Vacarme 52 / lignes lignes
Vilnius a été une ville majoritairement habitée par une population juive. Elle est devenue une ville judenrein, ou quasiment en 1945. Mais à Vilnius, cette histoire est recouverte par celle de l’oppression communiste. Le mot génocide ne dit pas l’extermination des juifs par les nazis et leurs collaborateurs lituaniens. Il dit l’oppression et la répression communiste. Les rescapés du ghetto de Vilnius qui avaient fui et rejoint l’Armée rouge pour se battre contre le nazisme, sont désormais incriminables au titre de cette falsification de la langue qui est aussi une falsification de l’histoire.
1. Vilnius, Lituanie. L’université dispose d’un institut yiddish, on y enseigne l’histoire de cette langue quasi morte.
Dialoguesde bouche de fumée à bouche de fuméePaul Celan
Pas loin dans la forêt, plus de 200 charniers de juifs victimes de l’extermination nazie. La Shoah par balles, la Shoah tout court. Ici dans la ville, les pierres tombales du vieux cimetière juif ont servi à fabriquer un amphithéâtre de pierre. On marche sur des noms, mais il ne s’agit nullement d’une installation artistique à la manière de Jochen Gerz. Il s’agit seulement de recyclage. Puisqu’il n’y avait plus de juifs on pouvait utiliser ces pierres pour construire une Vilnius sans juifs.
2. En 1875, les juifs sont 37 909 à Vilnius. Précision des recensements. Une ville habitée de 46 % de juifs, 40 % de Polonais, une forte minorité de Biélorusses, quelques Lituaniens. La Jérusalem du Nord dit-on. Un haut lieu de la Haskala, les Lumières juives. La plus grande bibliothèque en yiddish et en hébreu. En 1939, les juifs sont 80 000, la moitié de la population de la ville. Ils parlent ainsi yiddish, et Wilno est une ville où cette langue est un levain politique pour le socialisme. Ici, dans cette ville polonaise, biélorusse, bientôt soviétique, 50 % des personnes parlent yiddish, lisent en yiddish, font de la politique socialiste en yiddish et apprennent la réalité du pacte germano-soviétique en yiddish. Lorsque les nazis envahissent la Pologne, les soviétiques envahissent Wilno qui redevient Vilnius.
3. Une sorte de reconquête opportuniste puisque les bolchéviques avaient dû céder la ville révolutionnaire à l’armée polonaise, le 8 octobre 1920. Une ville divisée entre bolchéviques pro-russes et contre-révolutionnaires favorables à la Pologne de Pilsudski. Des émeutes, des divisions, une révolution avortée. L’opportunisme stalinien achève ce qui aurait pu s’en relever.
4. L’été 1941, le 23 juin, les forces nazies entrent dans Vilnius. Le 4 juillet 1941 les Einsatzgruppen A avec l’assistance de la police lituanienne commencent à liquider les juifs de Vilnius. Ils sont emmenés dans la forêt de Paneriai à 10 km côté ouest de la vieille ville et fusillés. Le 6 octobre 1941, deux ghettos sont créés. En octobre 1941, le plus petit de 11 000 personnes est vide. En 1943, le second de 29 000, également. Exécutions massives, déportation des survivants, évasions de quelques résistants.
5. Né en 1913, le poète Avrom Sutzkever est dans les années 1930 un activiste du mouvement moderniste yiddish de Wilno. Dans le ghetto en 1941, il s’engage dans les mouvements de résistance qui se forment et deviennent en janvier 1942 « l’organisation des partisans unifiés ». Après le soulèvement du ghetto qui échoue, il s’évade par les égouts, rejoint les partisans russes de l’Armée rouge pour se battre contre les nazis dans les forêts si proches de la ville. Il est finalement transféré à Moscou, témoigne au procès de Nuremberg.
Et j’allaisUne neige depuis longtemps déjà tombée-tombaitDes feux follets quelque part dessinaientMa maisonDévorée d’éclairsVague réminiscence d’un rêve d’enfance.Avrom Sutzkever
6. Cette forêt avec ses bouleaux, sa neige, ses cieux et ses charniers est devenue un décor de musées.
7. Au Mémorial de la Shoah à Paris, c’est la forêt de l’exposition « la Shoah par balles ».
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