Vacarme 50 / chantier défendre la gratuité
entretien avec Hervé Le Crosnier : les biens communs contre les nouvelles enclosures
Une compétition fait rage, à travers l’histoire de la gratuité : des communautés décidées à soustraire certains champs ou objets à la pression marchande (qu’il s’agisse de subsistance, de connaissance, de soin...) font face à un capitalisme s’efforcant de capter ces sources potentielles de nouveaux investissements. Dans ce conflit, la réflexion sur les biens communs est à l’image de la dynamique qu’elle tâche de décrire : mobile, transposable, ouverte à de nouveaux usages. Entretien avec l’un de ses promoteurs.
Votre plaidoirie pour un accès non marchand à la connaissance s’adosse à la théorie des biens communs. Pourriez-vous nous expliquer ce qu’il en est ?
Au XIIe siècle, un droit d’usage voulait que dans les forêts et sur les terres communales, les villageois soient autorisés à laisser paître leurs bêtes, ramasser du bois mort, récolter du miel ou des champignons. Ces droits n’avaient nul besoin d’être inscrits dans des lois puisqu’il s’agissait de biens communs (en anglais, commons). Mais au XIIIe siècle, en Angleterre, le roi Jean et les Barons lancent un mouvement d’enclosure des Communs et provoquent une révolte populaire. De cette bataille et de l’opposition des Barons au roi d’Angleterre sont nés en 1215 deux traités : la Magna Carta et la Charte des Forêts. Tandis que la première consacrait le droit constitutionnel et les droits politiques des citoyens (l’habeas corpus), la Charte des Forêts définissait les droits économiques et sociaux de ceux qui avaient tout perdu en étant expropriés des Communs. Mais la maigre protection qu’elle leur offrait en inscrivant dans le droit un libre usage des forêts n’a pas suffi : la mainmise des Barons sur les terres s’est traduite par la perte de ce qui permettait aux plus pauvres une vie communautaire et libre. Condamnés à l’exode, ils sont allés grossir les masses laborieuses des villes et ont fourni au capitalisme la main-d’oeuvre dont il avait besoin. La terre était devenue un capital qu’on pouvait faire fructifier, une propriété qu’on pouvait revendre, un héritage qu’on pouvait transmettre, en bref une marchandise. Et partout dans le monde, l’histoire des enclosures se répète : à la fin du XIXe siècle, les forêts qui avaient servi derrière New York de terrains de chasse et de pêche aux Indiens et aux premiers colons sont transformées en réserve naturelle protégée par des gardes forestiers. Les gens qui avaient trouvé le moyen d’y vivre en sont exclus au nom d’une propriété collective, mais d’État.
Comment cette question très ancienne redevient-elle une question d’actualité ?
C’est d’abord l’écologie qui la remet à l’ordre du jour dans les années 1970 en attirant l’attention sur la réduction de ces espaces qui constituent les Communs de la terre : les océans, l’Antarctique, les forêts, l’atmosphère qu’on respire… Évidemment, comme pour les bois qui entourent New York, la question se pose de savoir si ces biens appartiennent au domaine public ou si ce sont des biens communs, mais une chose est certaine : ils n’appartiennent pas aux gens qui les épuisent. […]
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Hervé Le Crosnier est maître de conférence à l’Université de Caen, attaché au laboratoire GREYC (Groupe de recherche en informatique, image, automatique et instrumentation de Caen).