Vacarme 56 / Zibaldone !

L’amitié du non

par

Ce texte est extrait de « Sur les effets d’une approche rétrospective », préface à la réédition (en 1990 dans un hors-série de la revue Lignes) des trois numéros de 14 juillet, revue d’opposition au gaullisme fondée en 1958 par Dionys Mascolo et Jean Schuster. Si l’insoumission dont parle ici l’auteur renvoie au contexte singulier de la guerre d’Algérie et de la prise du pouvoir par De Gaulle, il se pourrait bien qu’il y formule une vérité de toute revue engagée, ce « communisme de pensée » par quoi Mascolo traduisait la belle réflexion de Hölderlin : « La vie de l’esprit entre amis, la pensée qui se forme dans l’échange de parole, par écrit ou de vive-voix, sont nécessaires à ceux qui cherchent. Hors cela, nous sommes nous-mêmes sans pensée. »

Le partage de pensée entre amis, à la Hölderlin, toute singularité dépassée, tout recul devant le risque de naïveté exclu, tout penchant à la rétention tenu en respect, l’abandon résolu au mouvement qui fait dire je ne crains pas ce que l’on craint d’habitude, je ne crains que la crainte (Hölderlin encore), ce sont-là des traits qui caractérisent cette entreprise de parole. Justement parce qu’ils ont gardé le silence, il importe ici de noter que ce sont quelques-uns des plus fervents de ces amis qui nous auront donné les moyens matériels, par leurs dons, de parler (Giacometti, Matta).

Autre chose encore est donné à voir nouvellement dans cet ensemble, aujourd’hui où le champ du possible est principalement exploré par les voix des méticuleuses analyses auxquelles se livrent les savants des sciences de l’homme — et comme on sait bien, toute analyse est sans cesse à reprendre, l’événement venant toujours l’interrompre avant terme (l’événement — cela qui en effet décourage les efforts de pensée, leur semble inaccessible, et qui cependant, bien éloigné de n’être que « l’écume des choses », comme le propose l’outrecuidance philosophique, fait en réalité partie de leur substance). Ce que l’on peut voir maintenant, c’est que ce qui fut dit là ne résultait ni d’un quelconque travail d’analyse, ni même d’un travail de réflexion qui nous aurait conduits à coup sûr à recourir à quelque idéologie déjà constituée, et donc distraits de la nouveauté captivante de l’événement. Nous étions bien un groupe d’amis unis dans un partage de pensée sans réserve. Mais non seulement. Nous étions tous pareillement engagés dans la spontanéité de l’intuition : pensée naissante, et de naissance inventive, où passion et raison n’en sont pas à se contrarier comme il en est dans la pensée savante, mais ne cessent de se renforcer l’une et l’autre de la confiance mutuelle qu’elle se font.

Cette effervescence vive de l’entente amicale — finalement la plus sûre des assises dans ce qu’elle a de désordre accepté — recevra un nom. Maurice Blanchot qui s’était joint aussitôt à notre initiative, et dont l’accord nous combla comme n’eût pu faire l’adhésion d’une foule, la définira. Nous étions réunis dans l’amitié du NON, dit-il (Le Refus, n°2). Là était en effet la plus inaltérable, la plus irréductible des unions.

C’est d’elle encore, passion et raison toujours confondues dans l’exigence d’un refus qui mobilisait en chacun toutes ses facultés comme une seule, que naîtra la Déclaration [1] déjà évoquée, parole exemplairement collective où le non s’affirmait.

Notes

[1La Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie, dite aussi Manifeste des 121, dont Dionys Mascolo eût l’initiative en 1960.

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Publiée dans Vacarme 56, , page 95.