Vacarme 50 / cahier

des pierres pour l’Amérique

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De Copan et Copán, du bâtiment construit par Oscar Niemeyer à São Paulo au site maya du Honduras, il n’y a qu’un accent de différence. Hypothèse vagabonde : et si cette homonymie fortuite trahissait le secret de la modernité qui s’exhibe dans le prestigieux complexe immobilier de l’architecte de Brasilia ? au cœur de la démonstration de force, la promesse de la ruine.

L’effondrement brusque et mystérieux de la civilisation maya au cours du IXe siècle a donné lieu à de nombreuses hypothèses. Celle qui l’explique par une carence des ressources dans un contexte de croissance démographique excessive bénéficie d’un avantage indiscutable : elle peut être aisément rapprochée de récits analogues prodigués par l’histoire universelle — extinction des Anasazis, déclin du Grand Zimbabwe, d’Angkor Vat ou de la civilisation de l’île de Pâques. Pour qui les contemple aujourd’hui, dans un monde globalisé bien plus opaque, ces ruines marquées par les intempéries — dont on sait l’abandon initial, puis la redécouverte, la commercialisation outrancière et la canonisation nationale — semblent corroborer, tout en les esthétisant, certains scénarios menaçants de l’avenir.

Considérés comme des dieux vivants, les chefs mayas savaient le prix de leur pouvoir : il leur fallait sans cesse édifier des monuments toujours plus imposants, sur lesquels étaient représentés et décrits les hauts faits et les exploits guerriers des rois et de la noblesse. C’est le cas à Copán, dans l’actuelle République du Honduras, des prouesses du roi « 18-lapin » (Waxaklajuun Ubaah K’awiil) : l’escalier hiéroglyphique situé au sud du Jeu de balles — la plus longue inscription gravée léguée par les Mayas — et, à l’ouest du site, la liste des seize souverains inscrite sur l’autel, témoignent de ce que fut l’art propagandiste de cette dynastie. Nulle trace en revanche des combats des roturiers pour la terre, qui, comme l’eau, se faisait rare à une époque marquée par la surpopulation : ils n’étaient pas dignes de représentation. Sur les places bordées de temples et de colonnes, l’élite dirigeante donnait à voir un théâtre politique aux airs de grand spectacle.

Le premier à mentionner les ruines mayas de Copán fut le navigateur lettré Diego García de Palacio, dans une lettre au roi Philippe II d’Espagne datée de mars 1576. Mais la description détaillée qu’il en donna fut oubliée dans les archives jusqu’au xixe siècle. Aujourd’hui encore, on ignore l’origine de leur nom : on sait seulement que ce n’était pas le nom maya initial. Étymologiquement, « Copán » viendrait de la langue nahuatl et signifierait quelque chose comme « pont ». Diego García de Palacio indique que le site était déjà connu sous ce nom au XVIe siècle. Mais pour le public occidental, c’est au travail d’archéologues amateurs et férus de voyages qu’on doit la « découverte » et l’exploration des cultures précolombiennes. Au moment où débutait en Europe la vogue du tourisme — sous les auspices de Karl Baedeker et de John Murray [1] — et où Stendhal publiait ses Mémoires d’un touriste (1838), des hommes comme Juan Galindo et Antonio del Rio fournissaient les premières descriptions des ruines de Copán. À l’époque, ils croyaient encore que les sources de l’architecture maya étaient à chercher, non pas en Amérique, mais chez les Égyptiens, les Indiens ou les Israélites.

L’histoire archéologique de Copán commence à l’époque de la Doctrine Monroe [2], quand celui qu’on surnomma « the American Traveller » (le voyageur américain), John Lloyd Stephens, partit avec le peintre et architecte anglais Frederick Catherwood à la recherche des ruines mayas. Stephens avait d’abord exercé comme avocat à New York, puis s’était fait connaître en publiant ses récits de voyage en Europe, Égypte, Moyen-Orient, Russie et Turquie. Catherwood était un spécialiste des antiquités grecques et égyptiennes, et avait établi les cartes de Jérusalem les plus précises de l’époque. « Acheter Copán ! », tel fut le mot d’ordre impérialiste qu’ils se donnèrent [3]. Si l’on en croit les récits de Stephens, les descendants des anciens bâtisseurs lui auraient cédé la forêt tropicale et les ruines énigmatiques qu’elle abritait pour la somme de cinquante dollars [4]. Pour réaliser ses dessins, Catherwood recourut à une chambre claire [5]. Par leur souci du détail, ils dépassaient largement les images ultra-romantiques que l’excentrique comte Jean Frédéric Waldeck avait faites de Palenque et d’Uxmal. Les Aventures de voyage en Amérique centrale, Chiapas et Yucatan rencontrèrent, dès leur parution en 1841, un énorme succès, et furent maintes fois rééditées. Dans le compte-rendu qu’il en fit, Edgar Allan Poe estime qu’il s’agit sans doute du « livre de voyage le plus intéressant jamais publié ».

