Vacarme 56 / Zibaldone !

Cahiers pour la folie les « anciens » et les « nouveaux »

Les premiers Cahiers pour la folie, dont quelques textes sont reproduits ici, sont nés en 1970, dans un mouvement de protestation contre l’ordre psychiatrique établi. Il s’est agi de donner la parole à ceux qui ne l’avaient pas, et notamment les patients, sans rendre compte à d’autre autorité que celle de la parole dite. Il en allait d’un projet politique, au sens où la parole est un acte, et où chacun y engage quelque chose de la folie, bien que chacun n’ait pas affaire aux mêmes rives de la folie. Cette expérience a vécu une vingtaine de numéros, qui ont circulé tant parmi ceux, soignés ou soignants qui avaient à connaître personnellement la psychiatrie, que chez tous ceux qui se laissaient interpeler par le message de la folie. Quelque trace a dû s’en marquer au-delà des mémoires individuelles, puisque...

... quarante ans plus tard, en 2010, alors que l’hospitalité dans les lieux de soins apparaît en grand péril, des patients et soignants se rencontrent [1], décidés à s’élever contre la contrainte qui s’exerce cruellement sur les « voix » de la folie et les somme de se taire par tous les moyens, y compris législatifs. Et voilà que renaissent, tels une joyeuse œuvre collective, des « Cahiers pour la folie », c’est à dire des Cahiers destinés à accueillir, croiser et relancer les diverses « voix » émanant des différents bords de la folie [2].

Textes sélectionnés par Patricia Janody et Marie-Odile Supligeau.

Écrire (N° 11)

« — Ils ont le droit d’écrire deux fois par semaine, seulement, ils n’ont pas le droit d’avoir ni de stylo, ni de papier, ni d’enveloppe, en dehors de ces deux jours-là.

Lorsque tu donnes des enveloppes, il faut noter. Et ils doivent t’en rendre le même nombre. Et il n’y a que les lettres destinées aux procureurs qui ne sont pas ouvertes. Et après, le gros gag, c’est quand les infirmiers ont mangé, ils passent le courrier en revue et ils se marrent.

— Les infirmiers lisent les lettres ?

— Les infirmiers les lisent, après c’est le surveillant, après c’est le surveillant-chef, et puis le médecin.

—  Tout le monde lit ?

—  Ah ben oui, elles sont ouvertes. C’est le médecin-chef et le surveillant-chef qui censurent. Les lettres ne partent pas alors.

—  Et on leur dit ?

—  Non.

—  Ils savent que ça a une chance de ne pas partir ?

—  C’est pour ça qu’ils écrivent pratiquement rien. Ou alors ils se débrouillent pour les faire passer le jour de la visite. Au cas où ils se font prendre, ils ont trois mois d’interdiction de parloir. »

Pas question de retirer son épingle du jeu (N° 11)

Une des choses les plus étonnantes de la vie asilaire, c’est que les gens disent rien, ils encaissent tout en silence, ou alors quelques coups de gueule par-ci, par-là, on dit il fait sa crise, et sur le cahier de rapport on voit apparaître quelques notes comme celle-ci : « S’excite brusquement dans la soirée. Injurie le personnel. Doit être maîtrisé. L’interne de garde prescrit une injection intra-musculaire de deux ampoules de Nozinan. Plus calme par la suite. »

On encaisse tout, on tolère parfois l’intolérable, et c’est vrai qu’il y a des moyens, pas seulement chimiques, pour obtenir cette tolérance-là. Mais c’est vrai aussi qu’il y a dans le système asilaire comme une profonde complicité, une espèce de loi du silence, tout ça reste entre nous, compris, ça regarde personne… On ne dit jamais rien. Pour ce qui est d’écrire, n’en parlons pas.

Et quand je dis qu’on ne dit jamais rien, je parle pas seulement des malades, le personnel infirmier tout aussi bien. Les médecins, eux, ils s’en privent pas de parler et d’écrire, ce qu’ils causent bien, on n’entend qu’eux. Dommage que presque toujours, ce qu’ils disent soit à côté de la question.

Peut-être est-ce la fin de ce silence. Je le souhaite. Je souhaite que partout on se mette à parler, à écrire, à prendre la plume et la parole. Le jour où on parlera dans les asiles, où on parlera vraiment et où on se fera entendre, où on saura au dehors ce qui se passe au dedans, dans l’asile, alors l’asile aura probablement vécu. Il ne peut survivre qu’en silence, que dans et par le silence. Que malades et infirmiers prennent la parole et la gardent, il n’y aura bientôt plus de vie asilaire possible.

