d’un gai savoir écologique

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La mobilisation écologiste privilégie souvent un ton apocalyptique faisant signe vers un effondrement inexorable dont il faudrait, autant que faire se peut, parer les aspects les plus dévastateurs et anticiper les conséquences. Or, plutôt que d’osciller entre culpabilité impuissante et angoisse de la noyade, faire de l’écologie un horizon politique suppose de retrouver la joie d’une nouvelle promesse d’émancipation dans le vif des multiplicités qu’elle mobilise et des transformations qu’elle annonce.

La politique mondiale, c’est-à-dire aussi bien la politique du monde que les différentes manières de faire de la politique dans le monde, connaît depuis quelques années un indubitable tournant écologique. Les résistances peuvent être encore énormes, le productivisme des Trente glorieuses être encore fortement ancré, la conférence de Copenhague peut bien avoir échoué à amorcer enfin une politique mondiale sérieuse et efficace, le « Grenelle de l’environnement » peut bien n’être qu’un saupoudrage de demi-mesures, certaines conclusions hasardeuses du GIEC peuvent bien être sujettes à caution, rien n’y fait, le tournant est là : pour longtemps les questions écologiques sont devenues l’un des axes majeurs de toutes les propositions politiques d’aujourd’hui et de demain. Car on peut échouer, se payer de mots ou mener une politique de l’autruche tant qu’on voudra aujourd’hui, on sait d’avance que les mêmes menaces ressurgiront demain de manière d’autant plus dramatique.

Le vrai problème est de savoir si un tel axe pourrait pivoter un jour pour se transformer en horizon ; si loin de seulement signifier un recentrement sur des enjeux nouveaux des manières anciennes de faire de la politique, il peut aussi ouvrir sur un radical décentrement par rapport à ces mêmes manières et l’émergence d’un nouveau « principe espérance » pour parler comme Ernst Bloch.

On peut reformuler ce problème en termes religieux. Le christianisme a connu l’Évangile de Jean : texte splendide, tissé d’amour et de bonnes nouvelles du salut, peut-être légèrement décadent dirait Nietzsche, mais non moins splendide. Puis, mais près d’un siècle plus tard, il a connu L’Apocalypse de Jean de Patmos : texte atroce vouant l’humanité presque entière à la Bête et aux flammes. Cela a sans doute donné à tous les christianismes ultérieurs leur allure si bigarrée : mi-séduisants mi-effrayants, mi-doucereux mi-violents. Mais au moins il y avait bigarrure. En revanche, en termes d’écologie, il semble qu’on n’ait pour l’instant qu’une Apocalypse et aucun Évangile, aucune espérance d’un monde radicalement plus souriant. D’où la question : comment d’autant de « mauvaises nouvelles » pouvoir espérer extraire une « bonne nouvelle », un nouvel Évangile politique plus doux et plus gai ?

Ce parallèle entre écologie et christianisme peut paraître douteux tant il risque de complaire d’avance à tous ceux qui ne voient dans l’écologie qu’une nouvelle resucée funeste du christianisme (culpabilité, ascèse et rédemption). Cherchons-en un autre. Le communisme et le socialisme se sont constitués sur le postulat de la lutte des classes comme moteur de l’histoire. Postulat équivoque puisque pouvant conduire aussi bien « à la ruine des sociétés qu’à leur transformation révolutionnaire » comme disaient Marx et Engels. Or, le problème avec l’écologie est que son postulat paraît autrement plus univoque et donc désespérant : nous allons dans le mur et au mieux nous ne pourrons que sauver les meubles. Comment dès lors d’une telle univocité apparente espérer extraire malgré tout quelque chose de bon, c’est-à-dire quelque chose qui réanime l’espérance et l’imagination politiques ?

Dans tous les cas, on a donc compris le problème : l’écologie politique peut-elle être une joie de vivre au-delà des problèmes dramatiques du temps ? Nous aimerions répondre oui, mais en tant qu’écologie politique ; et sur au moins trois points. Les voici.

Après vous le déluge. Depuis Hans Jonas, on lit classiquement la prise de conscience voire la conversion écologiques comme la saisie lucide des enjeux du temps en termes de responsabilité, voire de culpabilité, tant une responsabilité qui n’est plus assignable à des gestes individuels et passés mais qui pourrait nous être imputée par les générations futures a toutes les chances de se vivre, subjectivement, comme culpabilité. C’est pourtant à maints égards une lecture curieuse et partielle. Car s’il y a bien une chose, en un sens, dont nous libère l’écologie politique, c’est de la responsabilité collective et de la culpabilité individuelle. C’était bien plutôt le judaïsme, le christianisme comme le marxisme qui supposaient une réelle impuissance du politique pour modifier l’état des choses et faisaient donc reposer le salut ou l’avenir sur la responsabilité de l’engagement propre de chacun. En revanche, l’écologie politique croit en la politique comme jamais puisqu’elle estime que les problèmes de l’énergie, de l’eau, du climat, de la nourriture, du travail ne peuvent se résoudre que par des accords politiques globaux. Elle dédouane donc d’avance le sujet individuel de toute responsabilité et de toute faute. Ce qui ne signifie évidemment pas qu’il n’existe pas dans les mouvements écologiques, comme dans tout mouvement politique, de la canaille sacerdotale prête à culpabiliser ses contemporains autant qu’il est possible. Et ce qui signifie encore moins que celui qui préfère fermer son robinet quand il se brosse les dents ou rouler en vélo plutôt qu’en 4x4 est un idiot tant c’est plutôt un signe d’intelligence que de chercher à adapter son comportement aux idées que l’on défend. Simplement, en vérité, à tous ses ennemis qui pensent « après moi le déluge », au moins une certaine écologie politique conséquente n’a pas à répondre par une culpabilité inavouable, diffuse, et finalement partagée. Elle semble soutenir plutôt un « après vous le déluge », c’est-à-dire une pensée en un sens assez gaie et rieuse des désastres qui ne sont pas encore advenus.

