Vacarme 52 / Cahier

Au flanc du païche

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Le mardi c’est jour de marché. Avec les enfants le matin nous passons devant les étals : d’abord les fruits et légumes, puis une petite boucherie, puis, sautillements, le poissonnier. L’hiver, quand le jour n’est pas bien levé, on dirait la devanture d’un music-hall : la glace étincelle sous les lumières, les écailles sont des robes en lamé, les crustacés roses des petites danseuses, tout ça enguirlandé d’algues en plastique. Lorsque le printemps est bien avancé, les rayons obliques du soleil qui s’est levé au bout du boulevard éveillent un œil fixe, font briller des dents ouvertes sur rien, animent le petit cimetière blanc d’une gaîté odorante de Côte d’Azur en miniature. Luxe de ralentir sur le chemin de l’école, on traîne dans cette bizarrerie : l’odeur des poissons à huit heures et demi, après le petit-déjeuner. De la gueule ouverte à dents de scie de certains grands poissons rouges, sort une grosse langue. Tout s’est figé (à l’instant de la mort ?) sur des cris muets, une lutte certaine. Sur l’étal givré, ils rejouent le spectacle incompréhensible de leur agonie tandis que nous bavardons – regarde, tu as vu sa langue ? et les yeux, là ? maman mon préféré c’est celui-là ! et moi c’est lui ! je peux toucher ? C’est quoi le rose là ? du sang, etc.

L’étal suivant, Imperatriz la fromagère, dont seul un demi visage est animé, me raconte son rêve. Je ne suis pas poissonnière, puisque je vends des fromages, des œufs, du beurre, mais figurez-vous que j’ai rêvé d’un poisson, voici : j’ouvrais mon frigidaire dans l’intention de préparer le repas et, du saladier où se trouvaient les poissons, l’un d’eux tourne sa tête vers moi, me fixe, d’un coup saute par terre, quitte la pièce en bondissant sur le carrelage. Je hurle, une assiette se casse à mes pieds, ma fille accourt, voit comme moi le poisson qui bondit comme s’il était monté sur un ressort. Et, chose étrange, lisse, sans écailles, comme un mammifère marin vous voyez ?
un peu, et que se passe-t-il ensuite ?
rien, je suis là à me dire que je dois le tuer et que je ne sais pas du tout comment m’y prendre, qu’il aurait dû être mort et qu’il n’est pas mort, qu’il fait de moi une assassine alors que je voulais juste faire la cuisine.
c’est vrai, dis-je, impressionnée.
alors je me suis réveillée et depuis je ne peux plus oublier ses yeux, pas du tout des yeux de poisson voyez-vous, un regard déterminé, exigeant, qui exigeait de vivre voilà, qui n’implorait pas. Les yeux de quelqu’un mais qui ?
moi je ne sais pas, j’ai tendance à rêver de fauves, qui bondissent aussi, ou de grands chiens. Dans tous les cas, c’est dangereux.

Des deux côtés du Pacifique on cuisine le poisson cru, sushi, ceviche. C’est parce que j’ai mangé du ceviche à Guayaquil, me dit devant le portail de l’école la mère de Mona, qui est dans la classe de mon fils, que j’ai été enceinte de jumeaux. J’écarquille les yeux, elle rigole des superstitions locales. Mais accoucher de jumeaux à Quito, 2 850 m d’altitude ? L’un des bébés resta longtemps sous assistance respiratoire, il fallait traverser la ville nuit et jour pour l’allaiter. Mince.
Je remonte l’avenue d’un pas bizarre car le sol est gelé. L’Équateur : quatre saisons dans une journée, a dit la mère de Mona en plissant les yeux de délice. Cet air d’initié des expatriés. Je suis le public idéal (oh ! ah !) On peut se tutoyer peut-être ? Je vois des floraisons, des fructifications en accéléré, gracieuses et légèrement monstrueuses. Adam et Eve : ils montaient sur leur lit, des enfants en descendaient, cascade de génération. Un ciel changeant à toute vitesse. Les montagnes : sans qu’on les déplace, elles se précipitent avec fracas dans la mer.

