traduire la couleur avant-propos

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« Nous nous occupons de tout, choisissez votre couleur », clamait, à propos de l’achat d’une voiture, la publicité d’une banque reprenant les codes du pop art. Ou encore, jouant d’un registre commun à de nombreuses autres marques, la société Brabantia, bien connue pour ses poubelles qui s’ouvrent d’une pression du doigt, a lancé l’opération Color Your Bin en offrant à ses clients potentiels de choisir l’une des deux cents couleurs du nuancier standard RAL pour obtenir la poubelle assortie à leur cuisine. Dans le meilleur des mondes, notre liberté est ainsi indissociable des couleurs : celles-ci nous offrent la part du choix et de l’autonomie que nous revendiquons et la possibilité de nous affirmer avec pour seul risque celui de dévoiler notre besoin de fusionner avec notre environnement. C’est ce qu’ont bien compris l’industrie et le marketing en utilisant la couleur dans un triple mouvement : dissiper, ou même dissimuler la fonctionnalité des objets, puis les insérer dans l’affirmation trompeuse d’un choix individuel, enfin, en nous débordant, faire de la couleur le support de notre participation à la construction consumériste du monde. De même, les nominations, souvent les plus improbables, des couleurs du commerce nous tendent un miroir dans lequel nous pouvons nous projeter, en oubliant le support de ce miroir et la construction sociale et mercantile qui leur ont donné la capacité de refléter nos attentes, nos désirs, notre manière d’occuper l’espace et le temps, et la représentation que nous voulons donner de nous-mêmes. La couleur ainsi nous lie et nous délie simultanément : elle nous lie à une construction collective à laquelle nous ne pouvons échapper et nous délie dans l’affirmation personnelle de nos goûts. Elle est surtout le lieu d’un immense terrain de jeux, où chaque joueur expérimente confusément, et la perte, les couleurs qu’on lui impose, et le gain, les couleurs qu’il choisit ; perte et gain qui se distribuent dans une réappropriation constante et réciproque. À cet égard, la couleur pourrait être interprétée comme une sorte de langue maternelle, forgée par le contexte singulier et la géographie du parcours de chaque individu, et retravaillée sans cesse dans le mouvement de son énonciation.

C’est ainsi en jouant sur l’écart entre sensation et perception, c’est-à-dire entre la sensorialité des couleurs et la construction mentale qui commence dès leur reconnaissance, que l’industrie et le marketing établissent un modèle révélateur de notre appréhension des couleurs. Privilégiant les sensations, et faisant oublier que l’identification de la couleur est liée à des processus extrêmement complexes, ils réduisent les couleurs aux impressions visuelles particulières qu’elles produisent et s’appuient sur un vocabulaire d’ordre psycho-émotionnel pour les décrire. D’où le sentiment, largement partagé, que la couleur semble libre de choix, disponible, détachée des objets, échappant à toute hiérarchisation et classification. Elle serait un simple écho de cette part de nous qui souhaite se démarquer et revendiquer son originalité, ou au contraire se fondre et passer inaperçu.

La couleur est cependant le lieu où, dans l’expérience quotidienne, s’articule la sphère privée et l’espace public. Elle est comme le nom propre de chacun, une empreinte singulière tissée d’une histoire personnelle et d’une histoire collective. Nous la parlons et elle nous parle. C’est ce qui crée son ambivalence en termes d’identification, de récit personnel et d’intériorisation des normes et rend périlleux l’exercice d’en dresser une cartographie exhaustive et frontale. Toute tentative de ce genre dessinerait une carte monochrome, grise, sans orientation, ni échelle, libérant pour chacun cette certitude que la perception de la couleur nous livre à une fiction autobiographique. Les frottements constants entre la perception subjective, qui personnalise les couleurs, l’autorité des couleurs urbaines et marchandes, les codes couleurs imposés dans de nombreuses activités et la surcharge culturelle dont elles sont imprégnées, lui donnent une inconstance avec laquelle chacun négocie quotidiennement.

Cette assignation des couleurs à ne célébrer que la singularité de chacun fait l’impasse sur ce que le rapport aux couleurs et à ses nominations raconte de l’individu et de son ancrage social. Roland Barthes ne s’y est pas trompé en relatant ce dialogue avec sa boulangère à propos de la lumière : « Ce matin la boulangère me dit : “il fait encore beau !” […] J’ajoute : “et la lumière est si belle !” Mais la boulangère ne répond pas […] Je comprends que voir la lumière relève d’une sensibilité de classe ; ou plutôt, puisqu’il y a des lumières “pittoresques” qui sont certainement gouttées par la boulangère, ce qui est socialement marqué, c’est la vue “vague”, la vue sans contours, sans objet, sans figuration, la vue d’une transparence, la vue d’une non vue. » Quand la boulangère voit, Barthes voit du pittoresque. Et quand Barthes voit « sa propre culture », la boulangère n’y voit rien. La boulangère regarde silencieusement ces lumières – ces couleurs – qui ont un poids, une profondeur, une texture et qui ont pris la parole pour elle. Et Barthes de conclure, ce qui pourrait se dire aussi de notre appréhension de la couleur : « En somme, rien de plus culturel que l’atmosphère, rien de plus idéologique que le temps qu’il fait. [1] »

La couleur, quand elle n’est pas une « vue vague », s’épaissit, se charge culturellement et détermine un ensemble de marqueurs qui traversent les strates de notre perception quels que soient ses emplois. Ce que nous espérons être une appropriation de la couleur nous déborde et prend la parole en notre nom. La couleur invente sa propre langue au sein de la nôtre et l’habille ainsi plus ou moins profondément d’un ensemble de connotations valorisantes ou stigmatisantes, qui nous construisent et construisent également notre perception des autres et du monde. Quand nous la laissons parler, elle est le plus souvent l’instrument d’une catégorisation et d’une hiérarchisation qui soulignent la place des individus, en les classant ou en les déclassant, en les inscrivant dans une identité. Quand nous la soumettons à notre parole, elle devient, par l’inversion possible de ses symboliques – selon un de ces modes d’emplois fréquents –, l’instrument d’une affirmation de soi et de la revendication de l’appartenance à une communauté, ou encore l’emblème d’une lutte politique. Elle semble, dans un cas comme dans l’autre, gommer une possible individualisation en renvoyant chaque individu à une sphère collective, la plupart du temps excluante.

C’est au sein de ces ambivalences que la couleur prend la figure d’une entremetteuse. Il faut l’interroger dans chacun de ses usages pour saisir comment, derrière sa séduction de façade et sa partition esthétique, elle joue un rôle de marqueur social, politique, historique et culturel. Comment la production des catégorisations chromatiques, et sans doute en premier la couleur du corps humain, induisent des hiérarchies conscientes ou inconscientes qui fixent nos modes de représentations ? Comment, sous le couvert de la fiction, elle peut désigner des identités genrées ou des classes sociales ? Ou quand son nom échappe, des situations instables, nomades et sans territoire ? Comment dans l’affirmation de sa présence dans le cinéma, la littérature ou les arts visuels, sont convoquées nos manières d’être au monde et leurs représentations ? La couleur, passeur souvent clandestin, nous entraîne ainsi dans une série de pas de côté, qui nous aide à interroger le tracé des frontières de nos représentations.

Dossier coordonné par Marion Lary & Antoine Perrot

Notes

[1« Le temps qu’il fait » in Roland Barthes par Roland Barthes, Paris, Éditions du Seuil, coll. Écrivains de toujours, 1975, p. 178.

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Publiée dans Vacarme 52, , pp. 14-15.