Multiplicités véridiques. Depuis la fin des totalitarismes, tout le monde, même les plus radicaux, s’est peu ou prou converti au pluralisme et à l’affirmation que l’on ne pouvait plus miser les progrès politiques sur un seul et unique sujet de l’histoire (le peuple, chrétien ou déchristianisé, ou le prolétariat) mais sur des multiplicités à jamais hétérogènes (les peuples, les minorités, les multitudes). Or, l’écologie politique offre peut-être pour la première fois l’occasion réelle de faire d’une telle conversion autre chose qu’une simple concession ou une simple incantation. Car si une chose est sûre c’est que l’écologie politique est à jamais et irréductiblement tissée de mouvances sans rapport. C’est moins dans le christianisme que justement dans l’écologie politique qu’il y a « de nombreuses chambres dans la maison du père ». Elle comprend des experts et des incompétents qui se piquent même de leur incompétence (Guattari) ; des citadins et des paysans convertis à l’agriculture biologique ; des régionalistes et des cosmopolites ; des réalistes et des « rêveurs de l’absolu » ; des tragédiens et des fêtards ; et même des cartésiens scientistes qui pensent que l’on est responsable des désastres de la planète parce que l’on est « comme maître et possesseur de la nature » et des heideggériens technophobes qui pensent que tout cela est dû à l’arraisonnement scientifico-technique de la pensée et de la terre. Et son génie est de penser une telle diversité non comme une faiblesse ou un nœud de contradictions, mais comme une force et une possibilité de connexions hétérogènes indéfinies. L’écologie politique est peut-être le premier mouvement historique qui prétende de manière crédible, malgré même ses inévitables grenouillages d’appareils, unifier sans homogénéiser, rassembler sans confondre, de véritables multiplicités pratiques et théoriques.

L’abondance, enfin. Il est courant et lassant d’entendre les critiques de l’écologie politique rappeler combien les apologètes de la décroissance et du respect des équilibres naturels sont les derniers ascètes, les derniers pères la vertu, les derniers contempteurs des joies de la consommation, faisant bon cas du sort des « vrais » pauvres ne demandant que du travail et de la consommation. C’est lassant tant tous ces gens manquent d’histoire et oublient d’expliquer pourquoi ce sont justement des bataillons de soixante-huitards écrivant sur les murs « jouissons sans entraves » qui ont grossi les rangs de l’écologie politique. Mais c’est plus lassant encore théoriquement tant c’est là ne pas comprendre combien en un sens l’écologie politique est tout le contraire d’une promesse de « se serrer la ceinture » et tout particulièrement pour les plus pauvres. C’est bien plutôt le porte-drapeau le plus légitime d’une promesse d’abondance pour tous. Car sa pensée est à maints égards l’héritière des marxismes hétérodoxes qui rappelaient combien c’est seulement le productivisme qui produit le sentiment de rareté, me rappelant sans cesse tout ce dont je manquerai toujours : une villa à la mer et un chalet à la montagne, une voiture dans chaque ville et une moto dans chaque port. Marshall Sahlins pouvait écrire ainsi Âge de pierre, âge d’abondance, et c’est encore cela que veut l’écologie politique : non un retour à l’âge de pierre (elle a trop besoin de sciences, de techniques, et a un trop grand sens de l’irreversibilité de la roue de l’histoire), mais un retour à une certaine abondance — celle où il y a bien assez pour tous parce qu’il n’y a pas trop pour quelques-uns. Et Deleuze de défendre, dans son Carmelo Bene, une certaine volonté des sous-développés de « demeurer sous-développés » et c’est encore cela que veut l’écologie politique d’aujourd’hui : non pas brutaliser les peuples les plus démunis mais respecter leur volonté la plus profonde et la plus juste — celle de vivre et non d’être exploités. Et même le jeune Marx quand il prônait de retrouver une certaine « continuité de l’homme et de la nature » se retrouve encore dans la promesse de l’écologie politique d’aujourd’hui, car une telle continuité signifie autant cesser de détruire la nature que cesser de détruire l’homme pour affirmer d’un même geste que c’est seulement dans la défense de l’un comme de l’autre et à parts égales que l’on (c’est-à-dire absolument tous) ne manquera plus de rien sinon du seul manque qui vaille, celui de l’esprit et non des biens. Quel horizon plus humain ?

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Publiée dans Vacarme 51, , pp. 45-46.