Vacarme 56 / Zibaldone !

La vie Duras entretien avec Marguerite Duras

par

Parler au premier degré, cela ne veut pas dire parler sans pensée, sans idées, sans analyse et sans ironie ; cela ne signifie pas qu’aucun style soit engagé dans le propos. Cela veut dire qu’on parle comme si les mots pouvaient délivrer quelque chose de vital – une croyance, monstrueuse sans doute, mais en quoi ? en soi-même ? en celle ou celui qui écoute ? en la vie qui n’autorise ni marche arrière, ni demi-mesure ? C’est ce que fait exemplairement Duras dans cette conversation avec Marianne Alphant. Elle devise tout aussi sérieusement de la maladie, de sa 405 à neuf millions, que de Le Pen. Marguerite parle comme écrit Duras. Au premier degré : grand style.

Cet entretien a été publié le 11 janvier 1990 dans Libération.

Il est difficile de parler de La Pluie d’été comme du dernier Duras – une grave maladie de l’écrivain avait fait si bien d’Emily L. un dernier livre, que le mot s’est déconsidéré. Il n’y aura plus désormais que des nouveaux Duras. Bien que la sortie du livre soit le motif de l’entretien, il sera surtout question d’autres sorties : de l’hôpital, de l’appartement. En automobile ou à travers la télévision, prétextes à prendre ce que La Vie matérielle appelait « l’autoroute de la parole ». « Il faudrait le mettre dans l’entretien, je suis très rieuse », dit l’écrivain qui demande si on la reconnaît malgré sa « voix cassée ». Évidemment, lui répond-on. Ce qui de nouveau la fait rire.

Est-ce qu’on peut parler de votre état de santé actuel et des rumeurs alarmantes d’il y a un an ?

On peut essayer.

Combien de temps avez-vous passé à l’hôpital ?

On m’a dit neuf mois. D’octobre 1988 à juin 1989. Mais on pourrait dire aussi bien dix ans ou trois jours ou une heure. L’oubli c’est avant tout l’oubli du temps, du présent, de l’intégralité du présent. Ce n’est ni un manque ni une douleur, ce n’est ni crier, ni pleurer, ni souffrir, ni aimer. On est étale. Et pourtant encore maintenant, j’interroge Yann sur les événements auxquels j’ai « assisté », sur des conversations précises, au mot près, que j’ai « entendues », sur des lieux que j’ai « vus ». Tout cela très clair, très précis, inoubliable. J’ai insisté auprès de Yann, est-ce qu’il était sûr que ça n’avait pas existé du tout. Il était sûr. Ces choses ne s’effaçaient pas pour autant, je revois les gens, j’entends leurs voix, j’y pense. Je ne peux pas croire encore que ça n’a pas existé du tout. J’ai dû être dans le coma véritable huit jours. Les docteurs m’avaient apparemment abandonnée et Yann aussi, mais pas l’infirmière qui a fait comme si je vivais. Et c’est à ce moment-là que la tension est remontée, de quatre elle est passée à sept. Voilà le bordel que c’est, la vie. On ne comprend pas. Personne.

La vie est revenue quand ?

Je ne sais pas. Tout à coup dans ma chambre j’ai vu Yann. Il était arrêté devant moi et il souriait. Je me souviens de ça sans émotion. J’ai dit le mot « Yann » comme si je l’avais vu la veille, sans émotion aucune. Lui, ce qu’il a vu, c’est que je regardais et que j’avais dit son nom – en silence. J’oublie de vous dire que j’avais une trachéotomie, j’avais perdu ma voix. Le retour à la vie on ne s’en souvient pas. On ne se sent pas renaître. Je me souviens de ça, d’avoir vu Yann et d’avoir dit le nom de Yann. Je ne voyais pas que mon corps avait changé, qu’il avait tragiquement maigri. Mon visage je ne l’ai vu que la veille de la sortie de l’hôpital. Ça ne m’intéressait pas.

Quand avez-vous recommencé à écrire ?

