Ceci n’est pas une fiction

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Pour tenter de comprendre la relation problématique de la science à la fiction, il faut revenir brièvement sur la construction de la science moderne, sur sa lente émergence comme discipline propre, sur la revendication de « réalisme » à l’origine même de sa constitution.

l’exclusion de la fiction

L’histoire de la fabrication des faits scientifiques est celle de l’histoire des instruments, des laboratoires, des académies ; elle raconte l’évolution des empires, le développement des transports, la splendeur et la misère des commerces, l’ingéniosité des artisans, l’acharnement des savants. La sociologie des sciences nous apprend que les théories les mieux acceptées sont le résultat de pratiques lentement constituées, d’expérimentations répétées, de discussions passionnées. Les faits sont, à l’instar des fictions, forgés de main d’homme. Comme l’explique l’historien des sciences Simon Schaffer, « fabrication, façon, cuisine, confection et forgerie se rapportent toutes à la production de biens matériels tels que vêtements, métaux, ou nourriture. Ces termes signalent en même temps quelque chose de suspect, l’entreprise trompeuse du faux. Ils autorisent un jeu entre la fabrication des faits et l’invention des fictions [1] ». En rappelant l’étymologie commune des termes de fait et de fiction, Schaffer souligne la persistance d’une suspicion à l’égard de telles constructions humaines. Comment fabrique-t-on les faits ? Et si les faits sont faits, comment les distinguer des fictions ?

De fait, la science s’est en partie construite contre la fiction. L’un des actes de naissance de la science moderne s’accomplit au XVIIe siècle dans le domaine de l’astronomie avec Kepler, qui dénonce l’interprétation fictionnaliste de la théorie copernicienne : l’héliocentrisme est une simple fiction utile, explique Osiander en préface (apocryphe) de l’ouvrage de Copernic, De la révolution des orbes célestes (1543). Copernic a voulu décrire notre système cosmologique, la science décrit le monde tel qu’il est, rétorque Kepler un demi-siècle plus tard. Afin d’affirmer sa capacité à dire le monde, la science doit à toute force se prémunir contre toute imputation de fictionnalité. Dès lors, le terme de fiction devient dans le discours scientifique une arme rhétorique, autant qu’une manière de désigner ce qui est faux, erroné, ou non conforme à la méthode scientifique et expérimentale qui se met en place. Dès qu’une science plus expérimentale peut envisager d’occuper le terrain d’une autre, elle identifie cette autre comme productrice de fictions en attente de science. C’est Isabelle Stengers qui a bien étudié ce phénomène d’exclusion rétrospective, montrant comment la science se constitue en rejetant comme fictions les anciennes hypothèses. Hypothesis non fingo, je ne feins pas d’hypothèses : le refus des hypothèses formulé par Newton, la méfiance qu’elles suscitent tout au long du XVIIe siècle, signalent en creux leur proximité avec la fiction [2]. Chaque génération disqualifie les hypothèses de la génération précédente en les nommant fables ou fictions, autrement dit en les assimilant à des élucubrations fantaisistes ou à des théories fallacieuses. La fiction devient dès cette époque l’autre de la science, ce par rapport à quoi elle se définit, en s’y opposant.

Mais ce réalisme affirmé et revendiqué ne signifie pas pour autant que la science ne peut se servir des fictions. C’est le même Kepler, défenseur du réalisme en astronomie, qui est aussi l’auteur d’une défense de l’héliocentrisme par la fiction d’un voyage lunaire. À cette époque s’invente la fusion de la démonstration et des ressources extraordinaires du texte de fiction. Tel est donc le paradoxe : la science s’est construite en partie sur l’exclusion de la fiction, tout en utilisant elle-même constamment des fictions.

les fictions de la science

Plus étonnante, en apparence, est leur proximité aujourd’hui. Il est frappant de constater à quel point la fiction est présente en science à divers niveaux de la construction du fait scientifique, de la découverte à la diffusion, de l’abduction (moment de la constitution des hypothèses) à l’expérience de pensée. Contradiction ? Seulement si l’on suppose que la fiction est contagieuse, et que la présence d’éléments fictionnels dans les textes scientifiques induit une fictionnalité généralisée. Plutôt que de vouloir enfermer la fiction en quarantaine lorsqu’elle s’approche du discours de vérité que serait la science, il faut donc l’observer, voir où et comment elle agit.

Dans la science contemporaine, le terme de fiction est utilisé par les chercheurs pour désigner des entités non observables (les particules élémentaires telles que les électrons), et des conventions utiles dans les calculs (le gaz idéal, le fluide parfait). Pour les philosophes des sciences, le terme de fiction recouvre encore d’autres types de constructions imaginaires [3] : selon leur obédience, ils considèrent comme fictions les expériences de pensée, les modèles, les personnages conceptuels, voire les théories elles-mêmes [4].

