Le canular activiste ou la fiction mise en action

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Manifestations d’artistes de droite fêtant Nicolas Sarkozy pendant le mouvement des intermittents, journal de la RTBF annonçant en direct l’indépendance de la Flandre, vraies-fausses conférences de presse des Yes Men contraignant les puissants pour lesquels ils se sont fait passer à produire des démentis embarrassés : autant d’impostures qui donnent à voir les impostures. À la croisée de la performance artistique et de l’activisme politique, le hoax est une fiction à ciel ouvert. Éloge d’une technique de lutte.

L’antagonisme entre artisans de l’imaginaire et acteurs du réel a longtemps miné l’univers de la contestation. En France notamment, ceux qui refusent l’ordre dominant peinent encore à trouver la voie d’un « agir créatif » qui décloisonnerait enfin le champ du politique et celui du culturel. Slogans et mots d’ordre ne suffisent pas en effet à entretenir le goût de résister et la volonté d’agir : l’esprit nourrit aussi le besoin de récits projectifs. Les fictions paraboliques n’aident pas seulement à supporter le réel ou à donner un horizon, elles contribuent aussi à irriguer des zones de possibles sur les terres arides du probable. Même infimes, les utopies vécues ont pour elles la force du tangible et la puissance allégorique de l’exemplum. C’est l’une des raisons sans doute qui expliquent le recours croissant des activistes aux pratiques canularesques.

L’acte canularesque est moins anodin qu’il n’y paraît : en parvenant à mystifier la cible qu’il s’est fixée au travers d’un artefact qu’il a créé, puis en ouvrant la voie à la révélation de sa supercherie, l’auteur d’un canular affecte la crédibilité de sa victime, mais aussi le bien fondé des présupposés de ce qui passe pour sens commun. Et comme dans les sociétés médiatiques la révélation du faux a toujours plus de succès que l’affirmation du vrai, le canular est un bon instrument pour propager un message qui d’ordinaire n’aurait guère droit de cité dans l’espace public. Ce qui fait la fragilité du canular en tant qu’action est également ce qui fait sa force en tant que récit symbolique. À la différence d’une fiction classique, il n’est pas gouverné par la seule plume de son auteur, mais est la résultante d’une action sophistiquée, opérée dans le réel, et soumise aux aléas du contexte et des échanges imprévisibles entre des acteurs aux intérêts antagonistes. Il n’est donc pas un récit qui fait événement, mais un événement qui fait récit.

la dénonciation de l’ordre dominant

Dès le xviiie siècle, des écrivains ont recouru au canular à des fins satiriques [1], mais c’est surtout au cours du xxe siècle que cette pratique a pris une portée proprement subversive. Les principales avant-gardes artistiques s’en sont saisi pour transgresser les conventions sociales. Les années 1960 ont marqué une nouvelle étape en transformant le canular en instrument de guérilla sémiotique contre les institutions et les médias mainstream, désignés comme les propagateurs dociles de la culture dominante. De grandes figures de la contre-culture comme Paul Krassner, Max Scherr, Abbie Hoffman ou Emmet Grogan ont pratiqué le hoax pour démontrer l’absurdité du système. Issu de la même mouvance, Joey Skaggs est ainsi devenu l’un des principaux artisans du détournement des codes médiatiques : auteur de dizaines de canulars dénonçant le sensationnalisme et le mercantilisme de l’information-spectacle [2], il est un trait d’union entre l’activisme créatif des années 1960 et celui des années 2000.

de la flibusterie médiatique à l’élargissement du champ social du récit

L’emploi du procédé canularesque connaît depuis le milieu des années 1990 un renouveau sans précédent. Mais la priorité des nouveaux activistes du canular est désormais moins de dénoncer la faillite du système médiatique que de profiter de celle-ci pour y propager des discours utiles aux mobilisations sociales et politiques. Pressés par le temps et des exigences toujours plus folles de rentabilité, plus soucieux de séduire que d’informer, les médias n’ont jamais été aussi perméables aux fausses nouvelles. Sur les eaux grouillantes de la communication, le temps de la flibuste est revenu. Ainsi dans l’après-midi du 7 novembre 2007, la synthèse d’un article provenant d’une obscure revue universitaire japonaise est postée sur une liste de diffusion puis propagée sur une partie de la blogosphère anglophone. L’essentiel du réchauffement climatique observé depuis un siècle ne proviendrait pas de l’activité humaine, mais d’une bactérie vivant dans les fonds marins. Plus de 600 stations de radio américaines — en particulier celles proches des milieux néo-conservateurs ravis que leurs espérances soient ainsi vérifiées — reprennent le scoop, vite relayées par différents médias internationaux. Cette fausse information survivra pendant plusieurs jours à son démenti — qui intervient pourtant seulement 70 minutes plus tard — grâce au caractère réticulaire du net. Œuvre d’un concepteur de sites internet, journaliste et écrivain proche des milieux écologistes, David Thorpe, ce hoax a ainsi allié la longue tradition des canulars littéraires et scientifiques à portée médiatique à un usage éprouvé du net et des techniques de communication s’y rattachant.