Peut-être que je n’ai jamais cessé d’écrire dans ce coma. C’est ce que croit Yann. Je ne peux pas m’empêcher de croire que le livre a aussi été écrit dans le coma, dans cette espèce de trame noire du coma. Je traduis la chose ainsi : j’ai écrit La Pluie d’été plus encore que mes autres livres. Il est de moi, ce livre, de cet inconnu de moi-même, plus que les autres livres.

J’ai recommencé à écrire très vite, mais pas tout de suite après la sortie de l’hôpital. Je savais que le livre était là, posé sur le papier, je savais aussi qu’il n’y avait que cette version écrite à la main, à l’encre rouge. Mais je le savais. Je ne me souvenais pas de la teneur du livre, ce que je voyais c’était l’écriture rouge, du rouge du stylo à bille. À mon avis, le manuscrit devait avoir vingt-cinq pages quand je suis partie. Je savais qu’à vingt-cinq pages déjà, le livre était inévitable, que je l’écrirais. Il était là, déjà visible, quand j’étais partie. J’ai cru pendant un temps que je m’étais retenue de mourir à cause du livre. C’était une absurdité, un déraillement. Peut-être est-ce le contraire, peut-être que j’ai essayé de tuer le livre mais sans y parvenir.

Ce n’est pas le livre qui a été plus fort que tout. Tout de suite après ma sortie de l’hôpital, ça a été le dehors. Aller dehors. Sortir par une porte et se retrouver hors des murs. DEHORS. C’est devenu une raison de vivre. L’urgence ça a été ça, retrouver le dehors de la chambre. Les prisonniers qui se sauvent et qui sont repris, et ceux qui ne se sauvent pas, c’est épouvantable à penser. Loin des forêts, des arbres, de l’air, de la nuit, du jour, des chemins, des fleuves, de la mer, des enfants, des rues, des gens, de tous les inconnus, la prison, c’est inconcevable, atroce.

Puis il y a eu le livre avec les sorties. Et maintenant que le livre est fini, il y a encore les sorties. Ah ! oui, j’oublie de vous dire, on ne voit personne. Sauf mon fils et son amie, personne. Mais on sort toujours. Ça dure encore. On sort le jour, on sort la nuit. On est sorti avec le jour, le soleil de juin, et puis après on est sorti avec le jour baissé, la brume, le brouillard, la pluie, les automobiles par millions. La nuit on roule vite. Quelquefois on va après Vitry. Dans Vitry on a peur. Du côté du Port-à-l’Anglais on a très peur. Mais on roule. On va loin et vite. Quand Yann fait du 160, on ne parle pas. Jusqu’à 140, ça va, on parle encore. Après, non.

Maintenant, tenez-vous bien, j’ai une 405. Neuf millions, ouais messieurs, pour simplement rouler dans Paris et autour et ensemble. Je vous entends, elle exagère Duras. Mais non. je n’exagère pas : une 405 ça coûte vraiment neuf millions. Je vous entends : l’argent qu’elle a gagné avec ses livres, voilà ce qu’elle en fait. En plus, elle a offert deux vestes de chez Saint-Laurent à une connaissance très proche. Elle a acheté un four à micro-ondes pour sa maison. Et maintenant elle va chez Vignon, le fameux traiteur de la rue Marbeuf, oui, oui, c’est vrai... On sort, on roule. On ne va nulle part, en général. On va à Orly la nuit. Nos endroits préférés, c’est Versailles et Vitry-sur-Seine. Versailles, on connaît très très bien le parc, le Petit Trianon, les Eaux, les pâtisseries, les places de peupliers, les boulevards de platanes. Et aussi toutes les routes qui mènent à Versailles. Sauf le château. On ne va nulle part. En six mois, pas une seule galerie de peinture, pas un musée. Mais régulièrement la buvette LTC à Saint-Cloud. Et certaines routes par tous les temps. Il y a aussi Vitry. Personne au monde ne peut le connaître, Vitry, je crois. Essayez pas d’y aller, vous ne vous y retrouverez jamais. C’est comme la Chine. La Chine plus l’école Blaise Pascal, essayez de la trouver cette école dans ce fatras de Vitry. Mais à côté de ce fatras il y a les barrages de la Seine et les mouettes du Port-à-l’Anglais. Et puis, à Port-à-l’Anglais il y a l’entrepôt de Jérôme Lindon dans lequel s’entassent les vieux Robbe-Grillet, les vieux Simon, les vieux Beckett et les vieilles Duras et Sarraute. On est allé aussi de nuit devant l’ambassade de Roumanie. Sur la grande double porte Louis XV il y avait une balafre de peinture rouge, éclairée par le phare exorbité d’une vieille bagnole stationnée là. Autour, dans l’ombre, respectueux, dans les rues qui entouraient le tout, des cars de police.

