Vacarme 51 / cahier

dans la ville close

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Il est 12h25 ce 17 février 2009, attente de l’ambulance pendant 40 minutes, brutale semble la carrure des deux brancardiers costauds dans ma porte. Je descends à pied, vêtu élégamment. Par le fond de la camionnette, on tire un brancard, je m’allonge pieds vers l’arrière. Merveilleux, le travelling arrière referme ma rue et la rue du Pas-de-la-Mule, puis le large boulevard Beaumarchais. Devant moi l’espace se referme derrière nous qui avançons, mon espace le plus intime depuis 50 ans. Place de la Bastille, animée d’un mouvement rotatoire inexorable, un fragile vélo s’approche de l’ambulance, à ma droite, comme pour doubler le puissant véhicule entre celui-ci et la colonne de Juillet que serre sa rapidité. Pédalage énergiquement risqué de l’étranger en costume noir dans la froideur du temps gris, j’apprécie soudain le confort de mon brancard et la tiédeur promise du lit d’hôpital.

Notre giration se résout en une spirale s’échappant dans le faubourg Saint-Antoine, celui-ci m’offre avec crudité ses signes identifiants — magasins dans d’anciens ateliers de fonte et de verre, le square dit « Charles-Baudelaire » (nom officiel : Trousseau), la greffe biaise de la rue Crozatier —, détails de toute une vie, notamment depuis février 1960, quand je me porte vers A.M. accouchant d’Emmanuel à l’hôpital Saint-Antoine dans lequel maintenant l’ambulance tourne.

Le stationnement aux urgences fut une scène, un tableau démesurément long. J’allai, A.M. autorisée à ne pas me quitter, dans une cellule où bientôt une infirmière fit sur moi quelques prélèvements. Nous attendîmes. Longtemps. Dans une nouvelle cellule, où nous attendons, un médecin vient, me rassure (un peu), décrète un scanner de mes reins. Me voici sur le lit-brancard de l’hôpital où l’on me transvasa depuis le brancard de l’ambulance, dans une salle d’attente comble de lits-brancards où deux personnels l’emportent en nombre sur les malades : le personnel soignant et les accompagnateurs, dont certains parlent très fort à leur proche, le seul malade, oubliés les autres. Une comédie humaine se dessine et s’exprime, nombreux immigrés, suggérant parfois la précarité. Attente, attente. A.M. s’est décidée à partir manger quelque chose. Revient au bout d’une heure, belle, élégante en toute simplicité, offrant à mon psychisme le plaisir des petites boutiques du faubourg Saint-Antoine, dont l’une est un traiteur turc. À 17h30, on me brancarde vers le scanner. Opération vite faite. On me sort dans un couloir froid. Attente. Deux jeunes et jolies femmes passaient par là, elles acceptent de me rouler jusqu’à ma salle d’attente, où je ne vois A.M. Aussitôt, un aide-soignant me dirige derrière un rideau : petite salle dite d’observation, à trois lits dont le mien. Contre moi, un Algérien sexagénaire se dispute avec deux femmes, une lourde quinquagénaire et une jeune fille, secrétaire ou étudiante. Elles lui reprochent de ressasser les mêmes sottises, de parler voyages alors qu’il doit se soigner, consulter un psychiatre. Il tient bon, se veut autoritaire, SE RÉPÈTE. Vivement je statue sur la rapidité des saisies qu’effectue l’esprit humain, en l’occurrence le mien : l’épouse semble appartenir à une classe supérieure à celle du malade, dont elle est probablement séparée depuis de longues années. Derrière un rideau à moitié ouvert, un homme va mal. Trois aides-soignants veulent prélever son urine, mais il ne cesse de la lâcher sous lui, le mot « couches » revient — et la phrase « Donnez-nous simplement une goutte ». On le lave, on ôte le drap mince que nous avons tous. Les aides-soignants ne cessent de demander aux accompagnateurs de sortir, ils restent de marbre. Les deux « Parisiennes algériennes » acceptent enfin de lever le siège, je demande à l’« étudiante » de chercher A.M., « grande à casquette », elle me dit : « Je vois très bien ». 10 minutes après, les deux femmes reviendront avec A.M., qu’on avait évacuée vers une autre salle d’attente pendant mon scanner. Une jolie femme médecin interroge, neutre et gentille, mon voisin algérien qui dit avoir bu avec son voisin, le lundi, une bouteille de Ricard et deux bouteilles de vin. Le mardi (aujourd’hui), à midi, il est tombé dans la rue, près d’ici (il habite rue de Montreuil), les pompiers l’ont amené aux Urgences de Saint-Antoine. Il dit les faits avec plaisir, pourrait-on croire. Les deux femmes partiront, il me parlera, se montrera autoritaire avec les aides-soignants pour obtenir une deuxième bouteille d’eau. Selon lui, le monde le met à la casse. Il a 64 ans ; retraité, il vit seul, sa fille va le voir rarement, la deuxième fille plus rarement encore. La seule chose qu’il peut faire c’est boire, il dit « on peut faire », puis précise son régime : deux bières et deux demi-bouteilles de vin, à midi et le soir. Peu m’importe s’il minimise les doses, il répéta une formule : « On doit boire », que je fais glisser vers son développement : « On ne peut rien faire d’autre, obligatoirement on boit. » Il atteint le plénum certains jours de fête. Il a quelque chose de drôle — et de gentil, mais je sais que souvent il exerce son pouvoir avec un égoïsme féroce, « comme font les hommes » (les mâles).