Le dedans, le dehors… Quand je parle ainsi, ça va de soi que je m’y situe bien, dedans moi aussi, comme les copains. Ce serait facile de faire semblant d’être dehors, de confortablement cracher du dehors sur le système asilaire, et sur les gens qui y travaillent, et de se garder pour la galerie mains blanches et belle conscience. Outre que cette distinction, du dedans et du dehors, n’est pas des mieux assurées, et que la saloperie du dedans n’est telle que parce que ça arrange bien tout le monde, et que si à l’asile on la boucle, au dehors on ne l’ouvre pas tellement non plus, du moins quand ça vous gêne, et il y a bien des choses qu’on préfère taire ou dissimuler — je n’oublie pas que des lieux comme Henri Collin, nous en sommes tous responsables d’une façon ou d’une autre, et principalement nous les psychiatres et les travailleurs psychiatriques de services les plus évolués, ceux qui se paient le luxe de travailler portes ouvertes et d’encourager la prise de parole à tous les niveaux. Parce que lorsqu’un malade nous fout vraiment la trouille, et ça arrive, et peut-être pas toujours à bon escient, et bien nous sommes bien contents qu’il y ait encore des Henri Collin et d’autres services de sûreté pour pouvoir nous en débarrasser, et ne pas recréer chez nous l’asile intégral en fermant tout et en gardant les gens sous surveillance continue et en continuelle suspicion. Il faut que cela se sache également, que la libéralisation d’un certain nombre de services psychiatriques ne s’est faite qu’en dégageant de temps à autre quelque indésirable sur les asiles-prisons. Une fois là, ce qu’ils y font, ce qu’ils y deviennent, on n’aime autant pas savoir.

Alors je trouve ça très bien quand je vois qu’à Henri Collin des malades et des infirmiers se mettent à écrire et à faire savoir au dehors comment c’est là-dedans et tout ce qu’ils ont sur la patate. Je dis que ça me semble très bien et que c’est à encourager. Si c’est pas ça la thérapeutique, alors je vois pas bien ce que ça pourrait être, autrement qu’est-ce que ça veut dire qu’il faut que la vérité se dise et que ce qui est censuré vienne au jour ? Mais je voudrais pas pour autant, attention ! que les gens mis en cause à Henri Collin servent de boucs émissaires dans cette histoire. Ce serait un peu simple, un peu trop commode, et le premier qui se drape dans sa vertu pour dire regardez-moi ces salauds, hou les affreux, moi ça fait pas un pli, mon sang ne fait qu’un tour et je sors mon revolver, qu’on se le dise. Si on leur reproche quoi que ce soit, à ces mecs, je dis bien haut que nous sommes tous compromis avec eux, psychiatres, infirmiers, administration et tout le public dans son ensemble. C’est tout le système asilaire qui est en cause, c’est toute la psychiatrie. Et si la psychiatrie est ce qu’elle est, tout le monde en est plus ou moins responsable, pas question de retirer son épingle du jeu, pas question.  » Roger Gentis

La Borde est un point de vue (N° 15)

C’est-à-dire, et l’on ne s’en prive pas : un lieu ouvert à toute inspection ou critique, car il est sans murs — mais aussi et surtout, et ce dont on parle peu — essentiellement un lieu d’introspection, un point de vue de l’extérieur vers l’intérieur, de l’intérieur vers l’extérieur et de l’intérieur vers l’intérieur. Ceci se ressent.

Beaucoup s’emparent d’un morceau de La Borde et en font avec facilité un article critique qui ne reflète pas la vérité. La réalité de La Borde est une réalité ouverte et cependant structurée qui résulte d’années d’expériences et de recherches — recherches qui sont aussi en partie celles de soignés.

On peut tout dire d’un endroit où il se passe quelque chose. Un lieu où il se passe quelque chose, c’est pour moi une chose assez précieuse pour le dire : si l’on se recherche et que l’on s’y trouve, tant pis.

Quelques explications

Le château est drôle : c’est une clinique psychiatrique. Les fous sont appelés parfois pensionnaires. Les ouvriers qui travaillent les pensionnaires sont appelés moniteurs. Pour reconnaître un pensionnaire d’un moniteur il faut le connaître : c’est le savoir.

C’est pas toujours facile de travailler un fou, souvent c’est les fous qui vous travaillent. Quelquefois les fous tombent malades et ils vont en ambulance à l’hôpital : c’est la sécurité sociale.

