Vacarme 53 / Cahier

Dans la lumière arrêté

par

salle de bain

Pendant des mois qui me parurent s’étirer interminablement, six mois peut-être, je dus chaque matin attendre, jusqu’à une heure qui variait souvent et imprévisiblement, l’arrivée de l’unique et redoutable aide-soignante que le service de soins m’avait attribuée pour m’aider à me laver et à m’habiller.

L’attente, puis le passage et la prestation sur moi, répétés presque chaque jour durant ces longs mois, de la même vieille et sèche petite personne, portant sur un visage laid et douloureusement figé une expression d’amertume remâchée et de colère mal contenue, aux gestes précipitamment moulinés dans une hâte rageuse et enfiévrée d’en finir, avec des agacements devant ma lenteur et des reproches pour le temps excessif, les soins minutieux qu’elle prétendait en fulminant se voir imposer par moi au détriment d’autres patients, eux, déclarait-elle, véritablement grabataires, tous ces soins aigres et mauvais de lavage, de séchage et d’habillage expéditif, n’atteignirent néanmoins jamais le degré, qualitativement différent, de mauvais traitements constatables, répréhensibles, et que j’aurais pu dénoncer.

Car la vieille sorcière, sa besogne terminée, ne m’ayant ni blessé ni à proprement fait mal, disparaissait enfin derrière ma porte et, me laissant finalement indemne de tous sorts sauf du mien, m’abandonnait sans difficulté jusqu’au lendemain toutes les prérogatives de ma liberté.

Il me fallut du reste, au fil de ces séances où dans la baignoire j’avais l’impression de lui imposer la vision d’une nudité exorbitante et impardonnable, m’approcher un peu de son vilain malheur et, dans une feinte contrition, pactiser avec elle autant que je le pouvais.

J’appris par une des responsables du service de soins que chaque journée de travail la rapprochait d’une retraite imminente.

Quand j’eus peu à peu pris l’habitude d’envisager qu’à compter du coup de sonnette qui annonçait son arrivée, son passage devait être selon ses vœux une épreuve à expédier au plus vite, à l’exception des trois ou quatre minutes de rinçage à l’eau presque brûlante, inutiles et luxueuses selon elle, mais plaisir pour moi sur lequel je ne cédais pas, la pensée que c’était le grabat qu’elle pronostiquait pour elle à l’horizon de la retraite, après celui de tous ceux qu’elle aurait jusqu’à ce que leur mort survienne lavés et servis probablement de son mieux, la pensée que c’était la compagnie des grabataires que cette femme faisait entrer avec elle, me parut être une raison suffisamment impérative pour qu’en mon for intérieur la décision s’affermisse — pourvu qu’en effet elle n’attentât plus aux minutes d’eau chaude que son œil et sa grimace pouvaient bien persister à enregistrer comme obscènes — de la considérer, c’est-à-dire en la considérant le moins possible, comme l’exagération théâtrale et momentanée dans son vilain petit personnage trépignant, d’un malheur, le mien, au demeurant invariablement modéré, et, comment ne pas en convenir, relatif.

Je déménageais quelque temps après que la sorcière eut opéré sa retraite pour toujours et me mis à dépendre d’un autre service de soins, où j’acquis rapidement la conviction qu’on les proscrivait. Les aides-soignantes y travaillaient nombreuses et je ne voyais jamais revenir chez moi le même visage plus de deux fois dans une semaine. Je m’accordais vite à la plupart d’entre elles. J’eus mes favorites.

La scène de la toilette, quel que soit le fond de nécessité et d’impuissance sur lequel elle se détache, dont elle se détache nettement, est pour l’un et l’autre partenaire difficile à interpréter.

Pour moi qui ne peux avec mes mains atteindre, pour les laver seul, mon dos et plusieurs parties de mon corps, alors que j’en touche aisément d’autres, la toilette requiert, entre moi et celle qui vient m’apporter son aide, surtout s’il s’agit d’une travailleuse intérimaire venue en appoint d’un désistement dans les effectifs habituels du service de soins et qui surgit pour la première fois dans ma salle de bain, un échange de demandes et d’explications qui imprime à ma parole un caractère de moyen, mobilisable au même titre que les gestes dont je conserve l’usage, mais toujours préalablement inerte, de moyen dont, pour ainsi dire, j’oublie rarement de marquer et de m’entendre marquer chaque embarras et chaque hésitation. Dans ces instants je parle sans plaisir et ma voix, laborieuse et assourdie, ne soulève en moi que le sentiment plat d’une déclaration solitaire. Je m’applique à être nu et à y consentir avec un zèle muet dans les gestes et jusque dans la présence.