Les résultats du scanner devaient être fournis à 18h30, bien après 21 heures un médecin est venu, nouveau, jeune. On ne constate nulle atteinte, je dois poursuivre la phase d’observation dans une bonne chambre. Nous roulons dans des couloirs souterrains un peu froids. A.M. continue sa mission d’accompagnement — je me sens… le mot « coupable » n’est pas exact —, elle accomplira à la perfection mon installation, j’éprouve un plaisir du lit. On m’apporte un dîner refroidi que je mange à moitié ; excellente brandade de morue, je n’avais pas mangé depuis plusieurs jours, pris aucun des trois repas. A.M. part à 22 heures passés, quel sera son dîner ? Couché dans un bon lit aux pentes douces, je sens la douleur monter dans le centre gauche de l’abdomen, comme dimanche, constate ainsi qu’elle avait cessé le mardi à 5 heures du matin. J’attendis qu’un interne autorise l’infirmière à verser un analgésique dans ma perfusion (5 % de glucose), destinée à maintenir la veine ouverte, alors mon esprit rapproche l’espace qui se refermait devant moi le fuyant à 12h30 et l’ouverture de mon corps à des substances qu’on y verserait peut-être.

La phrase se précisa ; plutôt : redite, se confirma : « J’ai toujours aimé l’hôpital, espace vivant plus que de mort », une cité close dont les couches sociales se superposent et se croisent en permanence, de la passeuse de serpillière au grand patron ; une société FERMÉE, ouverte à la société qu’on devine autour d’elle, cordonniers et agents d’assurances, camionneurs et ministres, PDG et SDF. ; un espace de résurrection plus que de mort, mais il recèle la familiarité de la mort, et rien de plus sinistre qu’un convoi mortuaire s’ébranlant dans l’un des arrières de l’hôpital : « On se retrouvera juste après les grandes poubelles », « On lèvera le corps. »

vendredi 20 février, 3e jour d’hôpital

10h08 Quand, un peu avant 10 heures, je me suis levé du bord du lit où j’écris, pour aller au cabinet de toilettes (selle, rasage, débarbouillage en moins de 10 minutes), j’ai été frappé de vivre dans un monde de fils que parfois leur enchevêtrement bloque : fil du téléphone, de la perfusion, de la manœuvre du lit. Ce réseau me rappelle notre organisme, si riche de séquelles.

15 heures Pour écrire avec plus de plaisir, j’ai gagné le petit salon aménagé dans le hall des ascenseurs, et l’un des beaux fauteuils en simili-cuir, d’abord j’ai lu que tous les journaux critiquent le plan de relance de Sarkozy et rappellent que les 3,5 milliards d’euros du bouclier fiscal seraient utiles à l’État : à nous. Lu, très vite, dix nouvelles ; les sorties racistes de Berlusconi — « oh, pardon, ça m’a échappé, c’était pour rire » — seraient calculées : sa popularité atteint 53 % malgré la crise et l’absence d’action. Appris que l’ensemble des travailleurs précaires d’une entreprise constitue la variable d’ajustement. Appris de la Food and Agriculture Organization (FAO) que 40 milliards de dollars suffiraient pour nourrir les affamés.

