Vacarme 52 / Lignes

Les essais ethnologie des expériences de drogues

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L’usage de drogues est une activité. Cette évidence saute aux yeux dès qu’on est parvenu à se défaire des représentations associées à la « défonce » : les drogues peuvent certes tirer vers le fond, mais rien n’autorise à réduire l’expérience de ceux qui en consomment à une chute inexorable et passive, où le produit aurait définitivement pris le dessus sur un sujet anéanti. Pour peu qu’on les écoute, les « drogués » décrivent au contraire leur pratique comme une technique de soi, à la fois savante et banale.

À la question « que veut dire se défoncer ? », A. prend un papier et un crayon pour en donner une représentation spatiale. « Se défoncer » c’est « découvrir qu’on peut jouer avec son cerveau » d’abord, « se mettre dans différents états à différents moments » ensuite. En deux mots faire varier des états, psychiques, sensoriels, émotionnels. À le suivre au fil d’un corpus d’entretiens réalisés avec une petite vingtaine de personnes au tournant des années 2000 [1], la « défonce », terme fourre-tout finalement peu interrogé, désigne autant une activité que des états particuliers. S’y racontent des successions ou juxtapositions d’états plus ou moins subis ou recherchés, dans un foisonnement de termes et d’expressions empruntés à tous les registres imaginables pour décrire l’indicible, jusqu’à l’onomatopée ou à l’invocation d’un rythme à défaut de trouver le mot (« l’herbe ça me plouplouplouplou, je parle pendant des heures ! »). Les termes désignent parfois des qualités d’affects ou d’émotions (« love », «  speed »), ou des substances ou des matières (« j’étais totalement stone » aujourd’hui, hier « dans le coton »), mais deux séries dominent assez clairement : les termes de spatialisation (« se mettre la tête en l’air », « partir assez loin », être « en état de high », « se mettre à l’ouest », « être perché », « down », ou encore « couché » par la kétamine) et ceux qui expriment la dissociation : « cassé », « pété », « déchiré », « arraché », « chiffonné », D. faisant remarquer d’ailleurs — c’est ainsi qu’il l’entend — que ces derniers sont presque toujours « inchoatifs » : on est toujours au moins autant dans un processus et des enchaînements d’états, que dans des états à proprement parler. Et sans doute en effet, quel que soit le registre de consommation — recherche de plaisir, pure expérimentation, thérapeutique sauvage — ne cesse-t-on de passer d’un état à l’autre, de monter, de descendre, de se récupérer un peu plus loin pour repartir, revenu au point de départ ou non. E. décrit ainsi des variations autour de « la normale » ; D., et K., plus radicaux, le « passage à un autre réel » ou des changements de « planète » ; O. cherche des « longueurs d’onde » ; P. à rejoindre un « état d’esprit ». À la gamme des effets psychotropes (sédatifs, hypnotiques, stimulants, hallucinogènes, empathogènes, enthéogènes [2]…) s’articulent changements de rythme (tout cela ne cesse d’accélérer et de décélérer), redistributions dans l’espace et altération permanente des états – d’autant que s’il est des produits qui permettent une intensification du rapport à soi-même (avec lesquels on est « pareil mais mieux » dit G.) d’autres peuvent susciter le désordre des perceptions et l’éclatement de soi en un, deux, voire trois sujets simultanés ou successifs (toi tu agis, moi je pense, un troisième moi commente). A. raconte ainsi que pendant des années il s’est promené d’un milieu à l’autre, accumulant expérimentations de produits et expériences sociales et jouant simultanément, sous cannabis ou autre, sur plusieurs états perceptifs, une part de lui étant engagée dans l’action, l’autre en position d’observation : « Alors j’ai fait mes petites classifications par produit, effet, état, sensation, désir avec tel produit ou désir avec tel autre produit. C’est vrai que ça a développé une faculté de se mettre à côté. […] J’avais découvert, la première fois que j’ai fumé un pétard […], que j’étais là mais que mon cerveau ne fonctionnait pas de la même manière ». Hippocrate et Galien voyaient dans les drogues ces substances qui vainquent, au moins temporairement, le corps au lieu d’être vaincues, c’est à dire assimilées et digérées par lui [3]. C’est le fameux « grand huit » des amateurs de substances psychoactives. Qu’elles placent en dehors de l’« essence » – de soi, du monde, de la sensation – ou en sublime adéquation avec elle, les drogues amplifient, parfois jusqu’à l’extrême, le mouvement au fond très commun des alternances et successions d’états de perception de soi et du monde. Et si certains détestent perdre le contrôle et cherchent à réduire l’oscillation à toute force (par la psychanalyse, des plages de sommeil giga, le contrôle des doses, l’amortissement d’un produit par l’autre), d’autres au contraire se passionnent pour l’état de stupeur ou d’exaltation provoqué par l’excès infinitésimal d’un produit.