Quand j’ai recommencé à écrire, je n’ai pas pu m’arrêter pour autant d’aller dehors chaque jour, chaque nuit. Même quand le quotidien est redevenu l’écrit, on ne peut pas faire autrement quand on sort de prison ou de l’hôpital. On ne peut pas mesurer la force du DEHORS, ce qu’est le vent ou l’air ou Chartres qui fait éclater en larmes ou Paris par n’importe quelle lumière, n’importe quelle saison, n’importe quelle heure. Paris le miracle. Et ce fleuve au milieu qui vient de Honfleur et qui nous donne des marées, des mouettes et des livres. Celui d’Emily, la fille de Newport. Assassinée. Pour moi scellée à ma vie. Et le Louvre. Le Louvre qu’on oublie. Comme toujours apparemment il est là. Seul, enfermé dans sa prodigieuse géométrie avec au milieu de celle-ci, cette pyramide qui garde.

En ce moment, c’est l’hiver, une rosée se dépose sur la pyramide, on dirait le sel blanc déposé par les larmes, c’est extraordinairement beau. Ça bouge, la rosée coule le long des vitres et autour d’elles, le Louvre rendu par elles à la nature, aux intempéries, aux dangers. L’été, quelquefois il y a des chiens qui aboient sous la terre, dans les sous-sols, ils connaissent les remparts anciens, les passages, les « caches » des premiers rois de la France pendant les invasions. Il y a l’Arche aussi, Il faudrait la voir quand la ville est vide et que les autres monuments ont cessé d’être éclairés. C’est de l’ordre du fantastique, Ce qu’il y a, c’est que ce n’est pas donné comme la tour Eiffel ou la Pyramide, Notre-Dame. Autour de l’Arche, il n’y a que des autoroutes étroites, aucun moyen d’y accéder en dehors des pistes automobiles où l’on roule à 200 à l’heure. Pourquoi ? Je ne sais pas. L’Arche est je crois le seul monument religieux, non seulement de la France mais du monde entier. Ce vide blanc architecturé, c’est la Place vide de Dieu. Il y a des années que je rêve de faire un livre sur Paris avec des histoires racontées « à côté » du sujet. Par exemple, sous la photographie du monument de la Maison de la radio, en commentaire, je vois la recette du irish stew, c’est un plat irlandais au vinaigre et à la mélasse.

Et en dehors des promenades ?

Autrement, le quotidien, c’est l’écrit. Il y a des gens qui pensent que j’écris incorrectement, n’est-ce pas ?

Oui, il y a des gens qui le pensent.

Je n’ai jamais vu qu’il y ait une différence entre un langage parlé et un langage écrit. Il y a un déplacement du langage, mais pas d’incorrection. Dans L’Été 80, encore plus que dans L’Amant, il s’agit d’une espèce d’urgence, d’un langage d’urgence, sans doute dangereux, oui, et qui devrait faire fuir les professionnels que sont à quatre-vingts pour cent les romanciers actuels. De Robbe-Grillet à Sollers, ça y va. Mais ils le savent bien, personne ne lit plus ça qu’ils écrivent.Je crois qu’on ne peut pas tout faire à la fois, découvrir ce qu’on écrit, d’une part, et d’autre part traduire dans un langage convenu cette émotion qui suit la découverte et vous est rigoureusement personnelle. On ne peut pas à la fois se retenir et assagir cette émotion. Je ne peux pas. Au contraire. Plus je vais et plus je ne crois qu’à ça, et seulement à ça, à cette écriture d’urgence, ce chemin mal fréquenté si on veut. Les gens polis qui écrivent en français, ceux qui parlent le français châtié, excellent, de Passy-Neuilly ou des Deux Magots, on n’arrive plus à lire leurs livres. Ils font les livres qui les font aller à l’Académie française certes, mais nulle part ailleurs. Ils sont des lecteurs murés dans des classes. Des catégories sociales, des jalousies. Le naturalisme à la Céline, c’est fini, ça a été fait. De la même façon, les faux Proust c’est aussi fini. Adieu toutes les madeleines, Rinaldi et consorts, vous perdez votre temps, c’est fini. Mais j’en ai marre de parler de ça. Ce n’est même pas la peine. J’ai envie qu’on parle d’autre chose.