Être nu est un état démonstratif et incertain dans une rivalité de ces deux termes que la nudité emmêle et confond dans son secret. Il dépend d’elle, de la femme qui est là, et de moi, par notre coopération en vue du moment proche où je serai propre et habillé, de maintenir que ma nudité est simple et ne prête à aucune confusion. Mon sexe est le témoin anatomiquement sage et vrai, plongé vivant dans la scène de ma propre vie, de la vérité doucement trébuchante de nos égards mutuels.

Souvent, avec Rose, l’Africaine dont les mains rondes et larges, plus blanches en dedans, me touchent dans une continuation douce, plus précise, du grand rêve las et tendre que j’écoute bourdonner dans son silence, avec Agnès qui fait pleuvoir sur moi presque tout le récit de sa vie, et dont le corps long et si maigre sous les vêtements qui la moulent, la beauté si pâle avec les yeux noirs et fiévreux, tiraillent en moi une curiosité mal désintéressée, être nu, dans l’alternance vive de leurs gestes et des miens, entre les paroles que nous disons, être nu est un plaisir vif et rapide, une joie brève et toujours ébauchée.

à la télévision

En allumant la télévision, seul dans l’appartement de cette belle ville normande de bord de mer, où je reviens parfois pour quelques jours depuis qu’un passage dans son centre de rééducation me l’a fait aimer mélancoliquement, l’émission en cours, un reportage, roule sur les ravages de l’alcool dans la jeunesse. C’est samedi soir pour une bande de jeunes, et, relégués dans le garage jouxtant la maison des parents de l’un d’entre eux, la porte métallique largement ouverte sur une nuit de pavillons de banlieue vaguement offusquée par l’éclairage de la prise de vue, gesticulant debout ou assis sur des jerricans, on les regarde descendre des litres d’alcool. Des étudiants, dit-on. De plus en plus imbibés, leurs visages lisses luisent. Ni les garçons ni les filles ne sont beaux. Ils rient très fort. Ils se torchent la gueule à la va-vite, dans une ambiance de gaîté nerveuse et d’abrutissement programmé. Ils ne tarderont pas à être assez soûls, l’heure assez propice, pour que la voiture quittant le garage les transporte jusqu’à la boîte de nuit où la vraie fête commencera. En attendant le départ annoncé, je m’étonne qu’ils se prêtent aussi docilement, avec force surenchères devant la caméra, à illustrer par ce moment de leur vie un sujet dont un instant de réflexion préalable aurait dû les convaincre qu’il les désignerait comme de parfaits abrutis. Mais non, ils sont contents. Contents comme sont contents ceux qui ignorent que la télévision n’honore en eux que la banalité, qui se fient à elle avec une bêtise que je ne m’explique jamais, et qui, pauvres idiots, ne voient pas non plus que la banalité servant d’exemple à la banalité dans une circulation mauvaise, d’eux justement ce qui reste est pitoyable et pas très beau à voir. À moins, j’en viens toujours à cette nausée morale, que ce soit mon mépris, le petit vide méprisable et clapotant qui en moi doit s’appeler mon mépris, qui s’empresse de les précipiter par-dessus bord dans les flots d’une laideur dont je ne me saurais plus disculper. Et c’est moi dont il ne reste rien. Alors, éventuellement, j’aurais tort, gravement tort devant l’humanité coalisée dans la télévision.

Le reportage finalement doit être assez bon, puisqu’il se charge d’apaiser ma conscience divisée : idiots ou pas, voyez les rouler complètement souls dans la nuit, voyez leurs yeux injectés de sang, la paupière qui déjà s’abaisse un peu sous le poids de l’unique et malveillant personnage, dormant mal derrière le rayon trouble et émietté des phares jaunes, débordant du ciel noir jusque sur les bas-côtés, se retournant dans la nuit sale pour continuer à rêver ou pour les fracasser.

La nuit dans la télévision a remplacé la mienne, celle qui traîne derrière la fenêtre, vidée à cette heure de tout personnage humain, ressassant néanmoins leur retour sous l’éclairage blanc de l’enseigne qui à longueur d’années annonce en lettres capitales « LE NORMANDY », déclinant sa légende au-dessous et en plus petit : centre de rééducation fonctionnelle. Sur la façade du grand bâtiment gris, visible à travers les rideaux de la fenêtre si je détourne les yeux de l’écran de télévision, l’expiration faible, spasmodique par séquences, décousue, de la lumière bleutée d’une autre télévision bredouille en silence qu’il ne faut rien demander au décor. La nuit, de toute façon, il ne faut rien demander au décor.

Dans la télévision, deux garçons assurent aux journalistes qu’ils rentreront bien chez eux en chevauchant les motos sur lesquelles ils s’endorment déjà. Quelques rires inutiles s’engluent dans la nuit. La démonstration somnole au bord du vide.