A-t-on sérieusement pensé aux conditions dans lesquelles Jésus a multiplié les poissons (et les pains) ? il venait d’apprendre l’exécution épouvantable d’un ami très cher et proche parent, décapité la veille, et sous le choc de cette terrible nouvelle il est parti brusquement, en bateau vers un lieu désert, il a voulu se retirer. Cinq mille personnes l’ont suivi. Las, il a fini par les considérer, il s’en émut, alors il fait son minimum, il ne se sent pas bien inspiré ce jour-là, juste il soigna leurs malades, gestes de première nécessité, soulagement. Puis le soir, fatigue, paniers vides (5 pains, 2 poissons), inquiétude des disciples, l’heure est passée, renvoyons ces gens dans des bourgs, on est en rase campagne, ils vont avoir faim (on en a marre de cette glue, on ne va pas en plus les nourrir). Mais non mais non, donnez-leur donc ce qu’il y a là. De l’insuffisance, du manque, du jour endeuillé, hop, on secoue les paniers, les pains fermentent et gonflent en une seconde, les poissons jaillissent tout frits du lac. Pas le temps de se reposer, mobilité invraisemblable de Jésus. Abondance, excès : 12 paniers de restes. Pour les chiens, les renards, les mouettes et les corbeaux, pour personne.
À Cana (les noces) quelle désinvolture et quelle concentration. Changer de l’eau en vin pour un mariage, c’est charmant mais pas très sérieux, pas fondamental, pas très nécessaire comme miracle. Et cette blague : garder le meilleur vin pour la fin, quand tout le monde est trop bourré pour l’apprécier ? ah bien justement.
J’étais dans la maison à l’étage, je voyais par la fenêtre arriver des gens qui n’étaient pas invités, parmi lesquels une femme et sa fille (tiens, L. et moi), aux fourneaux, vite, aux fourneaux, me répétais-je. Cependant je n’étais pas encore habillée.

Vous vous demandez peut-être pourquoi j’ai cette gueule ? demande Impératriz en poussant de tout son poids sur la grande hache à fromages durs. Comme ça, ça ira ? un peu plus ?
oui voilà c’est bien. Heu non, je ne sais pas, j’ai pensé à un AVC ?…
pas du tout. Quand j’avais seize ans, un soir, puis deux, mon fiancé ne s’est pas montré. Il avait sans doute des embrouilles dans le quartier mais moi je ne sais pas ce qui m’a pris, je me suis jetée du troisième. Ensuite, pendant l’été qui a suivi l’hôpital, il m’a emmenée tous les jours à la plage sur son dos.
sur son dos ? Oh c’est une belle histoire ! vous vous êtes mariés par la suite ?
pas du tout ! il ne m’aimait pas vraiment. Il n’a jamais été persuadé que je me sois jetée par la fenêtre pour lui. Moi non plus, comment savoir ce qu’on a dans la tête à seize ans ? mais il m’a portée comme une enfant tous les jours, à travers la ville, pour que je profite de la mer.
c’est magnifique, je n’ai jamais rien entendu de semblable. Tenez je vais prendre aussi un peu de brebis.

Je remonte l’avenue d’un pas élastique car c’est le printemps et les jardins embaument — cerisiers en fleurs, magnolias, glycines, lilas, en rafale d’une semaine à l’autre. Je me réveille pourtant comme un paralytique : le sommeil où je tombe dans un puits m’échoue au matin battue comme plâtre ou bien clouée au pilori, chaque mouvement est une feinte pour détourner les douleurs multiples qui font des surprises sur le réseau des nerfs, des muscles, je chaloupe raide, grande technicité. Vous avez mal au dos ? ah bah oh ça va ça vient. M’interroge plutôt sur l’obscur agôn de mes nuits, où ça se bat dans tous les sens. Mais qui connaît son adversaire ? Gueule de chien sauvage, pelage bigarré, mâchoire de jaguar, les plus inoffensifs, se contentent d’encercler en bondissant. Mais l’adversaire ? Chuchoté aux enfants le soir : quand vous vous endormez, vous partez pour plein d’aventures inconnues, extraordinaires. Aventure, aventure, quand tu nous tiens.

Quand l’été viendra, Impératriz murmurera en maniant le vrai fil à couper le beurre que la jeune fille aimée de son fiancé est morte noyée, après qu’on l’a éloignée de lui, sur une plage au nord du pays. C’était un accident. Je regarderai le visage à demi fermé d’Impératriz, son œil unique qui larmoie, et je ne saurai quoi répondre.

Il y a, dans certaines rivières lointaines, des poissons bien plus grands que des hommes, comme par exemple l’arapaima gigas, communément appelé païche, dont la chair est très appréciée et servie dans les restaurants de la région Amazonie et même au-delà. Quand on pêche un gros païche, mieux vaut ne pas être tout seul pour le ramener. Si on se refuse à le remettre à l’eau, ébloui qu’on sera par une prise aussi colossale, on n’aura guère d’autre choix que d’endosser le poisson en se l’attachant au corps au moyen de lanières, et en glissant sa tête sous une ouïe. Ainsi marcherons nous presque flanc à flanc avec le poisson mort.

Post-scriptum

Emmanuelle Gallienne est née en 1968, elle vit dans la petite banlieue de l’Est parisien.

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Publiée dans Vacarme 52, , pp. 70-71.