De votre livre ?

La Pluie d’été, c’est comme si j’étais jeune. Ce plaisir fou, un peu hagard, d’écrire, c’est ma vie privée. L’indécence n’a pas d’âge.

Est-ce que suivre l’actualité politique fait partie de votre emploi du temps ?

Vous connaissez quelqu’un, vous, qui n’a pas « vécu » l’insurrection roumaine pendant huit jours ? J’allais oublier : au début du soulèvement de Bucarest, Yann a déposé Le Monde sur la table près de mon lit ; je ne lisais plus les journaux depuis l’été 1988. À partir de ce soir-la j’ai recommencé à lire Le Monde. Puis en plus du Monde, Yann a déposé Libé. Hier soir, j’ai lu l’article de Serge July sur le Conseil du Front de salut national roumain. La sauvagerie se réduit petit à petit.

Vous avez peur de quoi ?

De Hitler. Encore, oui, de ça. De cette chose immonde faite homme nommée Hitler. J’ai peur de l’Allemagne. J’ai peur de la jeunesse allemande à qui on n’a pas appris la vérité sur son propre pays, les pratiques érigées en règle d’or du pouvoir politique hitlérien, les camps, le meurtre, les mutilations, les expériences médicales, les six millions de juifs gazés et assassinés, les corps constitués des fonctionnaires des camps d’extermination, le corps des femmes préposées à la strangulation des nouveaux-nés juifs. Le sacrifice des millions de soldats allemands pour ne pas que soit renversé le régime de l’immonde, celui de H. (il ne faudrait plus écrire le nom, le mot) et par effet de réfraction, le goulag russe, Staline, et tous les malades du stalinisme, ce Sida, Marchais, Brejnev, Ceausescu, etc.

La peur continue ?

Oui, c’est une peur en soi. C’est aussi la peur du petit Le Pen. La peur de la droite en général. Je crois qu’elle n’ose pas le dire, vous avez remarqué, elle dit moins : « Nous, hommes de droite. » Elle dit plus rien, la droite, son programme c’est contredire Mitterrand. Quand Mitterrand dit : « Il faut envoyer un camion », la droite dit : « Non, c’était deux. » C’est comme ça que Mitterrand dirige tout, la droite et la gauche à la fois. Je me dis quelquefois que si un jour Le Pen devait être « descendu », je crois qu’il le serait par un jeune Allemand qui aurait enfin appris la vérité sur le passé de son pays.

La peur est partout dans ma vie. J’ai peur aussi de Gorbatchev. J’ai peur de ce petit homme. Je le vois parfois comme un Monsieur Klein de la Russie. Et aussi comme un jeune sportif de la politique. Il n’a pas une image fixe. Quand il parle à l’Assemblée du peuple, on ne reconnaît pas celui qui sourit à Bush. Heureusement qu’il est débordé, et il le sait. L’intelligence de cet homme, ça a été de comprendre que ce n’était pas la peine de lutter, que ce coup-ci les peuples seraient plus forts. Lui, Gorbatchev, dès que Lech Walesa est apparu, en 1980, il l’a compris : l’Europe de Yalta était foutue. Il est le premier, Gorbatchev, à avoir vu que ce pays, l’URSS, occupait trop de place dans le continent Europe-Asie. Il occupait une partie de l’Europe, l’Asie centrale, il allait jusqu’au Pacifique. Et avec Yalta, le cancer a gagné le corps européen. Il a vu, Gorbatchev, que ce n’était plus la peine d’essayer de faire tenir debout ce pays mégalithique devenu irrespirable. Et puis la grande internationale de la liberté a fait le travail. Gorbatchev a été soulagé. Il a fallu dix ans pour que les idées de Walesa s’étendent dans toute l’Europe. Il a été le premier de tous à vaincre la peur de la Russie.

