d’incertitude et de liberté recouvre, mais comme une promesse d’universel. L’auteur cherche alors pour elle une multitude de noms que rassemblerait une phrase unique, indéfiniment communicable. C’est pourquoi, si l’œuvre est intime, c’est au sens où elle s’adresse indéfiniment de soi à soi, si bien qu’elle est très souvent partagée (avec Jean-Luc Nancy, Philippe Lacoue-Labarthe, Gilles Aillaud, etc.). Elle insiste ainsi sans peser sur le sens ouvertement politique de cette communauté de langage, de vision ou d’écoute.

Vacarme devait rencontrer cette pensée éperdument libre, traversant les disciplines et les situations de langage. Quand les instances de savoirs et de pouvoirs semblent se durcir et se restreindre à communiquer sans partager, il faut chercher encore la vie entre elles : entre les lieux et l’histoire, entre l’art et la politique, entre passé et présent, entre nous-mêmes et nous-mêmes, là où habite Jean-Christophe Bailly.

Vous semblez écrire à la frontière de multiples disciplines, la littérature, le théâtre, l’art, la photographie, l’histoire, mais sans vous revendiquer en propre d’aucune. Comment en vient-on à occuper une telle position ?

On peut interpréter cela comme une forme de dispersion ou de dissémination ou, au contraire, essayer d’y repérer une logique interne. Et les deux sont sans doute vrais. D’un côté je suis attiré par des signaux, que je perçois à tort ou à raison comme m’étant adressés, et qui peuvent provenir de domaines extrêmement différents, lointains, même de domaines où je n’ai aucune compétence, comme la notion de champ en physique. D’un autre côté il y a une théorie de cette dispersion et de la communication universelle des signes, et cette théorie a été la grande trouvaille du romantisme allemand.

Le romantisme allemand est le point de départ ? Si oui, peut-on demeurer romantique allemand au début du xxie siècle ?

À maints égards, oui. Nous avons été tout de même quelques-uns à voir en lui le point de départ de toute modernité : libre propension du signe à faire signe, curiosité universelle et infini de la connexion. Ce que condense le concept d’« encyclopédisation » forgé par Novalis, qui désigne une tension et le contraire d’une encyclopédie achevée, d’une somme. Rien, en tout cas, qui ait à voir avec l’effusion ou l’imagerie. Mais il y a là aussi un vertige : tantôt je me fais le reproche de toucher un peu trop à tout, tantôt celui de laisser de côté des pans entiers de l’expérience humaine. Mais en vérité, ce n’est pas moi qui décide, c’est le signe, le signal. Chaque signe vivant est polysémique, il va dans des directions différentes et porte donc déjà en lui-même des forces de propagation concentriques, des puissances de dérivation. Et l’enjeu est alors, tout en tentant d’échapper à une théorie d’ensemble, qui serait comme une glu, de maintenir une sorte d’énergie qui, interne à cette dispersion, lui donnerait sens.

Cela exigerait une tension ou un écart perpétuels, notamment entre philosophie et littérature…

Il y a une différence de nature et un écartement constant entre philosophie et littérature. De ce point de vue je ne suis absolument pas philosophe, et ce n’est pas une coquetterie de le dire : le concept me fascine comme capacité de monter au maximum de sa vertu la puissance articulatoire du langage — c’est une tension de l’esprit absolument formidable, essentielle. Mais mon économie, ou plutôt, comme on le dirait en éthologie, mon « milieu » sont au départ entièrement réglés sur l’image, les associations, les intuitions… Mais non sur le concept comme tel, s’il est seulement accessible.

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quelques livres de Jean-Christophe Bailly

L’apostrophe muette, Hazan, 1997

Basse continue, Seuil, 2000

Panoramiques, Christian Bourgois, 2000

Tuiles détachées, Mercure de France, 2004

Le champ mimétique, Seuil, 2005

L’Atelier infini, Hazan, 2007

Le versant animal, Bayard, 2007

L’instant et son ombre, Seuil, 2008