Vacarme 52 / Vacarme 52

Neuf mois de grève : on est à la limite du possible, du vivable comme du concevable. C’est pourtant l’actuelle durée de l’action menée par des milliers de travailleurs sans papiers d’Île-de-France, disséminés sur de nombreux piquets de grève. Cette limite retrace d’une manière incertaine et encore mouvante la frontière du droit. Les immigrés sans papiers, on le sait, se trouvent à l’intérieur de cette frontière, ils ont des droits, dont le premier est de solliciter leur régularisation. Comme celle-ci est au centre de tout, chacun doit adresser à la Préfecture depuis une circulaire de 2008 un formulaire « Cerfa » qui joint sa demande de régularisation et son contrat de travail. Mais ici se glisse un élément qui, sans rien changer, change tout : les travailleurs déjà en exercice se trouvent en position légitime d’exiger un tel contrat. La sollicitation de l’état passe donc par le devoir de l’employeur. Et c’est ainsi qu’un nombre considérable de sans-papiers soutenus par cinq syndicats dont la CGT et Solidaires et 6 associations (« le Groupe des 11 ») demande par voie de grève l’exécution d’une obligation légale, que des entreprises de tailles diverses se refusent ouvertement à remplir, au risque de rendre bien claire la seule motivation possible de ce refus : laisser des heures, des journées, des mois de rémunération dans l’ombre de leur comptabilité et de leur déclaration fiscale. À quelques centaines de mètres de distance, dans l’Est parisien, on peut alors retracer des évolutions très divergentes de ce conflit notable non seulement par son insistance, mais aussi par sa souplesse de coordination

Porte des Lilas, chantier de la future ligne de Tramway T3. Le transport vert s’élabore en ménageant plus ou moins le moral des automobilistes fortement ralentis par le rétrécissement des boulevards extérieurs. Mais le chantier lui-même n’avance plus qu’au ralenti : vingt-six travailleurs sans papiers ont installé un piquet de grève sur la ligne, et s’y tiennent, jour et nuit, malgré la dureté du dernier hiver et avec le soutien des associations de quartier, des syndicats, de la population, des mairies d’arrondissement. La poupée gigogne des travaux montre ses entrailles en plein carrefour : Mairie de Paris, donneurs d’ordre et sociétés d’intérim. L’obtention des Cerfa s’est bien fait attendre, mais à ce jour, vingt-quatre ont été délivrés. L’essentiel des négociations se joue maintenant dans les ministères, à la Préfecture, tandis que la grève continue au même emplacement.

146 boulevard de Ménilmontant, agence d’intérim Multipro : c’est presque un autre monde, tellement il y a de mondes. Cette fois-ci, pas de chantier immédiatement visible et lourd en symboles, pas d’engagement direct de la Mairie, seulement quelques mètres carrés de bureau appartenant à une petite agence qui veut bien recruter, fermer les yeux sur les faux papiers, envoyer du personnel en mission dans la construction, rémunérer (le moins possible) mais à condition de ne pas faire face à ses responsabilités. Depuis octobre donc, trente-deux travailleurs sans papiers occupent ce bureau et demandent ces incontournables formulaires Cerfa. Régulièrement, ils se rendent en groupe à quelques stations de métro de là, boulevard Voltaire ou rue des Bâtiments Industriels, où se trouvent d’autres bureaux de Multipro. Ils y restent une matinée ou une journée, presque silencieux, en compagnie de militants associatifs et de syndicalistes dont la présence diminue la probabilité d’un contrôle policier. Le patron de la société n’a pas l’art de la négociation. Il s’en tient à sa version, selon laquelle il a été trompé par les faux papiers qu’on lui a présentés ; il ne reconnaît que trois ou quatre employés parmi les grévistes. En bref, il ne voit en face de lui que des menteurs ou des profiteurs. Quelquefois, rue des Bâtiments Industriels, il se campe sur le trottoir d’en face, à côté de la voiture de police en faction, il enfle cette contiguïté en brandissant un drapeau bleu-blanc-rouge, et crie, seul, alors détaché de tout, contre le fascisme, le communisme et le terrorisme. Il y a bien longtemps que personne ne rit plus : à deux reprises, les 19 février et 16 avril 2010, un groupe de gros bras a transformé le discours en coups, mais ce ne sont que des voisins aux réactions spontanées, selon le patron de Multipro.

Ici encore les grévistes, également soutenus par des associations, des comités et des élus locaux, ont choisi la voie du droit : aguerris par ces mois de résistance, ils ne réagissent plus aux provocations ni aux insultes. Ils déposent plutôt des plaintes pour coups et blessures, injures à caractère racial, menaces de mort. La justice suit son cours, la grève a comme épousé la même patience, la même pesée. À quelques centaines de mètres, les situations peuvent différer : il y a beaucoup de mondes en un seul, et bien des raisons de s’inquiéter et d’espérer.

Post-scriptum

Pour des nouvelles de la grève, consulter le site du collectif des sans papiers du 19e

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