Vacarme 17 / Processus

Un été de feu De bons jours pour mourir 1/2

par

Au mois de juin, en plein Intifada, le site d’Air France proposait dans ses « promotions » du mois, un billet aller-retour pour Tel-Aviv à moins de 230 euros.

Au nom du boycott des produits et des services israéliens, je m’étais refusé à acheter un billet sur El Al [1] et j’étais résolu à payer le prix fort sur la compagnie française. Au moment de ma réservation, je fus donc agréablement surpris d’obtenir une remise conséquente de plus de 400 euros.

Tout était bon ces derniers mois en matière de propagande commerciale et de désinformation pour attirer les capitaux étrangers vers l’État juif afin de mettre un frein - relatif - à l’effondrement dramatique de l’économie israélienne. Lors d’un petit passage dans le métro parisien, je remarquai les affiches géantes proposant des séjours de rêve le long des plages ensoleillées d’Eilat ou de Tel Aviv à des prix défiants toute concurrence.
Mais rien n’y faisait et la descente aux enfers avait bel et bien commencé : depuis le début de la deuxième Intifada, en automne 2000, « le produit intérieur brut d’Israël s’est contracté de 12%, en raison d’une chute de 58% des revenus du tourisme. [...] Au moins 25 hôtels ont mis la clef sous la porte, la compagnie aérienne nationale El Al qui avait commandé de nouveaux avions pour faire face à une forte demande, en est réduite à supprimer des lignes, à vendre des appareils et à licencier des centaines de personnes ». [2] Nous étions donc peu de touristes dans le vol AF 1993 du 18 juillet 2001.

Les mesures de sécurité tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’aéroport Ben Gourion ont atteint maintenant leur niveau maximum : encadrement des passagers et contrôle d’identité au faciès sur le tarmac dès la sortie de l’avion, renforcement des agents en civil, dépouillement systématique des bagages et interrogatoire obligatoire d’au moins deux heures pour tous les passagers non-juifs, quelle que soit leur nationalité, filtrage et accès limité à l’aéroport, présence accrue de véhicules policiers et militaires ainsi que de soldats en tenue de combat autour de l’enceinte de l’aérogare. Les individus d’origine arabe ont droit, eux, à un traitement de faveur : nous entrons alors sans détours dans le processus discriminatoire et ségrégationniste d’un régime qui pratique un apartheid dissimulé.

Je suis abordé par deux agents de la sécurité après le contrôle des passeports et invité à prendre place dans une longue file d’attente constituée uniquement d’Arabes. Après le vidage intégral des valises et l’analyse spectrographique de tous les appareils électroniques, chaque personne est conduite dans une cabine spéciale afin d’y être déshabillée entièrement. Puis, suivent les interminables questions usuelles sur les motivations du séjour, les relations entretenues avec des Palestiniens à l’intérieur des territoires occupés etc.

Délit de faciès, de religion et d’opinion s’ajoutent à la liste déjà longue des actes antidémocratiques qui enfonce un peu plus l’État juif dans le non-droit [3]

Le trajet en taxi de Lodd à Jérusalem se fait sans problème. Nous sommes huit passagers. Six sont Juifs américains et ont pris résidence dans les hôtels huppés de Jérusalem Est aux trois quarts vides. Ils souffrent de la chaleur. L’un d’eux, un homme d’une quarantaine d’années en cravate et chemisette blanche, s’adresse à moi avec un accent new yorkais. Il me parle du soleil, de la pollution, du paysage. Du silence. Il a les yeux plissés lorsqu’il retire ses lunettes de vue pour essuyer ses verres humides et s’éponger le front. Il a l’air sympathique. Il sourit. Il est étrangement insouciant quand il me pose des questions sur le téléphone mobile que je tiens à la main. C’est visiblement la première fois qu’il met les pieds ici et il parle comme quelqu’un qui n’a pas peur. Un instant, j’ai le sentiment d’être dans n’importe lequel de ces pays où règnent l’insouciance et la paix. La septième passagère est une belle jeune femme du Nord, une Suédoise ou une Hollandaise. Elle voyage avec peu de bagage, peu de vêtement. Elle est gênée par les mouvements d’un gros homme coiffé d’une kippa trempée de sueur qui a pris place à côté d’elle et dont l’épouse, assise devant lui, se retourne toutes les cinq minutes pour voir ce qu’il est en train de regarder comme ça avec insistance, la tête tournée vers le bas, les jambes fines qui descendent de la robe courte de la jeune scandinave ou les valeurs obsolètes du Nasdaq dans les pages centrales du Washington Post qu’il tient fébrilement entre ses doigts boudinés.