Le président des États-Unis avait confié à Stephens une mission politique : il devait, en qualité d’ambassadeur, prendre contact avec le gouvernement de la République fédérale d’Amérique centrale, dont la guerre civile opposant les troupes de Francisco Morazán et Rafael Carerra avait eu raison. Le voyageur venu du Nord — ce nouvel épicentre de l’histoire panaméricaine — joignit à la quête du gouvernement la chasse aux ruines antiques. Il exhuma des trésors qu’il rapporta à New York pour les exposer dans un Musée des antiquités américaines. Ce musée ne vit jamais le jour. Les œuvres mayas furent exhibées plusieurs semaines dans une rotonde panoramique que Catherwood s’était fait construire à Broadway. En juillet 1842, elle disparut dans un incendie dévastateur.

Au premier abord, les ruines de Copán, tout près de la frontière du Guatemala, paraissent plus petites qu’on avait pu l’imaginer, et aussi paisibles que peuvent l’être des ruines : le silence n’y est troublé que par les aras et autres oiseaux colorés qui peuplent les arbres. Vingt-cinq mille personnes environ auraient vécu dans la vallée de Copán à son apogée ; c’était bien trop pour une agriculture locale sujette aux sécheresses. Reste un amas de pierres, le témoignage pétrifié des Mayas.

Situé sur l’Avenida Ipiranga au centre de São Paulo — métropole de plusieurs millions d’habitants — l’Edifício Copan date d’une époque complètement différente. Copan est l’acronyme raccourci de Companhia Pan-AmericaHotéis e Turismo, société ad hoc fondée à l’occasion de la célébration, en 1954, du 400e anniversaire de la ville, derrière laquelle se cachait l’une des plus importantes compagnies aériennes du monde, la légendaire Pan American World Airways, qui assurait aussi des vols intercontinentaux. En 1963, cette dernière allait installer son siège à New York sur la Park Avenue : le Pan Am Building (aujourd’hui MetLife Building) — tenu, à l’époque, pour le plus grand immeuble de bureaux du monde — fut établi sur le site de l’ancienne gare Grand Central Terminal au moment de sa reconstruction. Des noms comme Emery Roth & Sons, Walter Gropius et Pietro Belluschi émaillent le récit — typique de Manhattan — de ses origines et de son financement. Le bâtiment incarne le renoncement aux idéaux sociaux que le mouvement moderniste avait en premier lieu formulé. Exemple par excellence de l’architecture brutaliste, il fut quelques années plus tard désigné par une critique comme le gratte-ciel le plus détesté de New York.

L’Edifício Copan fut conçu au début des années 1950 par Oscar Niemeyer ; le suivi du chantier fut assuré par Carlos Lemos. Sa construction s’éternisa pendant quinze ans, jusqu’à donner l’impression que sa paternité s’était évaporée. Les raisons de la désaffection, puis du forfait de Niemeyer restent obscures. Le Museo do Arto Moderno qu’il dessina pour Caracas vit le jour au milieu des années 1950 ; son langage formel annonçait, chez lui, l’engagement dans une nouvelle voie. Niemeyer se vit aussitôt confier le projet de la nouvelle capitale, Brasilia. Peut-être oublia-t-il tout bonnement l’Edifício Copan, comme il oublierait plus tard les nombreux CIEP qu’il élabora pour l’État de Rio de Janeiro. CIEP est l’acronyme de Centro Integrado de Educação Pública (Centre intégré d’éducation publique). Plus de cinq cents écoles élémentaires furent bâties sur le même modèle, à partir d’éléments préfabriqués. Depuis lors, certaines de ces écoles se dressent comme des ruines de béton abandonnées. Pour qui les observe aujourd’hui, il est évident qu’elles datent d’avant le programme « Favela-Bairro », fondé, au contraire, sur la participation des usagers et la durabilité [6].

Considéré comme un bâtiment historique, symbole de l’architecture moderne de São Paulo, le Copan atteste d’une époque de mutation politique et économique radicale. À l’expansion rapide de la ville et à la verticalisation croissante de son centre correspondirent la spéculation de banques comme la Banco Nacional Imobiliário ou le Bradesco (qui étendit alors son champ d’action pour investir dans l’immobilier). La construction de l’Edifício Copan commence alors que le Brésil endure les derniers feux de l’ère Vargas, se poursuit sous la présidence de Juscelino « JK » Kubitschek — à l’époque du boom industriel, associé à une forte dette extérieure — et s’achève après que le pays est tombé dans la dictature militaire.

Le projet d’origine avait été triomphalement présenté comme le « Rockefeller Center de São Paulo » : à la tour d’habitation de trente étages devraient s’ajouter un grand hôtel de six cents chambres, un théâtre, un cinéma, des restaurants et des parkings souterrains. Mais les banques changèrent leur plan : ni le théâtre ni l’hôtel ne virent le jour. Cela n’empêcha pas l’Edifício Copan de se voir affubler de tous les superlatifs disponibles : quand le bâtiment fut enfin livré, les six pâtés de maison qu’il occupait, les 1 160 unités d’habitation qu’il contenait (des petits appartements, pour la plupart) et les 116 000 m2 de surface exploitable dont il pouvait se targuer en faisaient le plus grand building d’habitation d’Amérique latine — c’est du reste à ce titre qu’il figura dans le Guiness Book of World Records. C’était la plus grande construction de béton armé jamais réalisée au Brésil. Chaque mètre cube avait exigé quatre cents kilos de ciment. Le béton employé pour son célèbre brise-soleil, sur la façade sud, eût suffi à la construction d’un immeuble de dix étages. Un code postal spécifique fut affecté au 200, Avenida Ipiranga. Le record de hauteur n’était toutefois pas battu : à quelques encablures du Copan, l’Edifício Italia, achevé en 1965, le dépassait de 28 mètres.

