Vacarme 50 / cahier

Le vrai sujet Interrogations et conjectures de Jacob Delafon avec choix de poèmes

par

Jacob Delafon voudrait construire un petit objet : une poupée peut-être, ou une petite voiture ou un parallélépipède. Ce qu’il commence en fait à construire est un escalier miniature.

Mais au bout d’un moment, l’escalier demeurant inachevé, Jacob Delafon se trouve des excuses.

C’est parce que, dit-il, il est trop grand.

Parce que, dit-il, il est si loin.

Parce qu’il glisse.

Parce que la table n’est pas douce.

Et puis, il préfèrerait construire une route descendant la colline.

Et ajoute, si on lui pose la question :

Une route avec une pente constante, soutenue par des piliers de grandeur décroissante.


Jacob Delafon vit (vit, enfin, une partie du temps, une petite partie mais néanmoins importante) au sein de vastes phrases, riches éternités.


Jacob Delafon ne peut s’empêcher de penser à Blake à chaque fois qu’il a un grain de sable dans la chaussure.


L’idée d’un Livre de Vie est, pour Jacob Delafon, ambiguë. Il se peut qu’il contienne le nom des élus, c’est-à-dire ceux qui sont destinés à entrer au paradis. Ou alors, ce n’est peut être que la liste de ceux d’entre nous qui, maintenant, respirent de leur souffle vulgaire.


La beauté (à court et long terme), la vélocité, le flanc d’une montagne (en mouvement), la force, la réconciliation entre l’effort et le repos, la liberté, la santé, le plaisir, la vie éternelle.

Incapable de garder à l’esprit ces avantages variés dont profitent les élus en marche Jacob Delafon les considère à nouveau. Mais, comme d’habitude, son esprit ne peut s’arrêter sur une seule chose.


Jacob Delafon remarque que le châtiment d’Adam et Ève ne fut pas celui dont ils avaient été menacés, la mort. Au lieu de cela, leurs punitions furent la sueur et l’accouchement. Ils furent condamnés à vivre.


Jacob Delafon était impressionné, même enfant, par la façon dont les écureuils l’évitaient, non pas en grimpant en haut d’un arbre, mais simplement en déguerpissant de l’autre côté du tronc, disparaissant de son champ de vision.Il se demande parfois s’il y a d’autres créatures ou d’autres phénomènes qui se dissimulent de cette façon.


Mon amour est une rose bien rouge…

Mon amour est comme une rose bien rouge…

Jacob Delafon ne voit pas la différence.


Jacob Delafon lit des choses sur ces personnes aux pouvoirs mnésiques exceptionnels, ou doués d’un solide sens de l’humour, sur ceux qui font des bruits intimes, accablés de trop de yin (frissons) ou de trop de yang (fièvre), ou de relations médiocres, ou de problèmes d’effacement, certains s’attendant à dormir jusqu’à la résurrection, d’autres assiégés par des doutes angoissants à Göttingen, ou ailleurs, des silhouettes priant les bras tendus, avec un regard de mort, hébétés et immondes, pris dans un tourment éternel, loups du soir, léopards de l’aube, monuments anonymes.

Il est accro aux biographies.


Jacob Delafon fait grand cas des déclarations de l’instructeur anonyme qui a affirmé : « Nul besoin d’avoir une théorie si cela vous fatigue. »


D’un point de vue intellectuel, Jacob Delafon est un classificateur. Son cœur, cependant, penche pour les agrégats.

C’est ainsi qu’il a tendance à moudre finement et à accumuler de grandes et étranges piles.

Il aimerait au moins être capable de dire : « J’ai fait un tas de tout ce que je pouvais trouver. » Mais dans les faits il s’éparpille.


Si, comme Jacob Delafon l’a lu quelque part, « tout est sensible », pourquoi, se demande-t-il, y a-t-il si peu de conscience ?


En passant devant la Vedanta Society, Jacob Delafon remarque que le sujet du sermon de la semaine est Voir Dieu Les Yeux Ouverts.

Jacob s’arrête pour y réfléchir, ayant toujours supposé que c’était plus facile les yeux fermés, en général après avoir reçu un bon coup sur la tête.


En marchant dans la rue, Jacob Delafon voit des messages sur le trottoir, inscrits dans le ciment avant qu’il ne prenne. Bien que les lettres soient grossièrement tracées, les mots sont lisibles :

« LÉGALISEZ LE CHANVRE » peut-il lire juste de l’autre côté de Starbuck’s.

Plus loin : « PLANTE UN ARBRE OU CRÈVE ».


Jacob Delafon est tombé sur l’idée (qu’il soupçonne de ne pas être franchement orthodoxe) que Dieu ne s’est pas reposé après la Création, mais seulement après la Crucifixion.


Le dieu de Jacob Delafon possède tous les attributs jamais exigés d’une divinité sauf celui de l’« existence ».

La relation de Jacob à Dieu n’est pas celle du croyant à l’être. Elle ne ressemble pas à la relation de l’œuvre d’art à l’artiste, ni à celle du pot au potier. C’est peut-être un peu comme la relation du personnage à l’intrigue.


Jacob Delafon rêve d’une déesse qui ait la forme d’une vache. D’autres divinités passent en volant : des oies, des canards, de la volaille en général et puis, finalement, des oiseaux de toutes sortes.