Tout ce que vous dites évoque un apaisement de la peur ?

Il y a une guerre maintenant, c’est déjà une guerre que celle qui se prépare entre l’Iran et l’Azerbaïdjan. Bientôt elle drainera la douleur et le sang de nous tous ? Qui sait, peut-être fallait-il une guerre encore, peut-être en faut-il toujours une ? Depuis qu’on est né, tous, il y a toujours une guerre en train de se préparer ou de se faire. Cette croyance nous vient de l’enfance. Si l’Iran et la Russie soviétique s’entretuent, ça prendra le mal. Il faut bien que le mal soit représenté, fixé quelque part. Et puis qui sait, à partir de cette guerre-là, précisément, faite de part et d’autre avec des armes russes, Gorbatchev peut-être vendra moins d’armes dorénavant à la Syrie.

Avez-vous vu les images du procès Ceausescu ?

J’ai cru à tout ce qu’on disait, intégralement, jusqu’à l’avant-dernier jour, jusqu’au procès de Ceausescu. Ma confiance n’est jamais revenue. Ce gouvernement, quelle que soit sa justification, m’apparaît comme de nature aventurière. Le procès n’en parlons pas. Le jugement, n’en parlons pas. C’est un assassinat. Même Ceausescu, ce monstre, est devenu un homme comme un autre au moment de sa mort. Et la mort qu’on lui a fait subir est restée un assassinat. Jusqu’au bout il ne comprenait pas qu’il allait être tué. Il le croyait, mais avec un sursis, pour plus tard. À moins que le mensonge ait porté sur autre chose, sur la mort, que Ceausescu ait joué au mort, couché par terre, sa femme loin de lui. On n’a pas le droit, jamais je ne l’aurais cru à ce point, de faire comme si Dieu le décidait, d’assassiner avec cette cruauté, même lui, Ceausescu. Et on n’a pas le droit de mentir sur un événement aussi crucial que celui-là. L’abolition de la peine de mort décrétée ensuite apparaît comme un rattrapage. Ne pas avoir eu le temps de prévenir les citoyens de Bucarest équivaut aux mensonges de l’inconnu qui a dit à la télévision que le monstre était tellement criblé de balles qu’il n’avait pas eu le temps de voir. Or Ceausescu avait du sang seulement derrière l’oreille, une tache grande comme la moitié de la paume de la main. Autrement, vive la Roumanie que j’aime comme mon pays français.

« Mon pays français » ?

J’oublie de vous dire, il y avait aussi les voyages immobiles devant la télévision. Il y a eu celui du 14 Juillet 1989, opéré par Jean-Paul Goude, bravo. Monsieur, bravo et merci. Je voudrais un jour écrire un livre consacré à ça, à la description de cette fête. Elle était gigantesque. Elle occupait toute la surface de l’avenue des Champs. Toutes les races de tous les continents étaient représentées. Depuis l’Angleterre jusqu’aux îles du Pacifique. Le travail de Goude, je le vois comme un travail musical, très proche d’un opéra mais que personne n’aurait pu tout à fait maîtriser, contrôler – et heureusement –, cela à cause du déferlement de bonheur qu’il déchaînait, qu’il libérait. Une fabuleuse respiration. La fête était précédée par le bruit de mille tambours d’abord très au loin comme d’outre-mer, invisibles. Et puis de plus en plus proches, mais toujours invisibles. Et puis là. Tout à coup sur nous. Contre notre corps. Saluée par les hurlements des gens qui étaient venus voir, la masse noire est apparue au pas, dans le virage de l’Arc de triomphe. Le bruit de l’immensité, c’était ça. La monotonie sublime de l’immensité, c’était ça. C’est alors que s’est produit le déferlement de la musique, par tonnes, danses et cris mêlés. Jamais je n’avais vu un tel bonheur, jamais, nulle part, de ma vie. Avec nous il y avait aussi les rescapés de la Chine, maintenant nos enfants.

Pourquoi ne voulez-vous pas parler du livre ?

Parce qu’il est là. Et puis parler de tout ça c’est comme écrire dans un livre.