expérimentations, interprétations

Autre constante du langage, qui dénote une approche des drogues plus active que passive, on ne s’« adonne » jamais à un produit, terme radicalement absent ici, même s’il continue d’imprégner le discours commun sur les drogues, on ne « consomme » même presque jamais des drogues, on les « essaie ». « Essayer » se dit plutôt que « prendre », « faire essayer » plutôt qu’« initier » à un produit. L’expression décrit bien sûr avant tout les premières expériences, et son usage, qui sera relayé ensuite par des termes qualifiant des modes de consommation plus que des formes d’expériences (on « boit », on « gobe », on « fume », on « sniffe », on « shoote » plus qu’on ne « prend » des drogues), est d’autant plus présent que la personne est éclectique ou dilettante dans sa consommation. Mais la fréquence de son emploi interroge. Elle signale la nécessité sans doute de faire face ou de s’adapter (parfois non) à l’expérience proposée par le produit, et ce de trois façons au moins. Il s’agit de mesurer d’abord à quel point cette expérience est semblable à ce qu’on en décrit, par delà la rumeur ou les idées reçues. D’apprendre ensuite à le connaître : pour apprécier un produit « il faut l’essayer plusieurs fois », sera-t-il dit et redit au fil des entretiens. Mais aussi de mesurer la part d’adéquation qu’on peut avoir avec lui, dimension qui semble moins relever de la compétence technique (prendre le bon dosage, au bon moment, être capable d’identifier les effets, de s’y adapter ou d’en faire usage) que de la technique de soi : marque des temps peut-être, on est moins ici dans l’expérimentation pour la science (Hofmann testant le LSD sous la supervision d’un ami), ou l’entreprise poétique d’une « connaissance par les gouffres » (Michaux prenant note de ses visions sous mescaline), que dans des formes d’essayage, d’ajustement d’un corps à un produit, comme on pourrait chercher l’adéquation d’un corps à une robe : se mêlent à la fois promesse de plaisir, possible transfiguration de l’image de soi et projet d’expérimentation sous ce nouveau jour, le terme valant d’ailleurs ici pour le Viagra autant que pour les psychotropes, comme il vaut aussi peut-être pour d’autres adjuvants du bonheur — dans « M. Acarius » de Faulkner, nouvelle qui raconte une histoire d’alcooliques, Acarius dit en substance à son ami médecin, j’ai remarqué que les célibataires conseillent toujours « d’essayer le mariage » comme on vous conseillerait d’« essayer » la marijuana [4].