Accès paradoxal à la vérité dans le cas des expériences de pensée, suspension volontaire de l’incrédulité dans le cas des hypothèses, instrument d’abstraction dans le cas des modèles – on retrouve là les principales définitions proposées par les théories contemporaines de la fiction. La fiction comme feinte ou feintise, jeu de faire-semblant (make believe) dont personne n’est dupe, apparaît dès lors plutôt comme un mécanisme de pensée, une opération mentale par laquelle on s’abstrait provisoirement, et volontairement, de ce qui nous entoure pour en explorer d’autres potentialités. Les démons de Laplace et de Maxwell, dépourvus des limites humaines de la mémoire et du temps, le chat de Schrödinger, à la fois mort et vivant (lointaine réminiscence du chat du Cheshire de Lewis Carroll ?), démontrant qu’un objet quantique a des propriétés contredisant notre expérience quotidienne, sont autant de personnages fictionnels agissant à l’intérieur d’une expérience de pensée. Métamorphoses, don de double-vue ou d’ubiquité — les personnages conceptuels sont soumis à rude épreuve. Ce n’est pas le costume qui fait leur singularité par rapport aux personnages de la littérature, mais leur fonction, leur parcours, et leurs transformations au cours des obstacles et des épisodes qu’ils traversent. Personnages conceptuels et expériences de pensées interviennent à différentes étapes de la construction des théories, de leur émergence (ce sont les expériences de pensée heuristiques de Galilée démontrant le principe d’inertie des corps par le vol « relatif » de papillons sur un bateau, ou par la chute d’une pierre dans un cylindre traversant imaginairement la Terre) à leur diffusion : c’est Paul Langevin illustrant la théorie de la relativité restreinte d’Einstein par « le paradoxe des jumeaux », selon lequel un homme envoyé dans l’espace à la vitesse de la lumière revient sur terre plus jeune que son frère resté sur Terre.

C’est bien un « pacte de lecture » singulier qu’induit la fiction en science. Elle implique un encadrement sémantique fort, un marquage précis du début et de la fin du « jeu ». Son fonctionnement permet de comprendre le discours scientifique non comme un miroir du réel, mais bien comme un effort de re-présentation et d’interprétation du monde, avec des outils fragiles, changeants, dont on peut retracer l’histoire. C’est dire que la fiction souffre de rester une catégorie négative, anhistorique et vaguement opaque. Elle n’est l’autre de la science que lorsqu’elle est réduite à la catégorie du faux et sert de faire-valoir à une science en cours de légitimation.

Si la fiction fait partie de la démarche scientifique et y participe comme instrument de la constitution des théories scientifiques, cela ne fait pas pour autant de la science une forme étrange de littérature. Car la fiction n’est en rien définitoire de la littérature. Mais la fiction est bien un élément commun à la science et à la littérature, l’un des terrains sur lesquels elles se rapprochent, échangent des techniques, parfois se recoupent. Où se situent les zones d’échange, les terrains partagés, les carrefours ? Depuis Holton et ses grands ouvrages sur l’imagination scientifique, depuis Hallyn et sa mise en évidence de processus cognitifs communs à la création littéraire et à la création scientifique, les frontières se sont ouvertes. Il y a au moins deux raisons de vouloir aujourd’hui poursuivre cette démarche, et rapprocher science et fiction. Pour les théoriciens de la littérature, l’enjeu est d’affirmer les capacités cognitives de la fiction, et par-delà, de la littérature. D’où une série d’études sur la littérature comme ressource, sur la fiction comme outil scientifique. Se dessine ainsi une histoire des usages de la fiction qui prend acte de l’historicité même de la notion, de ses effets sur le réel et de ses rapports avec la preuve [5]. Pour les philosophes et historiens des sciences, le rapprochement permet de redéfinir la science non plus comme processus inexorable de révélation de la vérité, mais comme fabrication exigeante et risquée des faits.

Post-scriptum

Frédérique Aït-Touati enseigne la littérature à l’université d’Oxford. Elle travaille notamment sur les échanges entre science et littérature aux XVIIe et XVIIIe siècles.

Notes

[1Simon Schaffer, « The Devices of Iconoclasm », in Iconoclash, Bruno Latour and Peter Weibel (ed.), MIT Press, Cambridge MA, 2002, p. 498.

[2Voir par exemple Pierre Duhem, Sozein ta phainomena. Essai sur la notion de théorie physique de Platon à Galilée, Hermann et Fils, Paris, 1908.

[3Hans Vaihinger, Die Philosophie des “Als Ob”, Felix Meiner Verlag, Leipzig, 1923.

[4Nancy Cartwright, How the Laws of Physics Lie, Clarendon Press, Oxford, 1983.

[5Voir par exemple les travaux de Jean-Marie Schaeffer, de Thomas Pavel, et de Françoise Lavocat.