Les nombres sans image en acquièrent une quand on les apparie. Salaire d’un Grand PDG : 700 SMIC. 40 milliards de dollars : moins de 10 boucliers fiscaux offerts par le président d’un pays minuscule sur la carte à ses pitres et à ses gangsters — qu’il nomme goulûment « des patrons voyous ». 40 milliards : le quart des 160 milliards qui renflouèrent le seul AIG parmi des dizaines d’institutions financières qu’une telle manne sauva (provisoirement ?). Soudain : des images ! Des visages. Les génies dont l’incompétence (la vue à court terme) et les malversations ont creusé le déficit d’AIG portent la responsabilité de l’équivalent 4 FAIM DANS LE MONDE. La guerre d’Irak : 90 Faim ; souligner : Irak tache minuscule sur le globe. Levant les yeux de mon papier que pourrait soulever le bruissement d’un passage, j’observe au-dessus de mon fauteuil confortable le visage d’un voisin dont la pauvreté perce à travers l’uniforme que lui a alloué la solidarité hospitalière.

Mon voisin algérien est parti. Né en 1945, grand, maigre, vieux, il m’a demandé si les discours de son frère, né en 1948, corpulent en survêtement gris-blanc un peu sale, gauchiste (il a, tendance « musulman », les mêmes opinions que nous), ne nous avaient pas importunés, A.M. et moi, hier après-midi.

Un grand garçon sec en tenue de sport sobre et propre l’a remplacé. Il a téléphoné longuement à un ami : « une perle dans le poumon, grosse », puis : « dimanche, fatigué, je me suis allongé sur le divan à 15 heures, réveillé lundi à 15 heures, ça ne m’était jamais arrivé de ma vie ». Angoissante longueur de la téléphonade, je fais retirer la perfusion, m’habille dans les toilettes. Passant devant le pied de son lit, j’avais cadré la nouvelle tête, 40 ans (moins ?), la peau de son visage trouble me trouble, livide et rosâtre : il boit. Sortant du cabinet de toilettes, je l’entends répondre à un médecin, une nouvelle, belle et jolie, qu’il est séparé, je vois le divan, le logis, il est seul, ce dimanche, a rencontré des copains au bistrot, revient fatigué, s’endort, ne sait encore qu’il mourra bientôt d’un cancer du poumon.

Vêtu d’un élégant survêtement (« Puisque nous allons mal, donnons-nous la plaisante illusion d’aller bien »), je suis allé dans le salon. Tandis que j’écrivais, un jeune Beur un peu simplet lié à un déambulateur (auquel s’accroche sa perfusion ?) m’a parlé : « Vous êtes là depuis peu ! — Mardi soir. — Moi, depuis un an, j’ai une tumeur au cerveau. » À « Je m’appelle Zihed » répond : « Moi, Hubert. »

Je me sens coupable d’aimer la précarité — cette sorte de nudité —, je défends mon humanisme : ce n’est pas moi mais ma vision littéraire qui aime la traiter, comme pour l’abolir, la traiter pour faire ressortir sa force austère… depuis Crin et Absolument au début des années 1960… contre tout misérabilisme.

Le précaire à la perle est parti dans sa cage de fer : on l’a roulé jusqu’à quel étage ? Chambre immensément vide vue depuis mon lit, une petite grosse toute jeune a surgi avec quantité d’appareils et de substances nettoyantes ; elle est sortie en juillet d’une école sise dans l’hôpital du Kremlin-Bicêtre, a été engagée ici en août. Tout en me parlant, elle traite intensément les chaises, les pieds, le mur, en l’absence du malade, comme un artiste sculpte la glaise, mais en allant très vite. Ou comme un enquêteur relève des empreintes sur le lieu du crime. Femme de ménage d’un rang supérieur, elle fait régner l’asepsie.

Comme je lui avais demandé où était la cafétéria, Zihed m’a annoncé dans le petit salon que précisément il s’y rendait. J’ai maintenant mes lunettes : il n’est pas tout jeune (30 ans ?) ; de nombreuses dents manquantes, laides les restantes, défigurent son visage trop ovale. Un petit de meilleure apparence l’accompagne ; employé à Pontoise dans un laboratoire d’analyse, il vient d’achever un contrat à durée déterminée (CDD), en obtiendra-t-il un nouveau ? Il veut faire l’école des aides-soignants (au Kremlin-Bicêtre ?), le défiguré ovale l’en dissuade : « C’est un métier épouvantable… tripoter la merde des autres. »

