Vacarme 56 / Zibaldone !

« Juste marchant à hauteur d’arbre »

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Se savoir bancal n’est pas le propre des drogués. Tenter de se manipuler pour y remédier non plus. Mais devoir faire face aux « incommensurables emmerdements » qui découlent de l’usage de drogues illicites produit des formes de savoir social, relationnel, pharmacologique d’une acuité toute spécifique. « Il y a une histoire très intelligente et très fine à avoir avec les drogues », disait Gérard Leblond-Valliergue, dont il ne se pensait « pas vraiment capable, parce que trop mal construit ». L’histoire se dit pourtant ici, avec une précision fulgurante. Gérard Leblond-Valliergue est mort en juin 2004. On aimerait l’avoir entendu davantage.

Ancien membre des associations SAS (Substitution Auto Support) et Asud (Autosupport des usagers de drogues) Gérard Leblond-Valliergue fut aussi l’initiateur de l’association Ligne Blanche. Ce texte est paru dans le n°3 de la revue Alice. Sa version intégrale est disponible sur le site de la revue Multitudes.

Propos recueillis par Frédérique Pasquier, Yves Le Bail et Josep Rafanell i Ora

Une des raisons qui m’a poussé à militer, c’est la somme d’événements répressifs que j’ai dû subir en punition d’un acte d’auto-médication. En trente ans d’héroïnomanie, j’ai ainsi été, du fait de mon usage, interpellé un nombre incalculable de fois, interné en foyer pour mineur, deux fois en maison d’arrêt et quatre fois en hôpital psychiatrique dont une seule cependant a été volontaire.

C’était en 1978. Je fréquentais alors une des premières radios « libres », où j’avais conçu une émission sur les dopes : « Dures & Douces », avec P., un jeune interne en psychiatrie dans un petit hôpital de province. Il rentrait en fin de semaine chaque fois plus cassé par ce qui se passait dans cet hôpital.

À un moment, l’idée m’est venue : ce qu’il ne pouvait pas faire en tant que jeune psychiatre, moi, je le pouvais en tant que malade. On a donc monté mon internement et, comme c’était lui mon médecin, je n’avais pas de camisole chimique. J’avais comme traitement juste une boîte de comprimés et un truc pour dormir, facultatif. Un opiacé. L’essentiel de mes rapports « thérapeutiques » passait par P.

(...)

En psychiatrie, le social et la clinique se confondent, comme se confondent liberté et guérison : il y a pas mal de malades mentaux qui deviennent tox pour sortir de leur dénuement et de leur solitude. Les malades me racontaient leur histoire, m’informaient de l’évolution de leur traitement et de leurs entretiens, commençaient aussi à discuter les décisions qu’ils subissaient à sens unique, à mettre en commun des informations qui étaient auparavant otages d’une relation duelle, déséquilibrée, fermée. Autant dire que le dirlo s’est mis à me percevoir comme un danger et à prendre ombrage de ma présence. Du coup, il m’a viré au bout d’un mois et demi, contre l’avis de mon médecin.

Mais j’avais eu le temps de monter les bases d’un syndicat de malades dont certains ont continué de se servir après mon départ. J’ai donc pu semer l’idée d’un syndicat de malades, et en prison, après une grève, monter Ras les Murs, un journal fait par les détenus et autorisé à franchir les murs vers l’extérieur, pour être distribué en ville. Jusqu’ici, j’ai été viré d’un hôpital psychiatrique, d’une prison et d’un commissariat. J’en suis très fier. Ce qui compte, c’est d’utiliser ce court moment de renversement avant qu’ils ne t’expulsent pour planter une petite graine de subversion durable : sinon tu n’es qu’un colis en souffrance qu’on balade indifféremment ici ou là. J’ai une profonde réticence vis-à-vis du corps médical, qui est historiquement responsable de la désocialisation des drogues, de l’invention du concept de toxicomanie a contrario du discours des usagers, de l’origine même de la prohibition, du marché noir et de la répression. Et cela continue aujourd’hui avec la surmédicalisation, avec le pillage aussi des savoirs et des matières du tiers-monde, avec un subtil glissement vers le contrôle social, sans avoir jamais fait la moindre ébauche d’autocritique.