Un jour, peut-être, on pourra interpréter les courbes de Niemeyer comme un jeu avec les contradictions de la société brésilienne : une proposition ludique, et pas seulement la déclaration autoritaire des résultats du match. En tout cas, la réalité sociale d’une métropole comme São Paulo est assez complexe pour permettre ce type de relecture du programme euphorique de l’architecture moderniste de prestige de la ville. La jungle urbaine est tapie de ruines ignorées.

Il y aurait aujourd’hui quatre cents immeubles vacants dans le centre de São Paulo. L’un d’entre eux est situé dans le Bairro da Luz, à deux pas du Mercado Municipal, sur l’Avenida Prestes. Les propriétaires de ce bâtiment de trente-deux étages l’ont laissé vide plusieurs années, sans s’acquitter de leurs impôts. Pendant presque cinq ans, l’Edifício Prestes Maia a été squatté par quatre cent soixante-huit familles ; en juin 2007, au terme de négociations avec les autorités pour des relogements, les derniers résidents ont été expulsés, et les portes ont été condamnées par des murs de béton. L’occupation du bâtiment, lancée et organisée par le Movimento Sem Teto de Centro (Mouvement des sans-abri du Centre), fut sans doute la plus grande opération de ce type en Amérique latine.

Combien de personnes vivent dans l’Edifício Copan ? Les données disponibles oscillent, d’une façon ahurissante, entre 2 000 et 5 000. Ce dernier chiffre est gravé dans la mythologie officielle et hante la bibliographie depuis des décennies. Il sert avant tout à entretenir l’aura du bâtiment et à accréditer la réputation selon laquelle il bénéficierait d’une gestion exceptionnelle. Mais des études reposant sur des enquêtes précises recensent à peine plus de 2 000 habitants. Sans déprécier l’architecture, on peut estimer qu’un tel chiffre témoigne d’une dimension sociale toute différente. Il y a indiscutablement du charme à imaginer, ne serait-ce qu’un instant, que pendant des années, le nombre d’habitants de l’Edifício Copan, avec son impeccable gestion, et celui des squatters quelques rues plus loin ont pu s’équivaloir.

Combien de personnes travaillent dans l’Edifício Copan ? Cent huit exactement. Ce chiffre n’inclut pas les employés des magasins et les restaurants du rez-de-chaussée, mais l’ensemble des ouvriers et personnels payés par le syndic du bâtiment pour en assurer le fonctionnement, la maintenance et la sécurité : agents de nettoyage ou de sûreté, artisans, gardiens. Dans cette entreprise, la hiérarchie est aussi rigide qu’ailleurs. Rien d’étonnant à cela : les courbes n’entrent en ligne de compte dans le monde du travail que sur les plans d’évacuation.

À la différence des ruines réelles, le complexe immobilier de l’Avenida Ipiranga bataille fermement contre l’adversité technique et les signes de vieillissement. Mais en un sens, le délabrement est inscrit dans le concept même de cette architecture. Dans le revêtement de calcaire du Rockefeller Center, les fossiles vieux d’un million d’années d’une carrière de l’Indiana sommeillent profondément et résolument. Les carreaux de mosaïque qui dégringolent de la façade de l’Edifício Copan laissent derrière eux leur trace géométrique. À l’intérieur du bâtiment, les caméras de surveillance règnent depuis longtemps.

Post-scriptum

Traduit de l’anglais par Philippe Mangeot

Ce texte est extrait du livre Working at Copan / Trabalhando no Copan, recueil d’entretiens avec des ouvriers et des employés de l’Edifício Copan réalisé par l’artiste Peter Friedl, paru en décembre 2007 en anglais et en brésilien chez Sternberg Press. Merci à Jean-Pierre Rehm de nous avoir suggéré sa publication.

Notes

[1Les éditeurs John Murray (en Grande-Bretagne) et Karl Baedeker (en Allemagne) lancèrent en Europe les premiers guides de voyage modernes [NdT].

[2En 1823, le président américain James Monroe définit les principes de politique étrangère des États-Unis, en affirmant que le continent américain est désormais fermé à la colonisation européenne. [NdT].

[3John L. Stephens, Aventures de voyage en Amérique centrale, Chiapas et Yucatan (1841).

[4Ibid.

[5Une chambre claire (ou camera lucida) est un dispositif optique breveté en 1806 et utilisé comme aide au dessin [NdT].

[6Le programme « Favela Bairro », lancé en 1995, vise à intégrer les bidonvilles dans le tissu urbain de Rio de Janeiro [NdT].

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Publiée dans Vacarme 50, , pp. 51-54.