Il y a un chef ouvrier ou deux : c’est le directeur. Les fous ne sont pas tous pareils à résoudre et cela entraîne la théorie, plusieurs spécialistes font la théorie et les autres ne joignent pas toujours la théorie et cela fait des histoires et alors il faut se réunir pour en parler plus longtemps et c’est très pratique la parole pour ça.

Tout le monde fait n’importe quoi : c’est la polyvalence.

Quand il fait chaud il arrive des ouvriers nouveaux, ils aident pour la théorie et pour la vaisselle, pour l’amour aussi. Ce sont les stagiaires. Il n’y a pas de grillage autour du château, sauf pour les kermesses, à cause des visiteurs. La kermesse sert à faire avancer la politique.

Certains travailleurs qui ne sont pas là sont à Paris. Ils travaillent au lit : c’est l’analyse. Il est très difficile d’analyser et seuls ceux qui ont couché peuvent entreprendre ceux qui vont coucher : c’est la loi morale.

Souvent il arrive que certains ouvriers non qualifiés veulent commander les autres, dans ces conditions c’est le fascisme. Le fascisme est très mauvais, tout le monde le sait ici, à cause des guerres qui arrivent après.

Quand deux ouvriers écrivent un livre ensemble ils sont médecins. Les médecins sont très importants aussi pour la théorie des médicaments du soir. Quelquefois les carreaux sont cassés et il faut les remplacer. Le téléphone demande toujours où est la clé du 007 et pense que ça va aller mieux avant les élections : c’est la psychiatrie institutionnelle.

Enquête à Contres (41)

Enquête à 4 contre 1 (N° 1)

(4 pensionnaires d’une clinique interrogent des passants solognots)

Les questions qui ont été posées se résument à :

Que pensez-vous des malades mentaux ?

Que pensez-vous de la maladie mentale ?

Y a-t-il des malades dangereux ?

Doit-on enfermer les malades ?

A — Avez-vous une carte ? Je préfère m’abstenir de dire ce que je pense.

B — Je n’aime pas parler quand j’ai un micro sous le nez.

C — Je préfère ne pas répondre.

[…]

F — Ce que j’en pense, moi (elle est troublée). Je ne sais pas ce que je peux vous dire !… C’est parce que les gens sont nerveux, ils vivent trop nerveux, c’est pour ça qu’ils sont dérangés… Je ne peux pas vous dire autre chose, parce que je ne m’engage pas. Je ne veux pas m’engager dans quoi que ce soit… Ils ont une vie trop mouvementée, trop trépidante ; il ne faut pas les enfermer, il ne faut pas enfermer tout le monde comme ça : à ce moment-là, qu’est-ce qu’on deviendrait ? Ils ne sont pas tous dangereux quand même… Non, non, je ne pense pas qu’il faut les enfermer.

 — Et ceux que vous pensez dangereux ?

 — Ah ! Ben ça… Il ne doit pas y en avoir beaucoup ; je ne crois pas… tout au moins… et les autres, il faut les soigner, ça se soigne les maladies mentales maintenant.

 — Les traitements, les connaissez-vous ?

 — Ah ça, je ne sais pas. Je crois que c’est d’abord le repos principalement, une vie tranquille, il faut les envoyer à la campagne faire une petite cure dans le milieu des champs, et les faire travailler un peu la terre, ça les remettra vite d’aplomb !… Je pense que le travail peut soigner parce que ça désennuie d’ailleurs, oui, il y en a tellement qui ne font rien à notre époque, hein !… c’est vrai…

Je n’ai rien d’autre à ajouter… Je n’ai pas peur des malades mentaux. Je n’en vois pas beaucoup dans mon entourage, mais de toute façon ils ne me font pas peur ces gens-là, sauf ceux qui seraient dangereux, mais on ne les laisse pas se promener comme ça.

F — Je pense que c’est une maladie qui est de plus en plus fréquente en ce moment et qu’on en voit beaucoup, surtout dans la région. Je pense que c’est dû peut-être à un genre de vie tout à fait différent de celle que nous avions avant et que les gens ont maintenant énormément de désirs qu’ils ne peuvent pas toujours réaliser et… ils se posent des problèmes qui ne se posaient pas auparavant. Ils ont beaucoup de besoins qu’ils n’avaient pas dans le temps et… tout ça donne souvent beaucoup de soucis, beaucoup de difficultés qu’ils ont du mal à résoudre.

Je ne pense absolument pas qu’il faut les enfermer. Absolument pas dangereux, tout le monde peut avoir un jour ou l’autre un moment de dépression plus ou moins important et être amené à être soigné, on arrive aujourd’hui à très très bien soigner la maladie mentale.

G — Je n’ai rien à dire là-dessus, ça ne m’intéresse pas.