Il m’est arrivé de remettre en cause le bien-fondé de mon usage, ou de mon non-usage. J’ai d’abord cessé tout usage de drogues durant quatre années, de 1986 à 1990. Pour deux raisons. La première pour m’exclure de la somme incommensurable d’emmerdements dont on hérite avec l’usage d’une drogue illicite : à cause de la prohibition, du marché noir, de la répression, de la misère, des mauvais produits, des relations sociales tendues ou mensongères… La seconde pour expérimenter la maîtrise d’un « je » sans drogues quinze ans après les raisons qui m’avaient fait choisir l’usage. Et ça ne s’est pas trop mal passé, sinon que pour pallier à mes manques, à l’angoisse et à mes problèmes affectifs et relationnels, je continuais d’avoir besoin de prothèses psychiques. J’ai donc eu pendant cette période une pratique assez addictive du bouddhisme, mais sans effets secondaires sinon positifs. J’ai entrepris tout un travail de « normalisation » sociale qui a culminé avec mon mariage. Puis j’ai brutalement divorcé. En même temps j’ai dû interrompre mon activité professionnelle. Je me suis retrouvé à Paris en pleine dépression, mal dans ma tête et inactif. J’étais anéanti. Alors très vite ont surgi les premiers problèmes avec le sida.

Je savais être porteur du virus depuis 1984. Je savais que j’avais le virus, mais je n’avais pas eu de problème particulier avec. Et puis là avec mon divorce, j’ai été suffisamment down dans ma tête pour que la maladie trouve un terreau. J’étais naze. Je suis allé à l’hosto, c’est là qu’ils m’ont dit, ça ne va pas, il faut vous mettre sous AZT. C’était fin 1990, c’était encore un médicament récent, avec des effets secondaires, et en plus, moi, je n’avais pas du tout envie de me vivre comme un malade. Je me suis dit, si je me vis comme un malade, c’est le meilleur moyen de mourir. Cela faisait plus de quatre ans que j’avais interrompu toute dépendance, mais je connaissais encore dans toutes les cellules de mon corps cette capacité de l’héroïne de « mettre le monde derrière la vitre » et plutôt que de prendre de l’AZT, j’ai choisi de me « raccrocher », du jour au lendemain, à un « fixe » toutes les cinq heures comme au meilleur temps de mon addiction. Et ça a marché. Quatre mois plus tard, j’avais retrouvé le goût de vivre, un souffle normal, et le nombre de mes T4 avait doublé. Je ne conçois d’ailleurs plus ma relation aux opiacés que comme cela : ou une couverture totale, constante, ou rien du tout.

Autant la première fois tu peux utiliser des opiacés pendant des mois et des mois sans t’accrocher, autant plus le temps passe (ou plus souvent tu te raccroches), plus il y a accoutumance entre le produit et toi, et plus le manque est profond. Donc, passée la lune de miel des premières années, et si tu as inscrit dans ton corps la mémoire de la dépendance, il devient fortement déconseillé de continuer d’avoir une relation de montagne russe, un jour oui un jour non. Pour le corps c’est, à mon avis, ce qu’il y a de pire. Par contre, si tu es dans une couverture totale d’opiacés et que tu peux te réapprovisionner suffisamment régulièrement pour ne pas avoir de manque, il n’y a aucun effet nocif direct pour le corps. (Par contre il peut y en avoir un lié au mode d’absorption. L’injection, par exemple, finit toujours un jour ou l’autre par être problématique : les veines se rétractent, deviennent poreuses, etc.).

L’accoutumance qui t’obligerait chaque jour à en prendre davantage, cela aussi c’est une légende. C’est vrai, disons jusqu’à la dose de saturation de tes neurorécepteurs. Plus au-delà. Ma dose quotidienne est grosso modo la même depuis quinze ans. Si tu prends la quantité suffisante tu n’as pas besoin d’augmenter encore les doses. D’abord, dans l’immédiat, c’est dangereux et coûteux : tout ce que tu ingères au-delà de la saturation c’est de la marchandise gâchée, tu te sens « trop plein », confus, lourd. Au-delà encore tu risques l’overdose.

