la perruque. entretien imaginaire

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La perruque, c’est une pratique courante dans votre travail ?

La perruque ? Connais pas… D’autres, dans certains coins de l’usine, ça leur arrive peut-être. Mais utiliser du matériel et des fournitures à des fins personnelles pendant les heures de travail, pas nous. Dans cet atelier on ne fait pas de perruque. C’est interdit par le règlement, vous savez. Vous pensez qu’on fraude, comme ça, sur notre lieu de travail ?

« Fraude », c’est un peu fort. Détourner un peu les objets de leur usage et se servir de temps en temps de matériaux pour des fins personnelles, ce n’est pas bien méchant. C’est juste soustraire un peu de travail à la production.

Bon, je vous l’accorde. Il peut arriver que certains à leurs moments perdus, fassent des bricoles avec des rebuts, ou rapportent des fournitures chez eux. Mais à des fins personnelles, là je dis non. Quand on fait des perruques c’est aussi pour les autres. D’accord, puisque vous insistez. Des perruques, il y en a de toutes les sortes, ici comme ailleurs. Des porte-clefs, des cendriers, des pendentifs, même des antennes ou des tapis de bain. J’ai des cousins au Creusot qui ont une superbe table basse en faïence. Perruquée ! Tenez, la petite lampe d’appoint sur la commode : vous prenez un doseur en métal, vous le soudez sur une base, vous mettez une petite ampoule à l’intérieur… c’est mignon, ça agrémente.

Esthétique transformiste, art du postiche… La chose porte bien son nom. Et la sculpture sur votre buffet, je parie que c’est…

Une perruque de retraite pour le départ de ma femme l’année dernière. On dit aussi perruque de conduite. En remerciement de ses bons et loyaux services. Un genre de médaille, mais en mieux. Avouez que c’est plus classe que les lettres personnelles que dactylographie la secrétaire du patron.

« Perruque de retraite », c’est drôle, ça officialise quelque chose d’illicite, non ?

D’autant que lors de la cérémonie de remise, toute la hiérarchie était là. Personne n’a rien dit mais tout le monde savait d’où venait la pièce. Souvent ce sont les patrons eux-mêmes qui commandent les cadeaux de départ en retraite. Alors on demande à notre chef de service s’il est d’accord pour qu’on prenne un peu sur notre temps de travail. Après c’est toute une organisation : trouver la bonne personne, le type qui peut fournir le matériau…

Vous commenciez par dire que ça n’existe pas, et voilà que la perruque est partout !

Parce que tout le monde en profite. Les cadres couvrent les salariés, les salariés dépannent les cadres. C’est un système d’échanges. Don, contre-don. Services réciproques si vous préférez. Je connais un contremaître qui avait sa propre activité de perruques. Je l’ai même aidé à souder une hotte pour sa salle de bain. Il arrive que la secrétaire tape des comptes-rendus de réunions de parents d’élèves en échange de perruques.

Tous égaux face à la perruque ?

Pas vraiment. Ça demande certaines compétences, il faut avoir accès aux machines, avoir des « mains en or », comme on dit. Les chefs d’équipe choisissent des perruqueurs attitrés. Les ouvriers qualifiés ont plus de facilités vu qu’ils bénéficient d’une certaine autonomie. On dit aussi que certains ingénieurs mènent en perruque les projets qui leur tiennent à cœur et que les chefs ont refusés. Comme quoi la perruque peut aussi faire avancer la science.

Une aristocratie de la perruque ?

Oui, il y a de grands perruqueurs, c’est toute une tradition. Mais d’une manière générale il y a des communautés de perruqueurs, qui nouent des liens en marge de la production. C’est un temps de récréation et de coopération. L’entraide, ça motive. Je connais un type qui lorsqu’il avait besoin d’un point de soudure amenait sa pièce à l’usine. C’est une tolérance si vous voulez. J’ai même connu un chef qui disait que ceux qui ne font pas de perruque sont des fainéants. Entendez : ils ne s’investissent pas dans le travail. En même temps, attention : les règlements interdisent la sortie d’outils, on risque un licenciement.

Tolérance, rémunération non avouée, incitation à la fraude par les patrons : c’est un peu paradoxal.

Vous savez, les petites malhonnêtetés dans l’entreprise ça a du bon, pour tout le monde. La perruque régule les rapports au travail. Elle assure une sorte de maintien de l’ordre. L’illégal incite au travail bien fait. Ce qui à première vue peut paraître contre-productif aide peut-être à la production.

Alors, résistance ou compromission ?

Disons que c’est un arrangement, qui suppose qu’on connaisse les rouages, pour ne pas se faire piéger. Ce sont des petites tricheries, des ruses, récupérées par le système. Tout le monde y trouve son compte : la hiérarchie, et la communauté des ouvriers. La perruque crée une sorte de solidarité et peut même améliorer les conditions de travail. Comme on est pris dans un réseau de dépendances, on est moins dans le rapport de forces frontal. Tous complices dans la perruque.

Post-scriptum

Librement adapté de l’article de Michel Anteby, « La “perruque” en usine ; approche d’une pratique marginale, illégale et fuyante », Sociologie du travail, n°45, 2003, p. 453-471.

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Publiée dans Vacarme 50, , page 32.