En attendant le départ de la navette, tandis que je fume une cigarette à l’ombre d’un palmier sous les froncements de sourcils d’un groupe de touristes yankees qui cherche désespérément un panneau mettant à mort les consommateurs de tabac, le chauffeur de taxi, un Arabe israélien vient me rejoindre et me dit quelques mots en hébreu. Je lui réponds en arabe qu’à Jérusalem il me faut trouver un véhicule qui puisse me monter sur Ramallah. Sa cigarette reste un instant en l’air et il me fait un clin d’œil en réfléchissant à toute vitesse car l’un des policiers israéliens s’approche vers nous et fait signe au chauffeur qu’il peut maintenant partir.

Nous regagnons la Mercedes et l’homme me dit tout bas qu’il accompagnera d’abord tout le monde avant de s’occuper de moi. C’est plus prudent pour lui.

Ce sont les chars que l’on voit en tout premier lorsqu’on approche de Bethléem, à la périphérie de Jérusalem. Ils ont pris position en haut des collines de la ville sainte et leur situation stratégique leur permet de contrôler une zone importante sur toute la moitié sud de la ville occupée, de Beit Sahour à Bet Jala. C’est de là que sont partis les tirs lorsque Tsahal a bombardé pour la première fois Bethléem, prétextant le nettoyage des foyers de résistance des Palestiniens soupçonnés de préparer des actes terroristes à l’intérieur d’Israël, notamment à la suite de l’attentat de Tel-Aviv où un kamikaze de 19 ans s’était fait sauter avec la bombe qu’il transportait sur lui [4]

Puis, lorsqu’on tourne autour des fortifications de Jérusalem, on est frappé par la circulation fluide et les endroits habituellement gorgés d’une foule compacte, aujourd’hui désertés. C’est le cas près de Bab El Hammoud (Porte de Damas) et des rues adjacences, la Route de Ramallah et la Route d’Hébron, qui avant l’Intifada étaient impraticables, tant les taxis collectifs, les véhicules venant de partout se mêlaient aux badauds, aux cars de touristes, aux marchands de quatre saisons, au flot incessant du petit peuple arabe de Jerusalem-Est qui venait là faire ses emplettes, discuter autour d’un café au milieu de la rue assis sur un pan de mur ou encore fumer un narguilé en commentant les nouvelles venues d’un monde meilleur.

Au bout d’une heure quinze, je me retrouve justement devant la porte de Damas, en face de trois chauffeurs de taxi qui fument assis sur le marche-pied de leur véhicule désespérément vide. J’avais laissé à mon conducteur le soin de négocier un bon prix mais ce fut en pure perte. Je dus payer, en plus de mon billet, celui des autres passagers fantômes.

J’étais enfin sur la route du premier barrage militaire, à trois kilomètres de là. Je respirais l’air lourd à travers la fenêtre de la camionnette. Je sortis une cigarette et en proposais une à Fadi, le jeune homme originaire d’Hébron qui conduisait fébrilement à toute vitesse en regardant à droite et à gauche d’un air inquiet.

— Cela fait trois mois qu’on ne travaille plus. Plus personne n’emprunte cette route maintenant. Cinq personnes ont été tuées par les colons qui sont là-haut, tu vois, et tous les jours ils tirent au fusil d’assaut sur les voitures arabes qui passent. Comme ça pour s’amuser.

— T’as peur ?

— Tout le monde a peur mon frère. Même eux ils ont peur.

Soudain, il tourne à droite et s’enfonce dans une petite route sablonneuse. Je ne reconnais pas le détour malgré les dizaines de fois où il m’est arrivé de prendre des raccourcis pour passer de Jérusalem à la West Bank.