On connaît à peu près les phénomènes physicochimiques du « manque » dans l’usine moléculaire du cerveau. Mais il y a encore un autre manque, celui-là préliminaire à la première prise de drogues, et qui va faire que son comblement est un tel soulagement, une telle découverte, dès la première prise, la révélation d’une « nécessité » qui avait toujours été présente et qu’on ne savait pas nommer (ni souvent situer), que celui qui en est atteint cessera très vite d’être un simple usager pour devenir un toxicomane. Parce que cela lui apparaît comme une rencontre exacte, de celles qui ont d’emblée la force de l’évidence. Et ça, à mon avis, c’est le véritable manque. Ce que j’appelle aussi endorphino-insuffisance en pariant qu’à côté ou en amont des raisons psychologiques, le manque correspond aussi, pour s’imposer d’emblée avec une telle puissance, à une carence mécaniste de la production naturelle d’opioïdes. Entendons-nous, je ne suis pas sûr qu’on puisse demain fixer un seuil quantitatif précis et le mesurer.

Mais je suis certain que pour tel ou tel individu, il y a carence par rapport au besoin spécifique de son cerveau. Je sais maintenant que je ne suis pleinement moi-même et en même temps suffisamment apaisé vis-à-vis des autres qu’avec l’usage d’opiacés. Et que cela sera ainsi aussi longtemps que je n’aurai pas fabriqué, jusque dans mes cellules, une histoire de remplacement en mesure d’absorber ces manques premiers dont j’ai parlé. Certains usagers, dont je suis, sont en quelque sorte incomplets à jeun, inaptes à la vie sans l’apport d’une substance étrangère… C’est cela l’auto-médication. Sans cela je subis dans les marges de mes plus forts investissements sensibles, affectifs ou intellectuels, une sorte de dépossession. Certes, il est toujours possible de se tenir soi-même en laisse, de se tenir écarté des situations trop chargées en sensibilité qui pourraient soudain vous échapper. C’est ce que j’ai finalement appris à faire. Mais c’est un exil insupportable de tous les instants. Une manière atroce de passer yeux ouverts à côtés de la vie.

(...)

Après il y a une autre chose, qui est le rapport au plaisir, qui est le rapport social à la dope. Chez les gens qui prennent de la drogue aujourd’hui, ceux qui le font pour l’effet qu’elle a sur leur cerveau sont finalement relativement minoritaires. Aujourd’hui, ceux qui prennent de la dope le font, le plus souvent, pour appartenir à un milieu, résoudre une crise identitaire, ou pour la solution économique qu’elle représente. Aujourd’hui, la majorité des usagers de drogues le sont pour des raisons de blé, tout simplement. Le premier choc pétrolier en 1973, coïncide aussi avec la première mise en masse sur le marché de l’héroïne par les mafias : les gens allaient tous vers le produit pour des raisons très personnelles. Et on avait une grande majorité de blancs. Après, on a commencé à être dans les problèmes économiques, de survie quotidienne, l’immigration arrivant de pays plus pauvres a commencé à vendre de la drogue pour exister. Parce que c’était pour elle la seule filière ouverte. Elle ne prenait pas encore de drogues. Première génération du deal de rue : des maghrébins. Dealers, pas consommateurs.

Les consommateurs restaient des Français blancs, de la petite classe moyenne. Quelques années après, c’étaient les petits frères maghrébins, tous plus ou moins dealers et consommateurs. Puis est apparue une nouvelle couche d’immigrés vendeurs qui n’en prenaient pas non plus, c’étaient les blacks. Et dans les familles maghrébines, les gosses qui voyaient leurs aînés décimés par la prison et le sida se sont révoltés. C’est eux qui ont monté les premières bandes d’« anticamés », qui traquaient le toxico dans les cités pour le dépouiller, mais aussi pour se démarquer par réaction, et pour « venger les leurs » d’une certaine façon. Ou ils se sont tournés vers l’islam, mais là aussi comme une planche de salut identitaire, et l’islam qu’on leur a laissé était un islam privé de mosquées, d’espaces publics, de reconnaissance par la société française, et qu’on avait donc rendu perméable à l’intégrisme. Mais c’est une autre histoire.

Il y a quand même là un problème. C’est la prohibition qui a fabriqué ces usagers, par générations entières. Cela veut dire surtout qu’il y a un grand nombre d’usagers qui ne le sont pas « pour de bonnes raisons ». Mais pour des raisons rapportées, liées au marché noir. Pour des raisons de déficit, soit identitaire, soit économique.

