Vacarme 52 / entretien Anne Cheng

le ressac de l’histoire

réflexions sur les amnésies chinoises

entretien réalisé par Vincent Casanova, Ariane Chottin & Stany Grelet

« Que percevons-nous de la Chine aujourd’hui ? Un brouhaha confus où se mêlent informations mirobolantes sur son économie, nouvelles alarmantes sur sa politique, et interprétations plus ou moins fondées sur sa culture. » C’est par ces mots qu’Anne Cheng, élue depuis à la chaire d’histoire intellectuelle de la Chine au Collège de France, ouvrait son Histoire de la pensée chinoise en 1997 : ils restent d’actualité. Son œuvre permet d’y voir plus clair.

Par le geste qui l’accompagne d’abord : traduire et faire entendre, y compris à l’oreille, des textes anciens, enseigner avec conviction, réfléchir à plusieurs, et au milieu publier — voici un travail animé par le désir de partager le savoir, amicalement adressé. Par son ampleur historique ensuite : se mettre dans le sillage d’Anne Cheng, c’est parcourir 2 500 ans dans les deux sens, vers le passé (traduction des Entretiens de Confucius), puis vers le présent (La pensée en Chine aujourd’hui), parcours qui vient à la fois pulvériser le cliché d’une Chine éternelle (il y a bien une histoire de la pensée chinoise) et montrer que la fureur de son xxe siècle (un empire effondré, une révolution communiste, deux révolutions dans la révolution, une conversion à l’économie de marché, autant de guerres civiles ouvertes ou étouffées) a quelque chose à voir avec l’oubli forcené d’une tradition encombrante. Par son objet enfin : si cette histoire fournit tant de clefs, c’est peut-être parce qu’elle est une enquête sur un (double) impensé.

L’impensé chinois est en premier lieu celui du regard ethnocentrique que les auteurs occidentaux — Schopenhauer, Renan, Marx, Weber, tant d’autres — ont porté sur la Chine, les uns l’assignant au « despotisme asiatique », jusqu’à la confondre avec l’Inde et le Japon, les autres la réduisant à son incompatibilité culturelle avec la modernité, chacun contribuant à en faire un des grands Autres de l’Occident, au même titre que l’Islam ou la « pensée primitive », un de ces miroirs où il a pu contempler sa supériorité. En sommes-nous sortis ? Rien n’est moins sûr : s’il prend aujourd’hui des formes laudatives — en saluant par exemple une pensée sans concepts figés, une philosophie d’avant le grand partage de l’essence et de l’apparence — le mythe d’une altérité radicale persiste. Anne Cheng le combat pied à pied, parce qu’il empêche la rencontre, à laquelle elle tient tant, et qu’elle permet si bien.

Mais cet impensé est également une amnésie chinoise. D’un côté, un effort étonnant de constance, à partir des années 1920, d’un régime à l’autre, pour arracher la société chinoise à ses archaïsmes culturels, afin de faire face aux défis de l’Occident ou à l’avenir radieux du socialisme. De l’autre, sur cette table arasée, des réinventions récurrentes de la tradition, mobilisée pour les besoins de la cause : à partir des années 1950, avec la recherche de « germes de démocratie » dans la tradition confucéenne, face au communisme, depuis Hong Kong ; ou dans les années 1990, lorsqu’on exalte dans le confucianisme — retournement étonnant du stigmate — un facteur culturel de développement économique, avec la réussite des Dragons pour modèle. Mais que doit réellement le présent au passé ? C’est toute la préoccupation d’Anne Cheng.

L’enjeu n’est pas que savant. François Châtelet montrait que si les Grecs décidèrent de faire de l’histoire, c’est parce qu’ils saisirent la dimension politique de leur destin d’hommes. Anne Cheng pourrait prolonger : la réciproque est vraie, et pas seulement chez les Grecs.

Dans quelle mesure votre travail et la conviction centrale qui l’anime — la Chine n’est pas le grand Autre que l’Occident veut y voir — sont-ils liés à la « double appartenance » que vous revendiquez ?