Mais par delà l’ajustement à l’expérience compte aussi la trace qu’elle laisse et les modifications dans le rapport à soi ou au monde qu’elle peut, ou non, engendrer ; pour témoin cette question que H. a toujours voulu soumettre à d’autres, après le bouleversement d’une redécouverte sous ecstasy de son corps, dont une expérience ancienne et traumatique l’avait jusque-là privé : « Après avoir pris des produits, êtes-vous devenu(e) un(e) autre ho(fe)mme ? » Quoi faire de ces expériences ? Que dit l’alternance des états, qu’apprennent-ils sur soi, sur le monde ? Disent-ils seulement quelque chose, ou rien qui vaille ? L’expérience passée, le rapport paraît toujours complexe et sujet à interrogation entre emprise et usage des produits, artificialité des effets et impact de ces effets sur les représentations de soi ou du monde, dédoublement de la personnalité (qui suis-je aujourd’hui, qui étais-je hier, Jekyll ou Hyde ?) et perfectibilité de soi au travers de la consommation. Il varie surtout fortement d’une personne à l’autre ou d’une expérience à l’autre, et différents modèles de compréhension et d’usage de ces expériences coexistent, dont il faudrait pouvoir faire la généalogie culturelle et sociale. Quatre peuvent être dégagés ici, à très grands traits. Une représentation que l’on pourrait qualifier de chimique tout d’abord de l’expérience des drogues, qui les renvoie du côté d’une artificialité trompeuse. Ainsi, pour L., les effets des produits restent-ils artificiels et sans lendemain. À la jouissance des moments de consommation succède la frustration engendrée par la disparition des possibilités qu’ils ouvrent et la douleur d’avoir à s’en priver. C’est le revers des « paradis artificiels » qui, sans prendre ici la teinte morale du fameux couple Jekyll et Hyde, dont le dédoublement si présent dans le discours commun sur les drogues est polarisé par les oppositions bien/mal ou vérité/mensonge, fait voire dans la consommation un leurre où le plaisir le dispute à son contraire. Mais ce modèle est peu partagé ici et les expériences de consommation paraissent bien plus souvent connotées de façon neutre ou positive, simples adjuvants de sociabilités particulières ou pourvoyeuses d’expériences de vie. Ainsi la fonction sociale des drogues déjà évoquée pour A., qui en fait un outil de passage d’un milieu à l’autre, ou l’usage de produits permettant tantôt d’emporter à l’arrache un travail à accomplir, tantôt de s’ajuster à des sociabilités diurnes et nocturnes : pour J. ou pour N., qui longtemps ont fréquenté les boîtes gay, la prise de produits renvoie le corps à un état social que l’on pourrait qualifier de « nocturne », incompatible avec les activités diurnes. Le troisième modèle pourrait être qualifié d’expérimental : A. et G. regardent leur esprit fonctionner sous l’effet des produits et cherchent à en tirer des facultés spécifiques ; J. utilise le cannabis comme adjuvant de ces pratiques d’exploration de soi que sont les pratiques SM (sadomasochistes). Il jouxte un modèle métaphysique d’interprétation des expériences des drogues qui a en commun avec lui d’y lire, non pas l’artificialité d’une modification chimique provisoire mais l’occasion d’une expérience qui laissera sa trace, soit qu’elle soit susceptible de révéler des « vérités », pulsions ou problématiques cachées (le LSD « lance des questions métaphysiques » à C, qui y voit un « révélateur » ; le problème — très classique — de F. est de parvenir à déterminer si les produits révèlent les désirs ou les engendrent), soit qu’elle ait valeur thérapeutique (qu’elle fournisse le support d’un réinvestissement du rapport à soi-même), soit que son expérience soit celle d’une symbolisation nouvelle, transfigurée, des choses ou des rapports sociaux, dans une intensité qui laissera à jamais sa trace. Ainsi l’ecstasy aura-t-elle eu pour P. le pouvoir de le mettre « dans un état d’esprit, d’amour qui [le rende] capable de pardonner » et l’aura-t-elle « aidé de manière sentimentale, intellectuelle », en même temps qu’elle lui a « fait apprendre beaucoup de choses, sur la société, sur qui tu es, sur comment sont les gens, sur qu’est-ce que c’est la musique » — on n’est pas loin ici des expériences mystiques d’initiation. De l’artificialité trompeuse d’un état temporaire à la perfectibilité de soi dans l’expérience des drogues, on pressent bien le poids des héritages culturels et sociaux. Mais se joue plus, dans tous les cas, dans ces techniques le changement d’états que la perte de soi dans un évidement chimique.

un puits sans fonds ?

Troisième constat enfin, si l’on revient aux termes dans lesquels se racontent les consommations, la plupart consomment « à fond » plutôt que « sans fond ». « À fond, dit le Robert : en allant jusqu’au fond, jusqu’à la limite du possible, V. Complètement, entièrement ». Si, comme l’avance Giulia Sissa [5], la toxicomanie « réalise une théorie du désir », celle d’un désir insatiable, de type platonicien, « de plus en plus dévorant, au point que la satisfaction, jamais définitive, se change en tolérance et en dépendance », quelle théorie du désir se trouve réalisée dans l’exploration totale, entière, des possibilités offertes par l’usage d’un produit, ou des usages de soi sous psychotropes ? À entendre les récits de simples expérimentateurs de drogues (entendre par là non dépendants, qui font de la consommation un jeu, plus ou moins léger ou sérieux), il semble que les intensités priment sur la course sans fond, que le tonneau soit assez peu percé, et la jouissance encore possible. Non que chercher à atteindre ou « devenir la limite » [6] soit exempt de danger. Mais d’autres modèles de gestion du désir et des plaisirs sont possibles : Thomas de Quincey en fut un exemple, gourmet capable de faire durer ses plaisirs qui parvint, dans une incarnation épicurienne du désir, à gérer pendant dix ans cet « abîme de jouissance » qu’était l’opium. Parmi les personnes rencontrées ici, seul K., autrefois héroïnomane, témoigne de cette perte de contrôle du désir ou de cet emballement de la consommation qui font le modèle usuel de la « toxicomanie ». Pour la majorité des autres l’équilibre semble conservé, y compris lorsque la consommation est ancienne [7]. Mais la question du plaisir est centrale, avec son corollaire : comment faire en sorte de le maintenir, ou de pouvoir le retrouver ? Éthique de la tempérance chez les uns, sélection des expériences privilégiant la qualité sur la fréquence chez les autres, des alternatives existent au modèle d’une insatiabilité sans fond. Ainsi L. a-t-elle adopté le principe d’une tempérance qui permette de préserver le plaisir, de la prise de cocaïne notamment. J. décrit-il son apprentissage de la mesure, après une période d’excès adolescente qui l’amène à se doter d’une « véritable stratégie » : consommer peu pour pouvoir consommer longtemps. Ou la découverte de l’ecstasy fait-elle passer H. de la démesure (il consommait des quantités d’alcool phénoménales à l’adolescence) à une exigence de qualité, voire de perfection, qui le conduit à sélectionner les expériences. Certes le jeu n’est pas simple. Mais le mot de « défonce » cache mal la diversité des ressources et des stratégies déployées par les uns et les autres pour faire face à la difficile gestion de leurs plaisirs, et si le « mécanisme d’altération du temps » [8] peut être un ennemi redoutable — le temps a fini par piéger de Quincey, dérégulant l’équilibre qu’il avait trouvé — la répétition ne dévore pas nécessairement le plaisir. C’est même tout l’art pour P. que de savoir recréer les conditions (choisir le lieu, la musique, les amis) qui font que l’ecstasy « marche à chaque fois », et que chaque fois l’expérience permette de retrouver « l’essence » de l’effet du produit et de retrouver « le sentiment initial » d’émerveillement. Dans une intelligence précise, la conjonction adéquate d’une personne, d’un produit et d’un contexte — et c’est bien pourquoi des précautions sont prises pour réduire le risque d’avoir affaire à un mauvais produit, s’assurer de la bienveillance de son entourage, ou que l’environnement soit adéquat — le plaisir reste possible.