samedi 21 février

Petit-déjeuner, Zihed édenté est venu m’apporter son jus d’orange, je suis allé le boire au salon en sa compagnie. Il n’est pas simplet-benêt, bien au contraire : esprit jeune, fraîche attention au monde, nul traficotage de la vérité = INGÉNUITÉ, la laideur de ses dents disparaît, je lui trouve du charme. Les informations jaillirent : sa neuropathie, au bout de 3 mois de chimiothérapie agressive. Il ne pouvait aller à la selle et faisait sous lui, se déplaçait en chariot. Il est originaire de Bechar (le colonial Colomb-Bechar) dans le sud-ouest de l’Algérie aux confins du Sahara et du Maroc (« Y a-t-il des Sahraouis ? demandez-vous, oui ! ») ; c’est un Touareg fixe, son oncle fait le commerce transsaharien avec le Niger (« en chameau ? », sourire : « en camion »). Il a la double nationalité, me confirme scientifiquement qu’on ne dit plus « Beur » mais « Rebeu ». Pendant 7 ans il a beaucoup bu, jusqu’à 2 litres de rhum par jour, sa 2e femme l’a sauvé. Sa 1re : une camarade qu’à 17 ans il a engrossée ; il a 30 ans, on lui en donne moins, l’enfant a 12 ans ; il doit lui allouer 200 euros par mois, ne peut le faire, il ne le voit pas ; la mère utiliserait l’argent pour elle, son ami « est abonné au crack ». Zihed sera peut-être guéri en mars (il a dit plusieurs fois J’ESPÈRE) et s’installera en Algérie — malgré la chaleur grandissante ; se dessinent des journées entières passées sous des camions à l’ombre puissante ; ai-je bien compris ?

J’ai écouté et questionné, répondu à sa question : ce qu’il me voit écrire entrera dans un nouveau livre, après de nombreux livres. « Ils rapportent ? — Des institutions m’offrent des voyages : Japon, Chili, Andalousie. » Je questionne : « La chimiothérapie a fait de grands progrès ? » J’entends (vois) : cheveux conservés, nausée seulement dès qu’on mange, alimentation perfusée.

12h30 Dans le salon, une petite Noire noueuse : 50 ans ? Antillaise ? Elle tranche avec les Beautés de Notre service par l’absence de personnalité. Ce n’est pas une malade, mais on n’autorise les visites qu’à partir de 13 heures Revenu dans la chambre, j’ai découvert mon nouveau compagnon dans son lit : un beau mort vivant au crâne lisse, peut-être un Africain de l’Est (Éthiopien). Il parle très peu le français, donne à ses demandes la forme d’un ordre sec : « Va chercher l’infirmière ! », me lance-t-il. Fréquente, sa grosse toux secouant un corps décharné se conclut en un crachat dégueulé. Je ne déplore pas cette compagnie, adepte quasi-dogmatique du service public pour tous, aux États-Unis mon hospitalisation me coûterait des milliers de dollars.

12h46 J’ai mangé une nourriture assez bonne sans grand appétit, je nettoye mes dents, j’urine : pas de sang ! Ce matin j’avais perçu un éclaircissement — dont je n’ai pas parlé à l’interne, venue à 13 heures (nouvelle par rapport à celle des mercredi-vendredi, je n’ai jamais vu de médecin). Je calcule : l’hématurie a duré 7 jours.

12h50 Mon pistolet — grenat par transparence — dépassant de sous le lit, je vais le vider aux toilettes, mon voisin (je vois bien sa tête, ce pourrait être celle d’un ascète hindouiste) esquisse une demande, je crois comprendre qu’il veut boire ; je tiens le pistolet lourd d’urines grenat à la main, il s’impatiente, tape sur un verre, je dis « j’arrive », je vide puis rince le pistolet dans la précipitation, l’accroche à un « tamis en fil de fer », reviens, je comprends que sa petite bouteille d’eau minérale est difficile à ouvrir… même pour moi qui bientôt triomphe. J’emplis le verre qu’il me tend, sa main se renverse sur le côté comme ferait un enfant caractériel, bientôt on change son drap en le tournant vers la gauche puis vers la droite… alors que je me revois rinçant le pistolet et méditant sur ma lecture presque incessante d’Un portrait de femme (il eût fallu traduire Le Portrait d’une dame) depuis mon arrivée : « Proust distinct d’Henry James, dont il a subi l’influence non déclarée. On se plaît à voir en Murasaki Shikibu un Proust de l’an Mil. Nullement : James ! Depuis 50 ans, on recense un Proust dans tout grand pays : Svevo, le Proust italien. »

13h00 L’« Antillaise » fait son entrée. La voici au chevet de l’« Éthiopien ». Cette jonction confirme ma vue intuitive.

dimanche 22 février

Il est 12h50, les visites commencent à 13 heures, dans le petit salon la petite dame noueuse m’apprend que son mari, « l’Éthiopien hindouiste », parfois oublie son prénom à elle et qui il est, ils viennent du Congo-Brazzaville.Maintenant, au chevet du démuni, aimante ou soumise, soumise au mari ou à la tradition, elle chante une berceuse en kikongo ou en lingala, langues bantoues, d’où parfois jaillit tendrement « Doux Jésus ».La journée sera d’une assemblée territoriale permanente. Jeunes, vieux, adultes, hommes, femmes, congolais, dans un fauteuil, sur chaise, sur autre chaise, pied du lit, fesses sur tablette, entourent le moribond, lui parlent, comme si c’était son anniversaire ou la fête du village.