En bas, sur une large plaine, il voit ce qu’il pense être Elephant City, ou tout du moins le lieu d’une vie sédentaire, pesante et lente.

S’il lève les yeux il entraperçoit tout d’un coup une autre dimension : châteaux d’air, villes de feu.

Pris au piège de son rêve, il devient le dieu du bras déployé.


Jacob Delafon est déçu d’apprendre que trois volumes de Jabès n’ont pas été publiés par Yale University Press. N’aurait-il pas été merveilleux, se dit-il, de pouvoir lire sur le dos des livres :

Yael

Elya

Aely

Yale


En lisant un livre dont il a oublié le titre et l’auteur, ainsi que le sujet, Jacob Delafon a jeté sur le papier ces remarques qu’il essaie maintenant de comprendre :

rivière voisine

le liquide qui est vie

eaux locales

baigner

source de ruisseau

liquide abondant

pluie

un jeune arbre doit son feuillage

sources

pluie dissimulée

profondeurs de la mer

couper les cheveux et la barbe des morts

c’est à la mâchoire inférieure que le fantôme s’attache

les ouvertures de la maison

tunique blanche, liserée d’or

donnant du goût au paysage


L’ami de Jacob Delafon, Mott, se lamente à l’approche de la vieillesse. Jacob qui a le même âge que son ami insiste sur le fait que lui Jacob n’a rien perdu au fil des ans. Après tout, il n’a jamais été audacieux, jamais fort, jamais beau garçon.

Et que pouvait-il faire à l’époque qu’il ne puisse faire aujourd’hui ?

Il est vrai, concède-t-il, après mûre réflexion, qu’il ne pourra désormais jamais mourir jeune.


À son ami Mott, Jacob Delafon prétend, peut-être sérieusement, que les seuls écrivains au destin heureux du dix-neuvième siècle furent John Keats et Emily Brontë.

Mott semble peu convaincu.

Mais si, dit Jacob. Tous les deux, à peine adultes, ont produit un chef-d’œuvre absolu. Les Hauts de Hurlevent. Les Odes. Et ensuite, ensuite ils se sont cassés vite fait.


Dans le dictionnaire Partridge, Jacob Delafon trouve

merde ! maman, je sais pas danser

ce qui, selon Partridge, ne veut rien dire du tout, simple expression que l’on dit « juste pour dire quelque chose ».


Un banc

Un tabouret.

Une petite table.

Un lit.

Une Bible.

Une vache.

Deux chaises.

Voilà les choses que Jacob Delafon ne laissera pas derrière lui.


Les mots font défaut à Jacob Delafon en refusant parfois d’exprimer ce qu’il voudrait dire, et le plus souvent en disant plus que ce qu’il voudrait dire.


Les continents : ils sont, soupçonne Jacob Delafon, les nombreuses traces de la mémoire terrestre.

Parfois, lorsque des images lui viennent spontanément à l’esprit, il se sent comme une créature rejetée sur une côte lointaine ; ou essayant de se remémorer une notion perdue, il gratte dans le sable épars avec le vain espoir de sortir en rampant d’une mer indéfinie, indéfinissable.


Jacob Delafon lit quelque chose sur une forme poétique arabe appelée qasida — qui, selon un écrivain du neuvième siècle, peut porter sur n’importe quoi, mais qui « devrait commencer par l’évocation de lieux et résidences perdus d’un amour perdu puis continuer avec la description d’un voyage pour culminer dans le vrai sujet ».

En fait, la maison où Jacob vit et où il a vécu de nombreuses années, et où il continuera de vivre, est le lieu qu’il considère sa maison perdue ; Jade, dans ses bras, son amour perdu.Ce à quoi il ne semble pas pouvoir arriver est le vrai sujet.


N’étant pas conscient de sa patte d’écrivain, Jacob Delafon a des vues sur une personnalité complète mais n’existe qu’en multiples facettes.

« Satisfait » répète Jacob, dans une phrase empruntée qui dépasse son entendement « je ne le suis jamais autant que lorsque je sais que rien ne peut me satisfaire. »


Parfois, Jacob Delafon, comme Coleridge, a soif « de chasse, de débordement ».


Ceci n’est pas du tout, pense Jacob Delafon, ce à quoi il s’attendait.

Puis il se rend compte qu’il ignore au juste ce à quoi il s’attendait.

Et n’est pas complètement sûr de savoir à quoi « Ceci » fait référence.

DIRE
 
la capacité
de l’air, grains de
vapeur — ce phénomène l’
arc-en-ciel
 
à travers
 
un air plus clair, si une
goutte de pluie tombant, après
 
la beauté, orne-
mentale
 
ombre
d’un doute, imaginez
 
maintenant
 
vous à

Quand Jacob Delafon regarde de plus près, à sa surprise

Post-scriptum

Traduit de l’américain par Olivier Brossard

Le vrai sujet… est à paraître prochainement aux éditions José Corti. Keith Waldrop est également l’auteur, entre autres, de Pertes inespérées (apportées par le vent), Théâtre Typographique, 2008 ; Tant qu’il fera jour (roman), éditions Circé, 2009 ; Échos de Mrs. Crowe, Contrat Maint, 2009.

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Publiée dans Vacarme 50, , pp. 55-58.