penser la multiplicité des états

La « défonce », pour le sens commun, est perçue comme perte de soi, soit que la personne soit plongée dans un état d’artificialité temporaire, soit qu’elle se perde dans la quête d’une jouissance devenue impossible. Sans doute les changements d’états de collègues, amis, conjoints peuvent-ils poser problème ou effrayer, au plan social ou relationnel : les drogues, et tout particulièrement l’alcool, chacun en a déjà fait l’expérience, dérèglent la capacité sociale à contrôler ses affects et ses comportements, comme leurs effets relationnels. Mais la réticence sociale à supporter les drogues, ou la difficulté des politiques à construire des discours de prévention adéquats, s’alimentent aussi de l’incapacité à penser la multiplicité des états, et à admettre l’idée que les perceptions de soi, ou les humeurs, ni plus que les identités, ne sont pas une mais multiples : on peut être défoncé de fatigue, fébrile ou irascible pour cause de faim, réellement ivre de joie ; et drogué ne veut pas dire « déchiré » : le continuum est vaste et riche, de l’ultra maîtrise de soi (ou du moins de ses compétences) sous cocaïne à la sortie intégrale de soi (ou du moins de son corps) sous l’effet de la kétamine. Sans doute importe moins dès lors le changement d’état lui-même que l’épreuve qu’il impose, à soi, aux autres, aux choses ou aux circonstances, et la résistance qu’ils peuvent y opposer : résistance d’un cours d’histoire inintelligible sous cannabis, d’un(e) ami(e) qui exige de vous une présence pleine, ou d’une quatre voies qui s’obstine à rester droite – le retour du réel peut être rude. Si l’on admet que la prise de psychotropes est au fond une technique de changement d’états, axer la prévention sur la compatibilité de cette activité avec d’autres serait sans doute plus utile que des menaces de perte totale de soi qui peinent souvent à convaincre.

Notes

[1L’essentiel des données utilisées dans cet article est issu de l’analyse de six cents pages d’entretiens réalisés entre 2001 et 2003 avec seize consommateurs actifs ou ex-consommateurs âgés de 19 à 45 ans, de profils très divers mais fréquentant notamment la scène techno (recherche réalisée grâce à un financement Sidaction). Chaque personne est symbolisée ici sous la forme d’une initiale (A., B., C.) attribuée arbitrairement, dans l’ordre chronologique de transcription des entretiens

[2« Empathogène » : qui engendre l’empathie ; « enthéogène » : qui engendre le sentiment du divin

[3Antonio GNOLI, Franco VOLPI, Le LSD et les années psychédéliques. Entretiens avec Albert Hofmann, traduit de l’italien par René de Ceccatty, Rivages poche/Petite Bibliothèque, 2006, p. 9. (Il Dio degli acidi. Conversazioni con Albert Hofmann, RCS Libri, 2003)

[4William Faulkner, « M. Acarius », in : Idylle au désert et autres nouvelles, Gallimard/Folio, 1985 (1953)

[5Giulia Sissa, Le plaisir et le mal. Philosophie de la drogue, Odile Jacob, 1997

[6Voir Françoise Labridy, « Ivres de sport », in Vacarme 45, à propos des sportifs de haut niveau : de la jouissance s’exerce dans le fait de « devenir la limite »

[7Quatre d’entre elles ont commencé à consommer dans les années 1970 (K, L, N, P), deux dans les années 1980 (A, M.), les autres dans les années 1990

[8L’expression est de Giulia Sissa