— C’est quoi cette route ?, je demande.
— C’est une nouvelle route.
Il se retourne vers moi et sourit pour la première fois. Il me demande si je veux écouter de la musique. J’enfonce un peu plus la cassette qui était déjà dans le lecteur et j’entends une voix que je connais bien, chaude et suave, celle de Georges Wassouf.
— J’adore Georges Wassouf, je dis.
Il sourit un peu plus. Puis il s’arrête, sort de la voiture. Je reste seul avec la musique. Il revient peu de temps après.
— Tu vas monter avec Mahmud. Il va t’emmener sur la route de Ramallah. Ne lui donne rien, j’ai vu ça avec lui. Ne parle pas surtout, ne lui dis rien, ne lui demande rien.

Il me salue, remet mon destin dans les mains de Dieu et me souhaite beaucoup de bonheur.

La route avec Mahmud est ennuyeuse car il ne parle pas et je ne lui adresse pas non plus la parole. Il fait chaud. Nous traversons deux autres barrages israéliens. Au dernier barrage, avant de pénétrer dans la Zone A sous contrôle palestinien, deux jeunes femmes très jolies sont de chaque côté des barres de béton qui obligent les véhicules à ralentir. Elles inspectent avec des yeux bleus et durs les visages des passagers, la mitraillette pointée devant elles, le doigt sur la gâchette.

Je me retourne vers l’une d’elle tandis que Mahmud adresse à l’autre soldat un signe de paix de la main gauche.

Ses yeux sont dans les miens. La jeune femme doit avoir 20 ou 21 ans. Une courte mèche brune sort de son casque. Elle est belle. Elle est crispée. Ou peut-être a-t-elle froid malgré la chaleur étouffante du désert. Ou peut-être voulait-elle dire quelque chose de doux, de tendre même, avec ces cheveux couleur de jais. Un secret peut-être, un aveu, une confidence. Mes yeux sont dans les siens. Je me dis que sous son double gilet pare-balle et son treillis, cette jeune femme doit avoir la peau douce et doit ressembler à un petit animal qu’on a envie de prendre dans ses bras quand il a peur, quand il entend du bruit dehors, la nuit, car la nuit est propice à la crainte et à l’irrationnel. Alors c’est ça, je me dis, elle a peur, elle aussi, malgré l’attirail de mort qu’elle porte sur elle comme le poids de ses fautes improbables, elle a peur.
Je la suis des yeux quand notre voiture passe devant elle et même après, je la regarde encore et je suis obligé de sortir la tête et de me pencher pour la voir. Elle me regarde encore, je le sais, parce qu’il s’est passé quelque chose à ce moment, elle regarde encore, jusque dans le tournant, le fusil-mitrailleur baissé, le canon touchant presque le sol, comme si elle voulait tirer à bout portant dans la terre pour la tuer.
Je me retourne vers Mahmud, toujours fixé sur la route.

— Elle était belle cette fille, dis-je.
— C’est une juive. Les Juifs ont tué mes parents quand j’avais huit ans.

Fadi m’avait prévenu, je n’aurais pas dû lui parler.

Ramallah a changé depuis la dernière fois, il a un an. Je ne reconnais plus ma ville. Plus personne n’est tranquille et sur les visages, il n’y a pas de paix, il n’y a pas de sourire et de joie.

À l’hôtel El Wehdeh, je suis chez moi et mes amis Fawaz et Hassan sont toujours là. Ma chambre a un peu changé. Les murs sont fraîchement repeints et elle paraît plus grande. Le store est neuf ainsi que le montant de la fenêtre et les vitres. Il y a également un décodeur analogique et je reçois maintenant toutes les chaînes arabes du Moyen-Orient plus quelques chaînes du Maghreb, CNN évidemment et TV5, la chaîne française internationale du service publique. Je suis heureux à l’idée de pouvoir suivre en direct pendant trois semaines le Tour de France cycliste.

Après tout, me dis-je hypocritement, je suis en vacances.

Je suis encore trempé de sueur lorsque je sors de ma chambre pour déguster le café que m’a préparé Fawaz sur la terrasse, dans le fauteuil vert et noir défoncé que j’aime bien et que j’ai sauvé un jour d’une fin prématurée vers la décharge toute proche.

— Ma douche ne marche pas, dis-je.
— Il n’y a plus d’eau depuis quatre jours. C’est la faute des Juifs.
— C’est quand même pas les Juifs qui contrôlent le soleil et la pluie... ?
— Des fois, je me demande, me dit Fawaz. Tiens, viens voir.