le canular au carrefour des activismes

Après avoir longtemps été des acteurs périphériques aux mouvements sociaux, les Yes Men travaillent à présent en synergie de plus en plus étroite avec eux. Leurs actions ne visent plus seulement à dénoncer le double langage des groupes industriels ou financiers, mais aussi à établir de véritables coopérations entre les différents types d’activistes qui œuvrent pour empêcher le cours d’un réel écrasant. À l’issue de l’impressionnant canular perpétré en 2004 contre Dow Chemical le jour du vingtième anniversaire de la catastrophe de Bhopal [3], Les Yes Men ont compris la nécessité qu’il y avait à associer la spectacularité éphémère de leurs canulars à l’action durable de ce que les anglo-saxons appellent le « roots activism ». En travaillant depuis en collaboration rapprochée avec les activistes indiens qui défendent les victimes de ce désastre, leurs nouvelles interventions [4] n’assurent plus seulement une visibilité médiatique à la cause mais également une visibilité pour « les invisibles » qui donnent corps à la lutte. Le vieil antagonisme entre acteurs du réel et artisans de l’imaginaire semble peu à peu s’estomper. Les exemples d’hybridation entre le milieu des activistes dits créatifs et de celui des activistes sociaux sont de plus en plus fréquents. Certains activistes de terrain en viennent à fomenter des canulars pour faire valoir leur travail et amplifier la portée de leurs actions. C’est le cas notamment de Netwerk — un groupe agissant contre les malversations du système bancaire au Bénélux — qui, en ouvrant en 2006 une fausse banque affichant résolument ses convictions anti-éthiques, a provoqué un profond malaise dans les milieux de la finance belge et a pu ainsi créer de nouveaux liens avec d’autres acteurs sociaux intervenant dans le même champ qu’eux.

la guerre de l’imaginaire

Dans une société où la valeur d’une entreprise ne s’évalue plus seulement à partir de sa capacité productive et de ses biens matériels, mais de plus en plus sur la confiance que le public lui accorde, l’image a désormais pris une importance stratégique qui rend les atteintes symboliques bien plus dommageables que par le passé. Après une longue indulgence à leur égard, les auteurs de canulars font, depuis trois ans, l’objet de poursuites plus fréquentes de la part de leurs victimes — preuve, s’il en fallait, que l’acte n’est pas aussi inoffensif que d’aucuns voudraient le croire. Action-récit, l’acte canularesque associe le temps court de son déroulement effectif au temps long de sa narration et de sa discussion. S’il fallait le situer sur l’échelle des faits et récits qui nourrissent l’imaginaire social de la pensée critique, nous dirions qu’il tient à la fois, par sa prégnance dans le réel, de la Zone d’autonomie temporaire chère à Hakim Bey et, par la parenthèse narrative qu’il crée dans l’ordre du réel, des récits uchroniques [5] développés par les socialistes libertaires au XIXe siècle.

Post-scriptum

André Gattolin est maître de conférences associé à l’université Paris 3. Il achève un doctorat sur les canulars médiatiques. Alexandre Pessar est animateur du webmédia alternatif HNS-info.

Notes

[1Jonathan Swift en usa pour fustiger les superstitions de ses concitoyens, Benjamin Franklin pour dénoncer les exactions des Anglais dans l’Amérique coloniale.

[2Mémoire vivante du « culture jamming », Joey Skaggs, www.joeyskaggs.com, anime depuis trois ans un des meilleurs blogs consacrés à l’artactivisme.

[3Un représentant fictif de Dow Chemical reconnut sur la BBC International la responsabilité de sa firme et annonça le dédommagement des victimes et la décontamination du site. Voir l’entretien avec les Yes Men réalisé par Bridget Hanna dans Vacarme n°34.

[4En 2009, les Yes Men conduisirent ainsi une opération conjointe avec les activistes indiens intitulée « B’eau Pal », www.hns-info.net/spip.php ?article19038.

[5L’uchronie consiste à explorer un réel parallèle à un moment historique pour montrer des événements qui auraient pu se dérouler. Le terme a été inventé par le socialiste utopiste Charles Renouvier en 1857.