 — Vous pourriez être malade demain vous-même ?

 — Ah ! Mais j’y suis peut-être que je ne le sais pas. Que voulez-vous que je vous dise de plus ?

 — Vous auriez pu être au courant du problème.

 — Non… Nous entendons parler de tout et de rien, nous, vous savez (c’était chez un coiffeur pour hommes et dames).

H — Je ne sais pas quoi en penser, je ne suis pas docteur, hein… Oui, eh bien on sait qu’il y a La Borde.

 — Oui, mais il n’y a pas que La Borde en France…

 — Non, il y en a aussi du côté de Blois. C’est tout ce que je peux vous dire. Si je tombais malade, j’irais voir les docteurs, et puis ils me soigneraient.

 — Vous savez qu’il y en a qui ne veulent pas se soigner ; le propre de la maladie mentale, c’est de ne pas reconnaître sa maladie.

 — Ah ! Ben ça, les docteurs sont juges ; quand on est malade, on va voir le docteur, on le consulte, et il vous donne la marche à suivre…Hein…

I — Ce que je pense des malades mentaux, c’est bien malheureux. J’estime que c’est bien malheureux pour ces gens-là qui sont (il réfléchit, marque une hésitation et dit) : des malades mentaux. C’est mon opinion. Évidemment, il faut les aider à retrouver un équilibre plus normal. Je pense que nous pouvons les laisser en liberté, qu’ils ne sont pas dangereux.

J — Là, les personnes interrogées se sauvent pour ne pas répondre aux questions.

[…]

N — Ce que je pense, vous savez, on vit en « folie » avec la vie actuelle. Nous pouvons devenir « fou » avec la vie actuelle, et ce qu’il faut faire, c’est un problème. Il faudrait se reposer, ce que l’on ne peut pas faire. Pour beaucoup de gens, ce n’est pas possible. Ça je trouve.

Les soigner ? Eh bien oui, heureusement. Comment il y en a quand même… Tout dépend de la psychiatrie, je ne sais pas moi, si, j’estime que c’est une chose que l’on doit sentir quand même, on le sent quand même, je n’arrive plus à m’exprimer, à certains moments l’on ressent la fatigue, enfin on sent qu’on perd la boule quoi, quand même, je le sens par moi-même ; quand je suis fatigué je me dis : « ça ne tourne pas » ; j’essaie alors de me reposer, je sais que c’est la fatigue, le bruit qui en est la cause.

Enfermer les malades… ça c’est autre chose… On ne peut pas enfermer les gens comme ça, à moins d’être fou furieux quand même.

Entre faire de la dépression et de la folie, c’est quand même différent ; c’est bien une maladie mentale, mais il y a une différence entre les deux.

 — Quelle différence peut-il y avoir entre dépression et folie dans votre esprit ?

 — C’est bien une sorte de folie si vous voulez parce que c’est le commencement… Voilà comment je comprends ça, il y a quand même une différence, enfin, à moins d’être, de tourner fou furieux, je ne sais pas à quoi c’est dû, moi, il y a quand même des familles qui sont tarées à ce sujet-là ; je comprends ça comme ça… Mais le mode de vie actuel engendre ces dépressions que l’on voit partout, malheureusement, des plus jeunes aux plus vieux. Je trouve que c’est la vie actuelle qui en est responsable, ce n’est plus une question de tare, ça, c’est une question de mode de vie.

Je trouve, je trouve que ça arrive à produire le bruit, c’est comme nous qui sommes sur la rue, il y a du bruit, un vacarme de voitures, de camions, de… alors on arrive à être surexcité, il y a une maladie, un commencement, et cela engendre… par les premiers et ça finit par emmener tout le monde dans la course… Je vois ça comme ça.

À moins d’être fou furieux, il ne faut pas enfermer les malades… et puis on fait des piqûres maintenant et ça calme tout.

O — Non, non, je m’excuse, je ne peux pas vous répondre, j’ai mon petit qui est malade, j’attends le médecin.

Notes

[1Au forum contre la Nuit sécuritaire à Montreuil.

[2Le N° 0 et le N° 1 des Nouveaux Cahiers pour la folie sont téléchargeables gratuitement en ligne à ces deux adresses : http://www.collectifpsychiatrie.fr, http://blogsmediaprt.fr/editions/contes-de-la-folie-ordinaire. La version papier est disponible à Paris à la libraire Lipsy, à la librairie du Parc de la grande Halle de la Villette, à la librairie de la Halle St Pierre.

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Publiée dans Vacarme 56, , pp. 80-83.