On peut, à la limite, travailler sur les addictions parallèles. Il est clair que l’objectif premier de Ligne Blanche [association fondée par Gérard Leblond Valliergue], c’est la légalisation, pour tout un tas de raisons qui tiennent à la nécessité pour l’usager d’avoir une garantie de la qualité de la substance et de la continuité de l’approvisionnement, de la décriminalisation. Mais aussi parce que c’est seulement à partir de là que la ligne de partage pourra se faire entre les différents usages : on la prend pour le plaisir, pour se soigner, pour oublier, pour modifier son rapport au monde… ou pour des raisons liées à la prohibition et qui auront disparu. Aujourd’hui on est noyé dans le phénomène de masse.

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Je vais choquer des tas d’oreilles en disant que la dépendance grossière, prégnante, tenace, intérieure, de l’héroïne a été pour moi un fantastique outil de libération. C’est-à-dire une certaine capacité de reconnaître la dépendance dans ses fonctionnements sociaux totalement inconscients, qui s’avère étonnamment émancipatrice et ouvrante.

Il y a un savoir qui peut servir bien au-delà des seuls usagers. De la situation d’accro au long cours, on peut apprendre mille choses, non pas uniquement sur la drogue, mais aussi sur la relation générale à la dépendance, à la liberté et sur la relation de l’une à l’autre, qui sont utiles pour l’ensemble des hommes, eux-mêmes dépendants de façon plus inconsciente de vecteurs moins grossiers et immédiatement moins tyranniques qu’une substance chimique, mais non moins influents, au contraire.

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Chaque substance (...) a un type d’effet particulier qui va heurter ou épouser, selon les cas, le mode de pensée de la personne utilisatrice. Et je pense que c’est en extirpant ce savoir propre à chaque substance — quel mouvement elle crée en nous, à quel type de nécessité elle peut répondre ou à l’inverse pour quel type d’individus elle est plus particulièrement à déconseiller, etc. — que l’on peut servir au mieux la collectivité, et en particulier chaque nouvelle génération d’usagers qui, aujourd’hui, est astreinte à tout recommencer à zéro, à tâtons dans le noir absolu, et à tout n’apprendre que de ses propres erreurs, dont certaines peuvent être fatales. État modifié de conscience, d’accord. Mais dans quel sens ? Réagir plus vite dans la mauvaise direction n’est pas en soi une chose heureuse. Il y a la maîtrise et il y a l’équilibre. Je suis, par exemple, certain, en l’état bancal de ma personnalité, d’être plus fiable, meilleur citoyen, meilleur compagnon... sous opiacés qu’à jeun.

Nous devons absolument transmettre ce savoir de la substance, même si aujourd’hui, dans ce pays, c’est d’abord la loi qui nous en dissuade. Les opiacés, ainsi, sont un isolant. Des réducteurs du champ de conscience et en même temps de fantastiques compensations, semblables au produit de la jouissance sexuelle, de telle sorte qu’ils vont naturellement prendre sa place et tuer la libido. Or la libido n’est pas seulement utile à l’acte sexuel mais à l’ensemble de notre comportement désirant, de nos liens sociaux, de notre appétence… De la même manière que cela a fantastiquement bien marché par rapport à mon sida en me protégeant davantage des agressions du monde extérieur, ce côté isolant peut s’avérer autrement dommageable dans d’autres domaines ou relations.

Tout le monde sent bien cette influence de l’opium sur le relationnel. Au point qu’on pense collectivement l’héroïnomane comme un mec qui prend et qui ne donne pas, parce qu’il n’est plus dans l’échange, parce qu’il est dans une relation narcissique à lui-même et à son plaisir et qu’il n’a plus besoin des autres que comme instruments. C’est vrai et pourtant faux. C’est vrai comme tendance. La drogue tend à nous isoler satisfaits. Mais c’est faux si l’usager est un type qui, comme moi, est au départ déséquilibré dans l’autre sens : nu et écorché par l’hypersensibilité et l’absence de distance qui lui rendent tout du monde, y compris la part qu’il en aime, d’emblée contondant et, donc, instinctivement répulsif.