Mon travail est le produit d’une situation. Je suis née de parents chinois dans la France de l’après-guerre : mon père y était venu pour étudier le chant, ma mère la peinture occidentale aux Beaux-Arts, deux artistes en herbe dans la bohème parisienne. On parle souvent de comique de situation ; dans mon cas, ce serait plutôt un tragique de situation : ma mère a choisi de rentrer en Chine à l’été 1966, aux premiers signes de la Révolution culturelle. À peine âgée de dix ans, j’ai vu ma mère disparaître et suis restée sans nouvelles pendant plus d’une décennie. Je ne savais même pas si elle était encore vivante : la Chine de la Révolution culturelle s’était coupée du monde. C’est là qu’a commencé mon tiraillement entre les deux extrémités du continent eurasiatique. Je reprendrais volontiers à mon compte le titre du tout premier film de Dai Sijie, Chine, ma douleur. Par ma situation, la Chine est une part de moi : j’ai été nourrie à la chinoise et le chinois est la première langue que j’ai parlée. Mais il y a eu cette cassure. La Chine, intimement, ce n’est donc ni l’Autre, ni l’exotisme, ni même la jolie Chine, celle de la jolie peinture et de la jolie poésie : c’est d’abord l’expérience d’une certaine forme de violence, du vécu et du non-dit.

Sans vouloir donner dans l’hymne à l’école de la République, j’ai une dette envers elle : j’y ai reçu cette formation pluraliste ouverte sur les cultures européennes qui m’a permis de me construire, envers et contre tout. Malgré un nom et une apparence exotiques — je suppose que je fais partie de ce qu’on appelle aujourd’hui les « minorités visibles » — l’école de la République m’a permis un parcours complet, de la maternelle jusqu’à Normale Sup’, qui aurait pu cependant me mener à tout autre chose. S’il n’avait pas été aussi douloureux, j’aurais peut-être continué une formation « européenne » : j’ai commencé ainsi par un travail de maîtrise sur la philosophie du langage chez John Locke — pas grand-chose à voir avec Confucius ! C’est en arrivant à l’âge adulte que j’ai décidé, pas tout à fait consciemment sans doute, de faire quelque chose avec cette douleur et de tenter de recoller les morceaux. C’est à partir de là que je me suis lancée dans un travail de traductrice et d’enseignante.

Une part importante de vos publications affiche cette intention pédagogique. On sent pourtant, en vous lisant, qu’elle ne relève pas exactement de la vulgarisation. Le souci de transmettre ne semble pas venir après le travail de recherche ; il semble en être le moteur.

J’ai commencé ma carrière professionnelle comme chercheur au CNRS. J’y ai passé une quinzaine d’années tout en éprouvant le besoin d’enseigner. J’avais besoin, non pas tellement de transmettre (car je n’avais rien à transmettre), mais plutôt de mettre mes idées à l’épreuve. Je dois beaucoup aux étudiants qui ont accepté de travailler avec moi, qui m’ont poussée dans mes retranchements, questionnant sans cesse les propositions que j’avais à leur soumettre. De cette expérience d’enseignement est née l’Histoire de la pensée chinoise, qui n’était pas, à l’origine, la somme qu’on en a faite a posteriori.

Enseigner, c’est vouloir que ce qu’on a compris serve aux autres. Ce livre est devenu une référence, alors que pour moi, c’est une sorte de manuel transitoire, un outil de culture générale. Tout ce que je fais tend à cela, jeter les bases d’une culture générale, dans un esprit de service public : je voudrais donner les moyens à mes concitoyens de se faire une opinion par eux-mêmes sur cette Chine à laquelle ils s’intéressent tant, dont ils savent pourtant si peu, et sur laquelle on raconte à peu près tout et n’importe quoi.

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quelques livres d’Anne Cheng
- Introduction, notes et traduction des Entretiens de Confucius, Seuil, 1981.
- Histoire de la pensée chinoise, Seuil, 1997.
- La pensée en Chine aujourd’hui, direction d’ouvrage avec la collaboration de Jean-Philippe de Tonnac, Gallimard, 2007.
- La Chine pense-t-elle ?, Leçon inaugurale au Collège de France, Fayard, 2009.
- Co-direction avec Marc Kalinowski de la collection « Bibliothèque chinoise » aux Belles Lettres. Les deux premiers titres ont paru en 2010 : Yang Xiong, Maîtres mots, Introduction, notes et traduction de Béatrice L’Haridon ; La Dispute sur le sel et le fer, Texte présenté, annoté et traduit par Jean Levi.

Merci à Caroline Izambert et à Wang Yun.