Puis, sans prévenir, elle s’achève : extérieur, plein jour, aveuglant. C’est la terrasse du Normandy, juste de l’autre côté de la rue, en plan large sous le ciel bleu. Au centre du cadre, un jeune homme très maigre, assis très droit, sanglé plutôt, dans un imposant fauteuil roulant électrique. Le récit a bondi jusqu’à moi, balayant l’ombre où il n’a mis qu’un instant à me débusquer : mauvais tour de la télévision. Bien que je sois moi aussi assis dans un fauteuil du même genre, pour cette raison même en fait, l’image du jeune homme me frappe et m’accuse violemment. Le plan sur lui, immobile sur la terrasse couleur craie, sous le ciel bleu élargi par l’objectif, dure longtemps, des secondes qu’aucun commentaire ne distrait, le temps pour les yeux, sans doute, de voir. L’image pose l’égalité muette du ciel et sous lui du jeune homme arrimé à son irréfutable machine. Il n’a rien dit encore, mais déjà il est clair qu’il n’y aura plus de démonstration. Accident ou pas, telle n’est plus la question. Autre sujet.

Le jeune homme dans le décor, un beau ciel bleu il est vrai, représente calmement un type et une fonction. Avec placidité, il les expose où le regard recule. Ses vêtements de sport, sweat et pantalon élastique parce que ce sont les plus faciles à enfiler sur un corps qui ne bouge pas, trop larges, accusent par tous leurs plis la charpente de ses membres fondus. Son visage s’est creusé jusqu’au masque définitif, hâve et peu expressif, d’une souffrance incorporée depuis longtemps. Le visage a fonction de masque asservi à l’autre fonction, dominante et solitaire. Il dit que c’est la morne fonction de vivre. Seules sa tête et une de ses mains peuvent bouger faiblement. Il dit qu’il est tétraplégique, qu’il ne sait pas combien de temps ça vit, un tétra, mais que ça va être long. Il dit tétra pour tétraplégique parce que c’est ainsi qu’on le dit. On apprend à ne pas faire le délicat avec les mots qui vous nomment ; dénomination sociale, dernière, mais soyons beaux joueurs.

Le type est la question invisible, infiniment négligeable parce qu’absorbée perpétuellement par la fonction, indémêlable à lui-même, d’être celui qui est dans ce fauteuil. Bien faible question en vérité, juste assez faible pour passer son chemin. Elle passe où les regards dévient. Elle roule rapidement dans les yeux des hommes sans jamais rien demander. Elle est changeante comme le temps et elle s’abat comme la foudre. Elle n’a nulle part où se poser.

Seulement elle se tait dans les grands ciels peints. Le fond des ciels les plus beaux est une bonté immobile et profondément indifférente.

notre père

Je suis surpris qu’après trois ans de psychanalyse cela puisse encore m’arriver. Il est vrai que si j’en ai assez parlé pour parvenir à dégager un peu le phénomène de son étau de silence, j’en ai bien peu compris les raisons. Je parle de la souffrance d’être vu.Handicapé vu handicapé. Telle serait la formule de la conjuration rapide.

Nasse et filet, pantin en un instant docile et dressé, nu et révulsé, face aux rayons X cruels d’un traversant miroir terne.

Qui me voit alors à qui j’obéis nu ?

Si j’écarte tous les yeux d’un Regard comme autant de circonstances qui s’éloignent d’elles-mêmes, qui me voit alors aussi peu que je me vois ?

Phénomène abhorré aussitôt escamoté, qui me voit trop bien et partout ?

Je fais avec le psychanalyste l’hypothèse que c’est le Père qui ne me voit pas, qui me voit, me lâchant seul en plein jour en pleine rue sous l’astre rasant d’un regard sans orbite.

Va et vis dans lumière qui te poisse.

Et maintenant m’y voilà pour de bon.

Je ne te chercherai pas je t’ai déjà trouvé.

Ici et maintenant maculé de ton ombre et de ta lumière de pluie.

Ainsi sous les draps la semence répandue se rapporte à son auteur dans une très morne gêne.

Et lui encore à elle avec les derniers soins de l’amour.

Voici que le fils mêlé à la main du Père ne saura plus si c’est dans la honte ou dans le défi.

Maintenant tu me regardes avec tes yeux troués.

Cogito mais mon corps réversible est troué.

Cogito mais poreux largement cogité, balancé n’importe où sur ses pauvres tréteaux.

Il n’y a plus qu’un stigmate dans la lumière arrêtée et c’est moi.

Post-scriptum

Florent Martinez, né en 1970, vit à Paris.

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Publiée dans Vacarme 53, , pp. 54-56.