Entendons-nous, la drogue ne fait pas de miracle : ainsi, pour moi, si la douleur de la séparation est atténuée, et si la distance rapportée de l’opium permet de mieux voir venir les choses, elle ne m’apprend pas à les accueillir. Si ma réaction répulsive est abolie, il demeure la place vide d’une répulsion que plus rien n’explique, qui accentue encore le malentendu et rend ma non-adhésion encore moins sympathique aux autres. La drogue n’est donc pas la solution mais seulement le premier étage de la solution, les autres étant mon propre travail vers les autres, travail que l’influence de la drogue cependant, dans le même temps qu’elle l’a rendu possible, rend aussi très improbable parce que les raisons désirantes d’y parvenir ont été gommées par la drogue. Et il va donc me falloir : premièrement, mesurer moi même, tout seul, l’ensemble de l’influence, positive et négative, de la drogue ; deuxièmement, en prendre le contre-pied volontaire (...). Ce n’est donc « pas si simple », mais, si je ne fais pas cet effort, alors, avec le temps, la drogue va m’isoler complètement, jusqu’à totale désocialisation et même au-delà. Or, cela, si je le sais, ce n’est hélas pas parce que quelqu’un a su et pu m’en avertir et me l’épargner, mais parce que j’ai fait au contraire sans boussole tout le voyage jusqu’à ce terme.

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En médicalisant les drogues, en en faisant des substances-matières et non pas des substances-énergie ou influence, on a beaucoup de mal à combattre la prohibition parce qu’en fait, qu’est-ce qu’elle vient foutre la prohibition dans un problème de santé ? On a les yeux rivés sur le dernier maillon de la chaîne : le cadavre de vingt ans seul dans la ruelle ! Il faut se situer en amont, dans la réduction des dommages, dans le rapport social à la drogue. Là on retombe très vite sur les effets pervers de la prohibition, et on les cerne beaucoup mieux, y compris au plan sanitaire. La compulsion, par exemple, qui est le meilleur argument des prohibitionnistes pour combattre et interdire toutes les drogues, eh bien la compulsion est bien davantage dans la prohibition que dans le produit. C’est quelque chose que toutes les distributions contrôlées ont mis en évidence : dès qu’on rentre dans une relation socialement apaisée au produit, la compulsion disparaît et, avec elle, la prise de risques et l’augmentation soi-disant fatale des doses. Au contraire, au bout de quelques mois, tous les usagers diminuent leur consommation quotidienne pour se stabiliser autour de ce que j’appelle leur dose de confort. Sauf peut -être avec la cocaïne — et encore il faut voir, on a peu de données (...). Parce que là, la compulsion est aussi dans le produit.

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Tout ça c’est quoi ? Un problème sanitaire ou un problème social ? Il y a une histoire intelligente, très intelligente et très fine à avoir avec les drogues, magnifique, dont moi je ne suis d’ailleurs pas vraiment capable, parce que je suis trop mal construit. Cela peut devenir aussi un vrai élément de guerre, comme c’est le cas en Colombie, en Birmanie, ou en Afrique. Mais aussi en Europe. Et une chose est sûre, c’est que la prohibition ne sert qu’à lui fabriquer cet avenir de guerre.

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La drogue, c’est l’invention du voyage immobile, et c’est bien avant la roue. La question des drogues n’est pas la propriété de ceux qui en prennent. Il faut se garder disponible. Être librement traversé par les choses. Entendre ce qui sourd d’elles quand on cesse de parler pour elles ou de les utiliser. Afin d’en restituer juste ce qui murmure, le son juste de la voix des choses. Juste marchant à hauteur des arbres. La légalisation livrée aux lois du marché pourrait bien s’avérer être une catastrophe. Après trente ans d’usage, je ne suis toujours pas persuadé que les drogues soient une bonne chose en soi.

C’est la phrase de Knobelspiess en ouverture de son « Q.H.S » : « il y a des vies qui vont d’antécédents en antécédents sans jamais passer par le présent. » La petite différence c’est qu’on peut, nous, apporter du savoir à cet endroit. C’est quoi le grand mot d’ordre du drogué : « Fais tourner », non ? On pourrait faire des tas de choses pour ces autres qui sont dans des plans coinçants de drogue. (...)

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Publiée dans Vacarme 56, , pp. 67-70.