15 heures Pénétrant, le mois dernier, dans la cafétéria en altitude du Bazar de l’Hôtel de ville face au fronton oblique de l’église Saint-Gervais — bien au-delà de la Seine, le loin porte les tours du quartier Italie, gratte-ciel miniaturisés —, j’observais une fois encore, en un nouveau spécimen, la jeune femme solitaire s’offrant le plus petit des plaisirs : un thé économique, qui prononce peut-être son malheur, associé à pâleur. Je pense cette inconnue, si proche et si différente de moi, quand je me décide — ne sommes-nous dimanche après-midi ? — à descendre dans le bâtiment principal, la promenade en pantoufles vers la cafétéria deviendra un voyage, que de buffets de gare ai-je aimés.

Alors : le petit salon, l’attente de l’ascenseur, Zihed survient. Un jeune Noir l’accompagne, blue jean chemise bleue, qui pourrait figurer dans les catalogues design entassés sur la petite table derrière moi, me suggérant le cliché muet « élégance naturelle ».

Tous trois buvons un café, Zihed m’apprend qu’on assimile son ami à un SDF, bien qu’il ne dorme pas dans la rue. Celui-ci opine : il fréquente irrégulièrement un dispensaire proche de l’hôpital, je saisis mal les démarches qu’il fait, je crois comprendre que, sans papiers, il perçoit une allocation minuscule.

15h40 Par une porte ouverte sur le couloir, j’entre pendant quelques secondes dans un petit téléfilm. Le détective (ou le malfaiteur) en blue-jeans blouson « passe par derrière ». Le voici entre un mur sale et une rampe fendillée, j’éprouve une émotion : le PRÉCAIRE est toujours vrai ; mon goût pour le PRÉCAIRE est l’amour du VRAI.

la nuit médicale

Soudain un affolement emplit la partie droite de la chambre (je suis à gauche), la troupe affolée grossit, quatre ou cinq techniciens aux tâches fixes entrecroisent leurs actions ou se groupent pour exécuter un travail de force. Surviennent, tels des vibraphones, un électrocardiographe et un appareil de radio, on installe une perfusion. (« Puis-je prendre votre perche [ou potence] ? », m’avait demandé aimablement une infirmière.) J’allume la veilleuse pour lire l’heure : 23h35.

Vers minuit, une humidité marque le fond de ma narine, je me lève, passe devant le pied du lit mourant, table d’opération sans masques, sans toques, sans scialytique (une infirmière m’avait demandé avec courtoisie si je l’autorisais à allumer la lumière centrale), dans le cabinet de toilettes mon lavabo s’étoile de grosses gouttes de sang tombées de mon nez et éclatant, je songe qu’en ce moment même, Monsieur Ennbo s’en va, sang immobilisé, alors que je viens d’apprendre son nom — répété depuis une demi-heure : « Monsieur Ennbo, vous m’entendez ? », « Monsieur Ennbo, essayez de vous tourner ! »

« C’est demain les Oscars ; à 2 heures du matin, faudra qu’on regarde la télé », dit le grand maigre, le plus actif, un interne ?, au-dessus de Monsieur N’Bo immobile, assis, assoupi. (Orthographe N’Bo : certainement !) L’opération a réussi, les cinq sont détendus, l’une sort tranquillement de la chambre, l’autre infirmière, assise, a un gros rire, je ne sais pourquoi. Puis l’infirmière revenue se penche : « Monsieur N’Bo, je vais vous piquer dans l’artère. Ça fera un petit peu mal » (je note en moi qu’il connaît très mal le français), « Faut pas bouger. »

À 1 heure, tout cesse brusquement et silencieusement. En quelques secondes, la pièce est vide. Et noire.

Vers 1h40, un contrôle silencieux se produit ; la lampe électrique semble d’un rôdeur.

Post-scriptum

Hubert Lucot est écrivain. Ce texte est extrait du dernier chapitre du livre en cours, Le Noyau de toute chose, qui prolonge Allégement (P.O.L, 2009).

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Publiée dans Vacarme 51, , pp. 62-65.