Vacarme 56 / zibaldone !
entretien avec André Markowicz
L’image des « passeurs » peut bien, pour désigner critiques, journalistes ou traducteurs, être usée jusqu’à la corde : à cette corde-là, s’arrime encore notre désir. Parce qu’au fil d’un entretien exemplaire lu en 1993, on a appris qu’une entreprise herculéenne pouvait être une façon de fuir (traduire tout Dostoïevski pour n’avoir pas à affronter Pouchkine). Parce qu’on a mesuré, d’un exemple, comment faire de la traduction une effraction dans la langue.
Cet entretien est paru le 1er février 1993 dans Encore, hebdomadaire créé par Michel Butel qui prépare actuellement (enfin !) le lancement d’un nouveau journal : L’impossible.
Comment avez-vous décidé un jour de vous lancer dans une nouvelle traduction intégrale de Dostoïevski ?
Des raisons d’ordre personnel. Je sentais que je me dispersais beaucoup et je me suis dit que ça me ferait du bien d’entrer dans le monde d’un auteur, que ça serait une façon de travailler sérieusement. La seconde raison, c’est que ma mère m’avait montré il y a quelques années cinq traductions différentes d’un passage de L’Idiot – ma mère est professeure de russe à l’université de Caen – et ces traductions n’avaient rien à voir avec ce que disait le texte russe. Le texte russe était beaucoup plus délirant que ce qui était traduit. Ça m’a travaillé. Je me suis demandé « Mais qu’est-ce que les Français connaissent de Dostoïevski ? » D’autre part, ça fait partie de mon intérêt fondamental, qui n’est pas Dostoïevski mais Pouchkine, parce que tous les romans de Dostoïevski sont issus de sujets donnés par Pouchkine, en particulier L’Idiot. La base de L’Idiot, c’est un poème de Pouchkine qui s’appelle « Le Chevalier pauvre », que d’ailleurs Aglaïa lit à Mujchkine. Voilà, ça faisait partie en même temps que Lermontov, en même temps que Gogol, de cet intérêt-là. Ce que j’essaie de faire petit à petit, c’est une espèce de portrait de Pouchkine par écho, puisque je n’arrive pas moi-même à traduire les poèmes de Pouchkine parce que, eh bien, disons que je ne suis pas assez doué pour ça.
Donc vous avez l’impression qu’une fois que vous aurez terminé ce travail d’approche, vous pourrez revenir à Pouchkine ?
Non, mais les gens pourront se rendre compte de ce que c’est que Pouchkine, de l’aura de Pouchkine en Russie. Puisque Pouchkine c’est toute la littérature russe.
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