Je suis sur le balcon et juste devant nous, à la place de l’ancien commissariat central de police, un amoncellement de pierre et de verre cassé sur lequel un gros chat roux se promène.

— Nom de Dieu, je dis.
— Ça s’est passé l’après-midi. J’étais ici-même avec un type, un Jordanien et on prenait un thé. D’un seul coup, on entend un sifflement et deux secondes après on voit un truc énorme qui rentre par la porte du commissariat et tout de suite après, une grosse explosion. Avec le souffle, on est tombé par terre. Le temps de se relever et de courir dans le couloir, les hélicoptères Apaches ont tiré deux autres missiles qui sont entrés dans le bâtiment. Toutes les vitres du quartier sont tombées.
— C’est pour ça que les carreaux de ma chambre sont neufs.
— Ça faisait même pas une semaine qu’on les avait changés. Assis-toi et bois ton café, il va refroidir.

Je me souvenais avoir visité le commissariat avec un ami de Fawaz qui appartenait à la Force 17 [5]. J’avais bu un café semblable à celui que je tenais à la main, dans la pièce juste au-dessus de l’entrée. Le jeune flic qui était là me posait des questions sur la France et m’avait dit que la première chose qu’il visiterait s’il allait là-bas, c’était Fort Boyard, l’ancien pénitencier érigé en forteresse sur une île de Bretagne et servant de cadre à un célèbre jeu télévisé sur France 2, une émission très populaire dans tout le Moyen-Orient.

La tasse me brûlait les doigts. Il faisait encore très chaud même si le muezzin, juste devant moi, appelait déjà à la prière du soir les quelques fidèles encore dehors. Fawaz m’avait laissé seul sur le balcon et venait d’allumer la télévision dans la salle commune pour compter les nouvelles défaites diplomatiques et entasser les morts dans sa mémoire déjà pleine de cadavres et de tristesse.

Je retournai dans ma chambre pour regarder le résumé de l’étape du jour.

Tandis que l’américain Lance Armstrong imposait une fois de plus sa domination sur le cyclisme mondial et gravissait les montagnes comme si c’était des collines, de l’autre côté de l’Océan, dans son ranch d’été, l’américain Bush, le club de golf à la main et l’air menaçant, sommait une fois de plus les Arabes et les Juifs de mettre un terme à la « spirale de la violence ».

Je regardais sans les voir les images qui défilaient devant moi.

La canicule et les incendies de forêt, les préparatifs de guerre des policiers italiens à Gênes pour le sommet du G 9, les remous intestinaux de l’Etna, les visages au sourire figé sur les photos d’identités d’adolescentes disparues.

J’avais mis quinze heures pour faire le chemin entre ma chambre à Drancy et ma chambre à Ramallah. Je ne pensais pas y arriver. Je ne savais pas ce que j’allais trouver ici. Je ne savais pas non plus ce que j’étais venu chercher. Je ne le sais toujours pas. Je vais dormir et je vais attendre demain pour ouvrir les yeux et les oreilles. Je vais attendre demain pour retrouver mes sens.

Peut-être qu’il fera moins chaud. Peut-être que les policiers italiens seront finalement gentils. Peut-être qu’on retrouvera les filles disparues dans un coin en train de dormir. Peut-être que le volcan dormira, lui aussi, à son tour, dans cette paix relative du monde, quand le monde devient un rêve un peu trop beau, parce que c’est l’été, parce que c’est les vacances, et qu’on n’a pas envie de trop penser à ce qui dérange, à ce qui fait mal, à ce qui brûle, quand on est en vacances.

Mais demain, comme hier et aujourd’hui, sera de nouveau un bon jour pour mourir.

Ramallah, Montpellier. Juillet-Août 2001.

Notes

[1Compagnie aérienne nationale israélienne

[2New York Times, 21 juin 2001

[3Il est bon de rappeler que la démocratie est un système politique qui ne considère pas les gens selon leurs croyances ou leurs origines, mais tend à ancrer les principes d’égalité et de justice entre les citoyens indépendamment de leurs confessions et de leurs appartenances. (note de l’auteur).

[4Le 2 juin, l’attentat devant la discothèque Le Pacha à Tel-Aviv avait fait 21 victimes dont le kamikaze.

[5Force 17 : la garde rapprochée du président Yasser Arafat

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Publiée dans Vacarme 17, , pp. 67-69.