Vacarme 55 / Cahier

préhistoires 3

Un roman par la fenêtre

par

La vingt-et-unième nouvelle dans L’Heptaméron de Marguerite de Navarre (1559) raconte l’histoire de Rolandine, proche parente de la Reine, qui épouse en secret un « bâtard d’une grande et bonne maison ». Les deux époux sont contraints de trouver des expédients pour se retrouver. Une fiction écran permettra au bâtard de voir et de parler à sa bien aimée par la fenêtre ; mais il ne prend pas assez garde au choix de sa lecture, et c’est ce qui le trahit : comment un homme sérieux pourrait-il s’intéresser aux romans de chevalerie ?

Toutefois, si d’un côté l’occasion leur fallait [manquait], Amour leur en trouvait une autre plus aisée. Car il arriva à la cour une dame de laquelle le bâtard était proche parent. Cette dame avec son fils furent logés en la maison du Roi ; et était la chambre de ce jeune prince avancée toute entière outre le corps de la maison où le Roi était, tellement que de sa fenêtre pouvait voir et parler à Rolandine, car les deux fenêtres étaient proprement à l’angle des deux corps de maison. En cette chambre, qui était sur la salle du Roi, là étaient logées toutes les damoiselles de bonne maison en la compagnie de Rolandine. Laquelle, avisant par plusieurs fois ce jeune prince à sa fenêtre, en fit avertir le bâtard par sa gouvernante ; lequel, après avoir bien regardé le lieu, fit semblant de prendre fort grand plaisir de lire un livre des Chevaliers de la Table ronde, qui était en la chambre du prince. Et quand chacun s’en allait dîner, priait un valet de chambre le vouloir laisser achever de lire, et l’enfermer dedans la chambre, et qu’il la garderait bien. L’autre, qui le connaissait parent de son maître, et homme sûr, le laissait lire tant qu’il lui plaisait. D’autre côté, venait à sa fenêtre Rolandine, qui, pour avoir occasion d’y demeurer plus longtemps, feignit d’avoir mal à une jambe et dînait et soupait de si bonne heure, qu’elle n’allait plus à l’ordinaire des dames. Elle se mit à faire un lit tout de reseul [filet] de soie cramoisie, et l’attachait à la fenêtre où elle voulait demeurer seule ; et quand elle voyait qu’il n’y avait personne, elle entretenait son mari, qui pouvaient parler si haut que nul ne les eut su ouïr ; et quand il s’approchait quelqu’un d’elle, elle toussait et faisait signe, par lequel le bâtard se pouvait bien tôt retirer. Ceux qui faisaient le guet sur eux tenaient tout certain que l’amitié était passée ; car elle ne bougeait d’une chambre où sûrement il ne la pouvait voir, pour ce que l’entrée lui en était défendue.

Un jour, la mère de ce jeune prince fut en la chambre de son fils et se mit à cette fenêtre où était le gros livre ; et n’y eut guère demeuré que une des compagnes de Rolandine, qui était à celle de leur chambre, salua cette dame et parla à elle. La dame lui demanda comment se portait Rolandine ; elle lui dit qu’elle la verrait bien, s’il lui plaisait, et la fit venir à la fenêtre en son couvre-chef de nuit ; et, après avoir parlé de sa maladie, se retirèrent chacune de son côté. La dame, regardant ce gros livre de la Table ronde, dit au valet de chambre qui en avait la garde : « Je m’ébahis comme les jeunes gens perdent le temps à lire tant de folies ! » Le valet de chambre lui répondit qu’il s’émerveillait encore plus de ce que les gens estimés bien sages et âgés y étaient plus affectionnés que les jeunes ; et, pour une merveille, lui conta comme le bâtard son cousin y demeurait quatre ou cinq heures tous les jours à lire ce beau livre. Incontinent frappa au cœur de cette dame l’occasion pourquoi c’était, et donna charge au valet de chambre de se cacher en quelque lieu, et de regarder ce qu’il ferait ; ce qu’il fit, et trouva que le livre où il lisait était la fenêtre où Rolandine venait parler à lui ; et entendit plusieurs propos de l’amitié qu’ils cuidaient tenir bien sûre. Le lendemain, le raconta à sa maîtresse, qui envoya quérir le bâtard, et, après plusieurs remontrances, lui défendit de ne se y trouver plus ; et le soir, elle parla à Rolandine, la menaçant, si elle continuait cette folle amitié, de dire à la Reine toutes ses menées .

Post-scriptum

Il existe de nombreuses éditions modernes de L’Heptaméron, notamment celle de Gisèle Mathieu-Castellani, dans la collection « Classiques de poche » du « Livre de poche ».

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Publiée dans Vacarme 55, , page 73.