Vacarme 56 / Zibaldone !

Tout est dans l’angle

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Si l’on en croit Pol Bury, le rectangle, le carré et le cercle, habilement utilisés, traduisent instantanément les articulations, les hiérarchies, les débordements et les inversions qui structurent les discours. Ils réduisent ainsi au silence toutes les tergiversations philosophiques. En représentant visuellement la devise « Liberté, Égalité, Fraternité », l’artiste délivre le modèle de cette méthode implacable pour figurer les textes aussi bien que les situations politiques actuelles. Une proposition pour un prochain Vacarme ?

Il a fallu bien des choses pour que le mot « égalité » vienne à la mode. Il est maintenant établi dans les esprits et les langages, à défaut d’autres choses. Pour qu’on n’en puisse pas douter, la France ne cesse de le pétrifier au fronton de ses institutions, avec la Liberté et la Fraternité. C’est ici que nous pouvons noter la faiblesse de la typographie lorsqu’il s’agit d’énoncer le slogan « Liberté, Égalité, Fraternité ». L’ordre des mots ne peut être que préférentiel. La Fraternité ou l’Égalité peuvent venir en premier lieu ou vice versa ; la nuance sera toujours trop mince. Par contre, si nous substituons la géométrie à la typographie, toutes les nuances et les subtilités nous sont permises, car à l’ordre, nous pourrons ajouter la suprématie et leur contraire.

tout est dans l’angle

Grâce à ce qui a précédé, nous pouvons établir que : l’Égalité est un carré. L’égalité de ses angles, de ses côtés ne permet pas de les distinguer les uns des autres. La Fraternité est un cercle pour des raisons contraires, l’absence d’angles et de côtés. Le cercle de famille, le sein, l’auréole sont, parmi d’autres raisons, celles qui imposent le cercle à la Fraternité. Le rectangle, nous venons de le voir, a les meilleures raisons d’être le symbole géométrique de la liberté. Il peut s’élargir soit à droite, soit à gauche, soit en bas, soit en haut, tout en restant ce qu’il est, et en gardant deux côtés identiques à ceux du point de départ. Le carré, le cercle ne peuvent s’élargir que de toutes parts.

Figure 100 - Immédiatement, on imagine l’intérêt que peut avoir la représentation géométrique d’une telle formule. Si, pour différentes raisons, on désire donner plus d’importance à un des termes, il suffit de lui donner plus de place dans l’espace. En un coup d’œil, le message est perçu, mettant fin à la nécessité du discours qui, on le sait, noie plus souvent le poisson qu’il ne lui apprend à nager. Les mots ont aussi acquis le défaut de s’éroder, de se transformer par l’usage. Leur signification est devenue parfois contradictoire, toujours sujette à nuance, à discussion.


Figure 101 - Liberté, Égalité, Fraternité sont égales.


Figure 102 - La Liberté est réduite, timide, écrasée par sa voisine Égalité. La Fraternité est de moyenne importance.


Figure 103 - De la Liberté à la Fraternité, en passant par l’Égalité, l’importance est décroissante.


Figure 104 - Liberté, Égalité sont égales, mais dominées par la Fraternité.


Figure 105 - Petite Liberté, moyenne Égalité, grande Fraternité.


Figure 106 - L’Égalité est non seulement réduite mais aussi coincée entre la Liberté et la Fraternité. Outre la notion d’importance, on aura aussi recours à celle de suprématie. Pour ce faire, on utilisera la superposition plutôt que l’énoncé horizontal, ce qui n’empêchera pas de mélanger les deux méthodes ainsi que nous le verrons plus loin.


Figure 107 - L’Égalité prédomine ; elle repose sur la Fraternité. La Liberté leur sert de base.


Figure 108 - La Fraternité est la pierre angulaire de la Liberté sur laquelle est bien assise l’Égalité.


Figure 109 - L’Égalité supporte la Fraternité surplombée de la Liberté.


Figure 110 - Fraternité, Égalité se superposent pour hausser la Liberté.


Figure 111 - À la base est la Liberté et le socle de l’Égalité montre la Fraternité.


Figure 112 - L’Égalité est surplombée par la Liberté qui l’est, à son tour, par la Fraternité.

Ces six dernières figures ont donné une importance égale à chacun des termes. En modifiant les surfaces, nous modifierons, automatiquement, la portée du message.


Figure 113 - En reprenant la même disposition que celle de la figure 107, nous voyons à la figure 113 la Liberté écrasée par une énorme Fraternité surplombée d’un petit chapeau carré appelé Égalité.


Figure 114 - La Liberté est énorme tandis que, minuscules, Fraternité, Égalité font ce qu’elles peuvent pour apparaître dans la représentation.


Figure 115 - La Liberté, l’Égalité, presque égales, coincent une Fraternité minuscule. À noter les Libertés des figures 114 et 115 égales, mais différentes.

Les figures 107, 108, 109, 110, 111, 112, 113, 114 et 115 ont toutes deux points communs : l’Équilibre et la Symétrie. Si nous les bousculons, nous entrons dans un vaste domaine qui pourrait nous faire aborder de front ou de biais la critique idéologique.

Ayant pour base la figure 107 nous pouvons, à l’aide de trois exemples, constater l’enrichissement des possibilités qu’apporte la rupture de l’Équilibre et de la Symétrie.


Figure 116 - La Fraternité roule à droite (à gauche dans le miroir). L’Égalité pointe vers la Liberté.


Figure 117 - En continuant sa progression à droite (gauche dans le miroir), la Fraternité a provoqué le contact entre l’Égalité et la Liberté.


Figure 118 - L’Égalité, la Fraternité ont quitté la Liberté, la première reposant sur la seconde. Le roulement à droite (à gauche dans le miroir) s’est accentué.

En modifiant les grandeurs (cf. fig. 113, 114, 115), on introduit dans les figures 116, 117, 118 des nuances qui font varier l’importance de chacun des termes : Liberté, Égalité, Fraternité.

Nous pouvons maintenant, constater qu’avec trois formes élémentaires, il est possible de représenter les théories ainsi que les politiques les plus complexes. Une équerre, un compas suffisent pour faire le portrait d’un régime dans ses traits, ses rides, ses expressions.

Bien plus, tout Le Capital pourrait se résumer par quelques pages de carrés, cercles, rectangles et triangles. Si l’intérêt d’une pareille représentation n’est pas évident, celle-ci peut, éventuellement, donner naissance à quelques jolies compositions « abstraites » qui pourraient agrémenter les murs des maisons et dégager les rayons des bibliothèques où s’accumulent les livres nids-à-poussière. À noter, au passage, que la traduction visuelle des textes rendrait inutiles les traductions des langues étrangères. Cette idée fort séduisante sur le plan de l’utopie est toutefois absurde dans la pratique. En effet, il faudrait déterminer, choisir une langue-étalon ; point de départ pour la traduction visuelle.

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Publiée dans Vacarme 56, , pp. 88-91.